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vendredi 8 janvier 2016

LGL version longue : le grand test


Pour commencer cette nouvelle année, j'espérais avoir l'Homme en traître et lui imposer, mine de rien, la version longue de l'émission. Mais c'était sans compter le journal local, l'espèce de Bible du matin, que tout le monde lit avidement pour savoir quoi penser du monde, et qui a fait un article sur le nouveau format de l'émission. L'Homme l'a lu bien sûr (entre les faits divers et les travaux du tram), inquiet et circonspect. Ca l'inquiète toujours les phrases du genre "Transformer le pays en une nation de lecteurs", il s'imagine déjà être obligé de lire Tristan et Yseult en ancien français à la lueur d'une bougie. Dépité, il a soufflé "punaise, Doudoune (oui vu mon état actuel, c'est le seul surnom qui me convienne encore), une demi-heure de plus, ce n'est pas rien quand même...tu penses tenir aussi tard ?" (on notera au passage la petite allusion à mon nouveau rythme de marmotte roulante, soufflante et ronflante, à cause d'un rhume qui s'accroche à moi comme à une bernique).

C'est ainsi que mon rhume, l'Homme et moi étions prêts à découvrir ce nouveau format plein de promesse, avec un François qu'on imaginait détendu et bronzé après des vacances bien méritées. Clairement, il manquait une bonne bière pour attaquer ce nouveau challenge conjugal, tout en nous lamentant sur le fait qu'on n'ait pas eu le temps de déménager avant l'arrivée du bébé.

A l'annonce des invités, j'entends un grognement à ma droite "c'est pas un peu toujours les mêmes les gens qu'il invite ?". Bah si, mais bon, c'est pour lancer la nouvelle saison. Nouveau générique, nouveau logo, nouvelle musique mais, on garde le même jeu de mèches ET de lunettes. 

ET surtout nouvelle pastille d'ouverture: la gazette de La Grande Librairie. Je trouve l'idée extra, si elle est menée sans langue de bois, on devrait se régaler. Bien sûr, hommage oblige, on n'échappe pas à la sauce Charlie (filon tellement inépuisable que ça met mal à l'aise, tant on s'interroge sur certaines motivations), un petit point sur le nouveaux jurés du Goncourt (Despentes et Schmitt), trois mots sur Angoulême et les sélectionnés qui se retirent pour cause de manque de parité. Oh punaise....Le tome 6 du Trône de fer est reculé après la sortie du film....L'Homme est à deux doigts du malaise cardiaque, du coup, il est encore bloqué quand on parle de Boulez. Je valide cette nouvelle rubrique: concise, intéressante, et finalement assez exhaustive. Oui la littérature c'est aussi de l'actualité. 

C'est après que ça se gâte.

Jean d'Ormesson en parrain  de l'émission, 4 mois après celle qui lui était exclusivement consacrée, alors qu'il y a tant d'auteurs qui auraient pu faire le job...ça coince ! L'Homme maugrée dans son coin. Pourtant, il est sympa d'Ormesson, il donne confiance dans l'avenir, joyeux dans sa posture, rassurant sur le temps qui passe, bienveillant à l'endroit de Virginie Despentes. Le problème, c'est que tout ce qu'il dit, il l'a déjà dit, le problème c'est qu'il ne parle que de lui, lui, lui et de sa noble famille. Le problème c'est qu'il s'écoute parler. Et ce qui ne prend pas c'est ce faux procès : Je dirai malgré tout que cette vie fut belle (Love Aragon), un énième livre qui le met en scène avec "sa mythologie personnelle" comme dit François. (jeu de lunettes). 

L'Homme est au bord du craquage: "il raconte ça parce qu'il a déjà raconté tout le reste non ?". Oui merci l'Homme mais j'écoute. En fait Jean d'O trouve ringard l'idée d'écrire ses mémoires (Chateaubriand appréciera d'outre-tombe), donc ce ne sont pas des mémoires qu'il écrit, ce sont des souvenirs (nuannnnnnnnce). "Vous plaidez coupable de quoi Jean d'O ?" Réponse tellement longue qu'on a oublié la question. En fait Jean d'O s'excuse d'avoir eu trop de chance (un peu à la manière de Colombe Schneck qui s'excuse d'avoir été tant aimée, même moi je commence à m'exciter là en fait). "Même la guerre je l'ai traversée en 1ère classe". Ouaich et sinon? Nan parce que c'est bien de s'excuser d'être privilégié, mais là ça ressemble davantage à une sorte de frime en fait.  "Regrettez vous de vous être attaqué à la famille?". Jean d'O est catégorique : il ne s'exprimera pas là dessus...il a déjà écrit assez de livres là-dessus. "Je suis un menteur et un traitre". "Je suis le modèle de ce que Bourdieu condamnait...un héritier, un anarchiste de droite". Oui, oui, oui mais STOP. 

