dimanche 18 novembre 2012

Déceptions

Je me suis jetée (manière de parler, il est sorti il y a déjà plusieurs mois) sur Fureur de Chochana Boukhobza, parce que c'est l'un de mes auteurs favoris.

Chochana Boukhobza, Fureur,

 Denoël, 2012, 407 p.
Ma déception fut à la hauteur de la tendresse que j'ai portée à ses autres romans!

L'histoire était alléchante: Francis Delorme, un vieillard qui fut résistant puis technicien dans le nucléaire, se fait renverser par une voiture. On doute que sa mort soit accidentelle. Fureur raconte l'enquête que mène Jo Mandelin, ami d'enfance du petit-fils de Francis.

 J'en avais l'eau à la bouche.

Le problème c'est que ça ne se tient pas, mais alors pas du tout. Le mélange de souvenirs glorieux de la Résistance, de complots nucléaires et de déchets radioactifs ne fonctionne pas. C'est un hymne à l'anti-nucléaire (pourquoi pas, en ce qui me concerne, elle prêchait presque une convaincue), mais entre les longueurs explicatives et les détails historiques, on s'y perd, et parfois on s'y ennuie.

Par chauvinisme probablement, j'ai été excédé par le portrait des Bretons de Brennilis (bien entendu en ciré jaune, bottes de pluie et bonnet de laine tricoté main) qui n'ont même pas de café percolateur. Le Breton authentique dans sa rusticité, ça m'écorche toujours. Je vous assure Mme Boukhobza que la modernité et même la finesse existent aussi dans le Finistère. Je passe rapidement sur le paysan qui ne s'intéresse qu'à ces radis et ces carottes. Savez vous que dans les campagnes, il y eut aussi des gens qui moururent pour un idéal? Bref! Je ne vais pas m'étendre non plus sur le désespoir d'un des personnages dont la famille fut exterminée en Ukraine. Mendelshon l'a traité à la perfection dans Les Disparus, Fureur ne tient pas la comparaison, mais ce n'était pas son propos non plus. 

L'écriture de Boukhobza  s'est vraiment relâchée, aux présent et passé-composé. Boukhobza alterne des chapitres à la première puis à la troisième personne. Pour faire vrai, elle fait parler Jo en utilisant un vocabulaire des moins chatiés, voire à la limite du vulgaire (je me demande, en écrivant cela, si je ne suis pas une réac déguisée en bobo...). Je reste certaine que les jolies phrases sont parfois plus percutantes que les jurons. Passons, je vieillis!

Je suis d'autant plus déçue qu'il y avait quelques trouvailles qui m'ont interpellée. Certes, on voit venir de très loin l'histoire d'amour impossible entre Stella et Jo. Mais quel dommage que la romancière n'ait pas davantage creusé la question de la filiation. Est-on responsable du passé du nos ancêtres? Jusqu'à quel point nous constitue-t-il? Un homme vaut-il plus cher s'il descend d'un résistant? Est-il médiocre parce que son grand-père collabora en 1942? La question est malheureusement un peu survolée et reste, de toute façon, sans réponse.

Mais surtout la fin est bancale, ratée. Il n'y a pas vraiment de certitude sur la mort de Francis. Des personnages qu'on pensait clef dans la trame (je pense à l'écrivain Saintonges, tout en perversité et malveillance) n'y apportent finalement pas grand chose. A la fin, on se demande encore ce qu'un romancier d'extrême-droite faisait parmi d'anciens résistants qui le détestent. Sans compter certains passages proprement invraisemblables. Jo prend des risques qui sont à peine crédibles. La mystérieuse criminelle, troublante de beauté, reste l'éternelle énigmatique. Tellement énigmatique que même Jo ne la reconnaît pas quand il la croise, alors que pendant 300 pages il scrute des photos d'elle. 

Chochana Boukobza, Sous les étoiles,
 Le Seuil,  2002,  363 p.
 Sans doute, l'auteur a-t-elle essayé de refaire le coup de maître de Sous les étoiles qui intégrait sa petite histoire dans la grande, très grande histoire, celle des cataclysmes qui changent la face du monde. Mais, et cela n'engage que moi, elle y a échoué.

Mon billet est probablement trop sévère (la critique est subjective me direz-vous). Mais j'avais beaucoup aimé le Troisième jour, et surtout j'avais été éblouie (oui , éblouie!) par Sous les étoiles, que j'avais trouvé magistral et que j'ai offert à une dizaine de personnes.

Mais je resterai fidèle à Chochana Boukhobza et je lirai son prochain roman.