crédit photo:  LGL
C'est bien ce mea culpa, sauf qu'on est en crise Jean, et que ce n'est pas avec ce genre de discours que la littérature va descendre de son piédestal et toucher le plus grand nombre, tu vois. ET puis franchement tout ça, ça n'a rien à voir avec la littérature, même si tu as une personnalité et un parcours passionnants, franchement tes propos sont globalement déplacés. L'Homme a sorti son Trône du fer, "j'en ai un peu marre du nombril des auteurs, surtout quand ils sont vieux et égocentriques". L'Homme, le "je" et le "moi", il n'en peut plus, il sature...La tendance des grands privilégiés à s'étaler sur un plateau, ça l'énerve autant que ceux qui viennent laver leur linge sale. L'Homme son truc, c'est la SF, les mondes imaginaires, les polars gores, les intrigues haletantes, les trucs magiques..Alors là il souffre autant que quand je me passe, certains dimanches de désoeuvrements, les rediffusions des Radioscopies de Jacques Chancel avec des invités cabochards...Le problème c'est que moi aussi, j'ai du mal. Du mal à croire à la prétendue auto-flagellation du vieil écrivain sympathique, qui se présente comme une icône- rien de moins- une marque -à l'égal de Schweppes - qui se vante du rajeunissement de son public. Du mal avec la complaisance vraiment outrancière de François. Du mal aussi avec l'image pleine de naphtaline et de suffisance que donne la littérature dans ses moments là. Et pour la fiction on repassera.

Je continue mon test toute seule car l'Homme a décroché. Je mise beaucoup sur le nouveau format de la pastille en librairie, J'imagine un portrait de quartier, un parcours de libraire, une visite des lieux, un moyen de montrer qu'une librairie s'intègre dans un ensemble, dans une communauté d'une ville ou d'un village. J'espère voir le libraire boire son café avant d'aller ouvrir sa grille, me balader dans les rayonnages, qu'on nous montre par exemple le stock d'éditions poche, les tables d'actualités, les beaux livres. J'attends que le libraire s'exprime sur ses choix de mise en place...bref je misais beaucoup sur le type qui n'habite pas très loin ou qui serait en transit, et qui aurait envie de découvrir cet endroit. En plus c'est à Lyon, une ville que j'aime d'amour fou.  Bon de ce côté là, c'est une déception: rien de nouveau, pas de visite, pas plus pas moins qu'avant : un libraire qui présente un livre sur fond de rayonnage.

On enchaîne direct sur Edouard Louis : "oh Galéa ce n'était pas ton coup de foudre la dernière fois, ton Normalien ?". Si, sauf que ce n'est plus mon normalien...mais bon. Là aussi, si on veut une histoire, ce sera celle d'Edouard Louis, pas de celles qu'on invente. Edouard Louis n'a pas tellement changé, si ce n'est qu'il ne porte plus d'appareil, mais a enfilé une chemise bleue, il s'exprime avec plus d'aisance, mais je ne retrouve pas vraiment son immense sincérité et fraicheur de la dernière fois. Sans doute parce que les médias sont passés par là. Et là, après Jean d'O qui vraiment a eu trop de chance, c'est l'histoire d'une nuit d'horreur, celle de Noël 2012, où Edouard Louis a été violé, battu, menacé et volé. "Un récit autobiographique raconté par votre soeur" rappelle François. La vérité c'est que j'ai mal pour lui à chaque fois que François revient sur le viol. Et je comprends à demi-mots que sa soeur, une invention narrative, va utiliser le langage des pauvres, celui qui fut le sien enfant. Je me demande s'il amorce une réconciliation avec ses origines picardes et prolétaires ?
crédit photo: LGL