Oublions donc Fureur, que ceux qui n'ont jamais lu Boukhobza, se jettent Sous les étoiles, elles le méritent!

jeudi 15 novembre 2012

Danser et courir


Quand j'étais petite je voulais être danseuse. En plus j'avais le gabarit. 

Sauf que...sans être totalement nulle je n'avais pas de talent particulier. La grâce ne se travaille pas, on l'a ou on ne l'a pas. Je ne l'avais pas. 

Par contre, j'étais très efficace en athlétisme, j'ai fait tous les cross inter-écoles sous le fier regard paternel. Sauf que...courir autour d'un stade, plus vite que les autres, juste pour gagner quand on n'a pas l'esprit de compétition, c'est très désagréable. J'ai donc continué la course et la danse... en touriste. La danse pour me faire plaisir, la course pour faire plaisir à mon père. Et puis un jour, j'ai arrêté l'un et l'autre.

Après mes grossesses, je me suis remise à courir. Pas pour gagner, pas pour faire un bon score, juste pour moi. Pour remuscler mon corps fatigué, reprendre de la consistance, pour m'accorder un moment rien qu'à moi, pour écouter de la musique politiquement incorrecte, qui me fait du bien et qui me rappelle ma jeunesse. C'est mal vu d'écouter Noir Désir et d'aimer encore Bertrand Cantat. J'aime l'artiste, j'oublie l'homme. On le fait bien pour Rousseau ou Céline...

Je cours tôt le matin, au bord de la mer, et j'ai conscience de la chance que j'ai de voir le soleil se lever sur la Méditerranée. Je cours rien que pour moi, et ça me fait vraiment du bien. Je cours sous tous les temps, je pars avant que le jour se lève. Pendant toute mon enfance je suis passée à côté du plaisir de courir. Peut-être est-ce un sport de la maturité finalement. Il ne nécessite qu'une paire de basket et un homme qui gère les enfants pendant une heure. Une heure de solitude, de contemplation et de méditation.

C'est pour ça que j'ai acheté La Grande course de Flanagan de Tom Mc Nab, parce qu'Alphonsine et Sophie la styliste en ont tellement bien parlé que ça m'a tenté. Il se rajoute à ma pile dont il risque de chambouler l'ordre de lecture. 

P.S: au hasard de mes déambulations virtuelles, je m'aperçois que nous sommes quelques blogueuses à aimer courir. Sur le tard parfois, avec philosophie  souvent, avec effort toujours. Courir c'est finalement avoir une certaine vision du monde et du temps.

 Beaucoup de mots pour finalement dire un truc tout simple. C'est tout moi ça, j'ai du mal à aller à l'essentiel; enfin qui a dit qu'un blog devait aller à l'essentiel tout le temps?

dimanche 11 novembre 2012

Le club des incorrigibles optimistes-Guenassia

Une histoire de russes qui jouent aux échecs à Paris

Le Club des Incorrigibles Optimistes, raconté par Jean-Michel Guenassia, se situe dans l'arrière-salle d'un bar parisien. Un lieu marginal et confidentiel qui réunit, pendant une grosse décennie, des russes blancs et rouges qui jouent, ensemble, aux échecs. Un "jeu" qui apparaît de fait comme un langage universel de l'intelligence.

Jean-Michel Guenassia,
Le Club des incorrigibles optimistes,
 
Livre de Poche, 2011, 731 p.

Le propos du livre est pourtant bien celui de la guerre

Et c'est bien mieux abordée que le Goncourt de l'année passée. La Révolution russe qui n'en finit plus de broyer les contestations présumées ou réelles au régime. La guerre d'Algérie qui avale la jeunesse. Et même la Seconde Guerre mondiale qui surgit en arrière-plan. Dans cette histoire, la guerre révèle l'homme, et pas forcément dans ce qu'il a de plus noble.

Finalement, Le Club des Incorrigibles Optimistes pose la question de l'individu, de son unicité, de sa trace, de ce qu'il en reste malgré le cours de l'Histoire. Le rôle de l'écrit mais surtout de la photo est prédominant. L'image apparaît dans toute son ambiguïté : quand elle sublime et quand elle trahit la réalité. J'aime infiniment ce questionnement.