 "Le livre est une tentative de récupérer ce que j'ai vécu" souffle Edouard en articulant bien. En fait, il me touche une fois de plus "nos vies seront toujours racontées par les autres". Il y a chez ce jeune auteur une telle brisure et une telle faille, que quand il parle, on ne peut douter de sa sincérité. Je déplore l'intervention de Jean d'O, beaucoup trop cabotin sur ce coup. Il gâche un moment que je trouvais touchant pour une remarque globalement inutile. Je ne sais pas ce que deviendra cet Edouard Louis,  je crains malgré tout que se servir de la littérature pour vider son sac ne répare pas, je crains qu'il paie très cher plus tard de s'être à ce point exposé, je lui souhaite un jour d'écrire des romans, des fictions qui s'éloigneront de lui, de sa personne pour véritablement créer quelque chose. Maintenant que ses connaissances théoriques sont remarquablement établies (le nombre de références citées est impressionnant: de Foucault à Proust), on le sent quand même enchaîné à quelques choses qui le blesse et prisonnier d'un engrenage à déverser qui le consume (mais cela n'engage que moi). 

On passe à la caution féminine de l'émission : Cecile Ladjali ("elle est déjà venue non ?" oui l'Homme).  Cécile, toute de noir vêtue, un peu fatale, un peu rigide, une expression impeccable, un rictus étrange de la bouche. En général, elle me plaît bien, et je me dis qu'elle doit être vraiment chouette en professeur de français. Illettré c'est le titre de son roman (yeahhhhh un roman!!!!). Evidemment c'est l'histoire de Léo, un analphabète. 
crédit photo : LGL
Et alors là, moment d'extase personnelle : superbe envolée lyrique sur l'écriture comme résilience, écrire pour tenir debout, écrire pour braver la mort. Suivie d'une ode à la syntaxe et à la grammaire (j'hyperventile en me gavant de réglisse). 

Cécile est merveilleuse ... mais l'Homme ne s'en rend pas compte, et François non plus visiblement car il l'interrompt sans arrêt. Etrangement, quand un auteur parle d'un personnage, il est drôlement plus intéressant qu'un auteur qui parle de lui, sans doute grâce à une passion, un sens tragique, une beauté créatrice. Je suis archi fan de Cécile. "nous avons la chance d'être riches de mots", elle nous parle de "ghettos linguistiques" et de cette misère là. 

François manque de l'élégance la plus élémentaire : il se moque de son "monologue grandiloquent sur l'illettrisme", il tourne un peu en dérision la seule romancière du plateau (sans forcer le trait non plus, c'est plus subtil et plus efficace pour calmer quelqu'un qui s'emballe). Moi je me serais énervée avant. En fait François n'est pas jaloux que des beaux gosses qui écrivent des romans qui se vendent, il est aussi jaloux des beaux débits, des discours passionnés, du fait que les autres invités boivent les paroles de l'écrivaine. Et franchement, il est vraiment à la limite de la méchanceté, ce qu'il ne se serait pas permis avec Jean d'O, bien sûr. Aurait-il peur qu'elle lui fasse de l'ombre tellement c'est intelligent ce qu'elle dit? tellement elle remet la littérature à sa juste place:  une chance pour ceux qui y ont accès?
"Elle était top hein?" dis-je à l'Homme.
"Aucune idée, je n'ai pas écouté".
Texto de MTG pour savoir si l'Homme a tenu le coup...je me sens seule au monde, je reprends des chocolats à la guimauve.

En tous les cas, dur dur pour Marc Trévidic de passer après cela.  "Punaise, un juge ? un juge anti-terroriste en plus...". Tiens l'Homme émerge de son livre. Marc Trévidic, c'est la caution "actualité" de l'émission, le côté commémoratif. Sauf que quand on lui demande s'il est ou a été Charlie, il répond que "oui", il est contre la violence. Marc, ce n'était pas la question. Certains n'étaient pas Charlie l'an dernier, mais n'étaient pas pour autant pour le terrorisme...mais passons. Le débat Charlie était un peu plus complexe que ça quand même. Dans Alham (un roman yeahhhhhhhh) c'est l'histoire d'un frère et d'une soeur qui choisissent chacun un chemin différent: l'extrémisme fondamentaliste pour le frère, l'humanisme pour la soeur. Tiens l'Homme lève la tête: "il doit se baser sur tous les dossiers qu'il a du traiter". Nan? Tu crois ?!! (Sherlock l'Homme). La perspicacité de ma moitié ne tient pas longtemps : "Tu crois qu'il sest fait botoxer?". Je ne vois ni le rapport ni le fondement de sa question, et ne me donne plus la peine de répondre. "Un roman qui confronte la création artistique et l'intégrisme". Le propos du juge me plait L'intervention de Jean d'O (encore?!) nettement moins. J'aime l'ode à la fiction de Trevidic. Et là, moment de gloire, François pose LA question de l'homme : "vous êtes vous inspirés de vos dossiers pour créer vos personnages?". Finalement l'Homme pourrait présenter LGL. De mon côté je salue le très beau propos du juge sur les vertus du roman qui va plus loin et qui touche plus que l'essai, les statistiques, les événements et les faits, qui touche à une sorte de vérité. J'applaudis avec mes deux mains et engloutis les dernières papillotes de Noël.

Texto de MTG: pro d'Ormesson (tu crains)

crédit photo : LGL
Attention François remet ses lunettes pour nous annoncer sa surprise : Gérard Oberlé. Pastille découverte: un grand monsieur chauve récite des vers dans un manoir. L'Homme a eu peur, il est parti fumer. Visite haut de gamme : superbe bibliothèque "bardé de livres comme un rempart contre la connerie du monde". J'aime. Un manoir, le Morvan, des livres anciens, incunables, éditions originales du XVIIe siècle et autres choses précieuses qui rendent jaloux...bref un type qui a la vie dure. Anecdote avec Jim Harrison qui a donné naissance à un roman. Je découvre un personnage récurrent créé par Oberlé...Chassignet. "Bonnes nouvelles de CHassignet" dont François nous enjoint à faire un best-seller. Je note dans un coin de ma tête, j'aime cette respiration, ce rendez-vous devrait me mettre en joie. 

Jeu de lunettes, donc: nouvelle surprise !!!! Les 20 ans de la mort de Mitterand (j'avais 16 ans j'étais en 1ere littéraire dans un lycée paumé au fin fond de l'Ardèche, je buvais du pastis le samedi soir - parce que ça saoule vite-, que je vomissais avant 6h le dimanche, j'étais amoureuse et avait une super bande de copines délurées avec des foies de compétition...bref, le bon temps). Je termine ma tisane aux plantes.

Et attention, un face-à-face entre deux journalistes qui viennent chacun vendre leur bouquin sur Mitterand (vive le commerce de la commémoration). Georges-Marc Benamou vs/ Jean-Joël Jeanneney  autour de la question : "Mitterand était-il un grand écrivain" (sachant, que chez nous, les gens du peuple, un écrivain c'est quelqu'un qui vit de la vente de ses livres...mais bon, c'est une réflexion de la base).

Vu que Benamou a TOUT relu ce qu'a écrit l'ancien président, la réponse est claire :  "on est face à un authentique grand écrivain". Même si Benamou nous précise que "ce n'était pas un écrivain de l'imagination". Ah bon ? c'est possible alors ? Comme un musicien sans oreille finalement, où un maçon manchot. On apprend que Mitterand avait une fascination de l'Italie et de la Renaissance, trois mots sur les Médicis, Machiavel. D'accord. On apprend aussi qu'il a failli faire un livre sur le coup d'état de Napoléon III, (j'ai complètement perdu l'Homme en route - d'autant que nos familles n'étaient pas du même côté en 1981). Benamou, il est fan de fan de Mitterand. La vérité c'est qu'on s'ennuie un peu : Cecile a l'air ailleurs, Trévidic semble penser à autre chose, Edouard Louis a le regard fixe, seul d'Ormesson participe et se régale visiblement de l'évocation des vieux souvenirs. 

Petit sursaut lors de la sentence de Jeanneney : "aimer la littérature ne suffit pas à être écrivain" (ça c'est sûr, sinon la blogo entière se déclarerait auteur). Intervention de Jean d'O (punaise de punaise, il ne s'arrête jamais) : Mitterand n'était pas écrivain. Benamou va s'étrangler, on le sent en souffrance. Les 3 autres auteurs sont ailleurs, perdus dans un autre espace temps. Jeanneney traite Mitterand de vhichysto-résistant:  "un type qui qui est passé par Vichy avant de comprendre, au bout de 3 ans, qu'il valait mieux passer dans l'autre camp". Punaise, ça dérive. On n'est plus du tout dans la littérature, Jean d'O et Benamou se disputent ce qu'a dit réellement Mitterand lors de la dernière nuit à l'Elysée (tout en s'envoyant des fleurs complaisantes). L'Homme se fait un bol de céréales "je me demande si je n'ai pas un peu grossi avec toi quand même"...Minute conjugale intense, générique de fin. 