Un roman dense, des références historiques nombreuses

Le Club n'a pas fait l'unanimité sur la blogosphère. Foisonnant de personnages et de références historiques, ce pavé de 730 pages dépeint les années 50' et 60'.  Indéniablement, tout y est, : la naissance du rock and roll, l'essor de l'électroménager, l'émergence d'Israël, la décolonisation, le retour des Pieds-Noirs, l'avant mai 68 avec les lycées de filles et de garçons. On y croise Sartre, Kessel, Noureev et une jeune étudiante qui débute sa thèse sur Aragon. L'ensemble est peut-être un peu lourd et je peux comprendre que certains lecteurs s'y soient lassés. Mais par déformation professionnelle, je suis sensible à cette rigueur. Je le conseille donc aux amateurs d'histoire et de gros pavés...J'en suis !

C'est un livre en nuances de gris (c'est à la mode!) sans réels héros ni véritables victimes. Les Russes apparaissent comme des hommes brisés à la conscience écorchée. Le parcours des Igor, Léonid et Werner est à la fois flamboyant et misérable. Ce n'est pas sans rappeler la trilogie d'A. Wiazemski. Le narrateur, Michel Marini, passe de l'enfance à l'âge adulte dans une période de paix. J'ai aimé sa rage de courir au Luxembourg jusqu'à en avoir mal. Il est l'effet de contraste du roman. Son entourage manque, sciemment sans doute, de relief.

Contrairement à ce que promet le titre, c'est assez pessimiste

La fin est, selon moi, extrêmement réussie. Peut-être ne l'aurais-je pas pensé si je l'avais lu dans un transat ou sur la plage. Mais lire les 20 dernières pages, un soir sombre et tourmenté de novembre était poignant. Le temps était étonnamment raccord avec l'atmosphère du livre. Ce qui prouve bien qu'une lecture réussie résulte de la rencontre d'un romancier et d'un lecteur ... à un moment donné. 

"Le temps qu'il fait" est loin d'être un détail lorsqu'on finit un livre. 

mardi 6 novembre 2012

L'envers d'une année

J'ai acheté la trilogie 1Q84 d'Haruki Murakami, quelques semaines avant qu'elle ne sorte en poche. Ce sont des choses qui arrivent. Il m'a fallu plusieurs semaines pour savoir ce que j'en pensais vraiment.

Haruki Murakami,
1Q84, Livre 1, avril-juin

Belfond, 2011, 534 p.
1Q84 est impossible à résumer sans trahir sa singulière ambiance .

En 1984, Tengo, un surdoué de maths devenu prof, et Aomame, instructrice sportive, pénètrent sans le savoir dans une année parallèle. Dans ce monde, finalement nommé 1Q84, deux lunes brillent la nuit. En 1Q84, Tengo est devenu le nègre d'un chef d'oeuvre (plutôt d'un best-seller). En 1Q84, Aomame est une tueuse à gages, à la solde d'une vieille dame, qui élimine les hommes qui violentent les femmes.

1Q84 est une trilogie extrêmement dense dans laquelle surgissent plusieurs histoires qui s'entremêlent. Je ne peux pas trop en dire de peur de gâcher le plaisir des futurs lecteurs. Disons qu'1Q84 fait surgir le Tokyo des années 80', d'inquiétantes sectes, des hommes violents, un hôpital déprimant, le fantôme des collecteurs de redevances audiovisuelles, un bébé lune, des classes préparatoires, une vieille femme richissime, des scènes de sexe, un détective privé doué d'une grande intelligence qui a perdu son âme...Je l'ai dit 1Q84 est une trilogie extrêmement dense, dans laquelle tout est remarquablement articulé et lié.

Pendant la lecture des deux premiers volumes, j'ai crié au génie.

J'ai adoré la naissance d'un roman dans le roman, La Chrysalide de l'air, dont une jeune fille dyslexique, lunaire et éthérée, trop parfaite pour être humaine, a mystérieusement jeté la trame.  Tengo met le récit en forme. Paradoxalement, en endossant le costume du ghost writer,  il devient écrivain. Comme toujours Murakami intellectualise la naissance d'un roman.

Haruki Murakami, 
1Q84, Livre 2, juillet-septembre, Belfond, 2011, 526 p.
C'est aussi un livre sur l'intelligence au sens le plus large du terme, celle qui englobe l'âme et le corps. Tengo incarne l'esprit, Aomame le corps. J'aime le culte du corps chez Murakami, cette obsession japonaise de la maîtrise de l'ensemble de soi. 

On l'aura compris, 1Q84 fait des clins d'oeil à 1984 de George Orwell comme un effet de miroir. Murakami écrit au passé ce qu'Orwell préjugeait de l'avenir. Les little people donnent la réplique à Big Brother et apparaissent comme les artisans souterrains du monde parallèle.