Bon...la Grande Librairie nouvelle version, c'est moins de fiction, plus d'actu et  quelques trouvailles intéressantes. On mise beaucoup sur une émission qui accueillerait "des romanciers de l'imagination. On espère aussi qu'elle mettra en lumière des auteurs, des romanciers, plus ou moins connus...

C'était Galéa et l'Homme, pour vous servir.

vendredi 18 décembre 2015

Lettre à François : LGL du 17/12 (vous pensiez que j'étais snob?)

Mon cher François,

Tu sais que j'ai du batailler pour mettre l'Homme devant ton émission hier soir (alors que passait sur Arte le dernier épisode d'Occupied), j'ai du faire un peu de cinéma  (en me tenant le ventre d'un air douloureux, mettant ma varice en évidence sur la table basse). Car sache-le François, l'Homme peut faire des concessions sur la littérature mais peine beaucoup beaucoup avec la variété française (16 ans qu'on évite le sujet lui et moi pour la survie de notre mariage).

Alors soyons honnêtes, dans le genre je suis sûre que c'était réussi comme émission, mais hier soir, ça n'avait rien à voir avec une émission littéraire, on se serait plutôt cru un dimanche après-midi chez mes beaux-parents. François, je te le dis, tes lunettes n'ont pas suffi. Et en plus ce n'était pas en direct, du coup ça donnait l'impression que vous aviez enregistré avant pour être tranquillement en vacances le jeudi soir pendant que la ménagère de plus de 50 ans restait devant sa télé. 

Pourtant je t'assure mon François que j'ai joué le jeu dans un premier temps. Tu vois par exemple quand l'Homme n'a pas vu le rapport entre Julien Clerc et la littérature, je lui ai tout de suite rétorqué Grémillon, et quand il a cité  Les Contemplations de Victor Hugo (22 secondes), je lui ai dit "ah tu vois l'Homme, y 'a un rapport". Bon c'est sûr, dire qu'on lit Balazc depuis 2 ans en faisant des pauses, je ne suis pas certaine que ça pousse les gens vers les librairies, mais bon....

Ce qui aurait pu nous sauver c'est Gainsbourg (un des rares chanteurs sur lesquels l'Homme et moi sommes d'accord). Hormis la prestation de Julien et de Jeanne Cherhal qui n'était pas d'un dynamisme exceptionnel, le reportage sur lui était intéressant, vraiment. Mais bon, Julien Clerc qui vend le roman méconnu de Gainsbourg sur un pétomane, c'était à peu près aussi efficace que Maîté qui proposerait le calendrier des Dieux du Stade en faisant du porte à porte. Même avec les extraits, même pour des fans, c'était bof bof. 

Du coup, avec Max Jacob, j'ai cru que l'Homme allait réagir (rapport à Jacob, à Quimper), mais non, à ce stade on l'avait déjà perdu, il lisait le tome IV du Trône de fer. Par ce que les livres que tu présentes, et celui de Jacob comme les autres, donnent l'impression d'être des prétextes pour justifier le titre de l'émission.

Et puis vraiment, tu ne nous as rien épargné quand même, même pas Laurent Gerra (je n'ai rien contre lui, il fait beaucoup rire les gens au Théâtre des Deux Anes), mais là, franchement, quelle consternation. "Tu penses qu'ensuite il y aura les jongleurs et le magiciens ?" m'a demandé l'Homme vachard.  L'imitation bizarre de Luchini qui lit du Trierveiler, c'est vraiment limite limite...et même si tu étais hilare, je me suis dit que franchement je ne suis pas la plus snob de nous deux, parce que c'est vraiment facile de se moquer de la littérature de caniveau qui se vend comme des petits pains dans une pseudo émission littéraire. Ca a un vague côté "l'hôpital qui se moque de la charité". C'est drôle au début, et finalement assez indigne sur la fin du sketch. Moi tu sais Trierveiler, je ne la lis pas, mais je ne vomis pas dessus non plus. Tu sais qu'à ce moment là, je me suis vraiment demandée ce que je faisais là. Surtout quand tu as conclu sur le livre de Laurent Gerra (WTF????).