Mais voilà, le troisième volume ne m'a pas rassasiée. Davantage axé sur le fantastique, le dernier livre fait bouger les frontières de la morale, de la conscience et du vraisemblable. J'ai eu le sentiment qu'1Q84 avait dépassé ma limite du compréhensible, je n'en dirai pas plus.

Haruki Murakami, 
1Q84, Livre 3, octobre-décembre, Belfond, 2011, 530 p.
Je n'ai pas trouvé de réponse aux deux premiers volumes : certains évènements n'ont pas d'explication, des personnages disparaissent subitement. Peut-être ne faut-il pas chercher, dans l'année 1Q84, à refermer toutes les portes des deux premiers livres. Sans doute, suis-je trop occidentalisée à toujours vouloir boucler la boucle.

L'écriture de Murakami est extrêmement accessible. Si l'histoire est extrêmement complexe, son style est fluide, simple, clair. J'ai dévoré la trilogie. Le roman a déjà été maintes fois commenté sur la blogosphère, aucune critique ne ressemble aux autres, la mienne n'en est qu'une de plus. Chacun y a trouvé une résonance différente.

La trilogie de Murakami reste une oeuvre importante, parce qu'elle fait réfléchir, sortir du cadre, parce qu'on y pense longtemps après. C'est finalement un roman non identifié, entre le fantastique, le thriller psychologique, la saga poétique, l'analyse intellectuel et la peinture d'une période. 

1Q84 n'a absolument rien à voir avec ce qu'on a lu avant. Murakami est une catégorie littéraire à lui tout seul. Qu'on l'apprécie ou pas, il apporte quelque chose de nouveau dans le monde des livres.

 J'appartiens à ceux qui regrettent qu'il n'ait pas eu le prix Nobel le mois dernier.

vendredi 2 novembre 2012

Conserver une trace...

En ce jour de commémoration de nos défunts, une question me hante.

Trop loin  de notre Anjou d'origine, nous n'avons pas participé aux réunions collectives autour des sépultures familiales. Je me demande alors ce me qu'il reste d'eux...

Que reste-t-il des joies et souffrances de mon grand-père, qui passa cinq ans prisonnier en Allemagne? Que reste-t-il de ma grand-mère, que j'ai à peine connue et qui s'était déjà oubliée à sa propre mémoire avant de disparaître? Que reste-t-il de cet oncle, éternel enfant de 18 mois, qui s'en alla trop tôt et dont mon père porte le prénom.? Que reste-t-il de mon autre grand-père qui travailla avec acharnement ? Mais pire encore, que reste-t-il de cet ami de lycée qui partit de ce monde à 23 ans, ni par maladie, ni par accident, et dont le décès m'a fait perdre pour toujours une certaine légèreté?
 
Le cadran solaire de Roba Capeù

 Qui témoignera de l'enfant qu'ils ont été, de leur couleur préférée, de leur friandise favorite, du prénom de leur meilleur camarade, des lectures qui les ont bouleversés, des événements joyeux ou dramatiques qui ont fait d'eux ce qu'ils ont été. Le premier pas, la première dent, la première peur... Même leur part d'ombre et leurs petits secrets ont été ensevelis avec eux...Alors?

Cet été, quelque part en Loire-Atlantique...
Il reste d'eux une pierre tombale, une plaque, des souvenirs que les vivants entretiennent. Subsistent encore le timbre de leur voix, l'odeur de leur cuisine, un chant de Noël, le son d'un trombone, une photo, l'écho des embruns atlantiques... Mais quand nous-mêmes serons partis, que restera-t-il de ces existences banales mais uniques ? J'ai aujourd'hui une pensée émue pour tous les défunts qu'on ne commémore pas ou que l'on a oubliés.

 Qu'on croit ou pas à un monde meilleur après, la vraie question persiste. Quelle trace laisse-t-on ici , dans ce monde là?

Je me demande si ce n'est pour un peu cela qu'on écrit, qu'on peint, qu'on photographie, qu'on blogue même...

Pour conserver sans doute, sur la toile ou ailleurs, une trace des moments passés et de l'instant présent.


P-S: J'ai bien conscience, en me relisant, ce que ce genre de post (programmé) a de "plombant"...heureusement, il n'y a qu'un seul 2 novembre par an...

La Quadrature des Gueux : Le sens de la fête

Nouveau point d'étape de la quarantaine : le sens de la fête.  Que reste-t-il de nous quand il s'agit de faire la fête ? Je parle d...