A 21h19, je me suis dit que j'allais éteindre, ce serait plus sain pour tout le monde. Mais une copine m'a fait culpabiliser.  Et puis, c'est vrai, Souchon m'a enthousiasmée par son manque totale de posture, d'arrogance ou de snobisme justement. Il me plait Alain, avec sa coiffure aléatoire, sa voix en sous-régime, son allure chétive sans être malingre, et ce petit air de ne pas y toucher tout en envoyant un petit swing. Hormones obligent, il m'aurait presque arraché une petite larme sur "Rien ne vaut la vie". Et puis bon, ça a permis à l'Homme de sortir de sa grotte et de me raconter (pour la 312è fois) qu'il a croisé son fils et celui de Voulzy en boîte à Carnac...dans les années 90.


A 21h30, c'est ensuite Morel qui m'a retenue devant la télé. A 21h41, l'Homme m'a sorti "Et si je me faisais tatouer le prénom des filles sur l'avant bras?".  Il est sauvé par la photo de Brassens, qui m'a valu un sarcastique : "c'est avec ton père que tu aurais du regarder LGL". La vieille dame qui sommeille en moi, a son petit coeur qui s'affole quand j'entends "C'est les gars de la Marine et de toutes leurs petites chéries...". Apothéose avec l'Orage...Acmée avant l'apodose. 

A 21h53, je coupe la télévision, malgré  la surprise promise par Jeanne Cheral, malgré Isabelle Carré qui lit Bashung...mais BAshung sans la mélodie...bon bah on a l'impression qu'il manque un truc (la musique sans doute). Ce doit être la différence entre la variété et la poésie. 


Tu sais mon François, malgré mon amour pour Brassens et ma tendresse pour Souchon (et Isabelle Carré qui est fan de Modiano) je ne suis pas le public cible de ce genre d'émission. J'ai abandonné pitoyablement sous l'oeil goguenard de mon futur tatoué d'Homme. 


Tu vois en fait, je ne suis pas snob François je suis juste devenue quelqu'un d'ennuyeux, voire de chiant en fait. Je regarde les émissions littéraire pour voir Marie-Hélène Lafon parler des vertus de l'adjectif qualificatif dans un roman, ou entendre notre goncourisé Enard nous balancer sa joyeuse érudition. J'étais venue vers toi pour entendre Ferrari nous illuminer avec sa diatribe sur la physique quantique, ou Vargas faire son festival en surjouant la scène où Robespierre lui demande d'entrer dans son roman.

Tu vois François, même Souchon s'est permis de te dire qu'on ne pouvait pas mettre Le Bateau ivre et Foule sentimentale exactement sur le même plan. Ce n'est pas un jugement de valeur tu sais, on a besoin de divertissement mais effectivement, la variété et la littérature sont deux choses différentes, on a besoin des deux, mais ce n'est pas la même cuisine. On sait bien tous les deux que ton émission d'hier soir ne fera vendre aucun livre aux libraires (si ce n'est celui de Gerra, mais ce sera ce week-end à Auchan dans le caddie des courses). ON sait tous les deux que personne ne va aller, suite à ton émission, se jeter sur l'oeuvre intégrale de Verlaine, ou le roman de Gainsbourg. Il restait des auteurs de cette rentrée de septembre qui méritaient d'être invités et mis en valeur ;-)

Après je peux comprendre que tu aies davantage envie qu'on t'associe à Lavoine qu'à Bobin. Lavoine on le reconnait dans la rue quand Bobin est un illustre inconnu pour la majorité des gens. Et avec un brushing aussi impeccable, je ne peux que comprendre que rester à ton âge au niveau de l'animateur télé reconnu par la blogueuse littéraire no-life et la retraitée de l'Education Nationale de plus de 60 ans, ça ne te suffise plus. Tu veux du glamour et je peux le comprendre, d'autant plus qu'on sent bien que Drucker est sur la fin.

Je me doute qu'on se lasse vite des ombres littéraires qui ne seront jamais aussi brillantes que la chanson, la variété et les people. Tu vois, là je me sens un peu comme quand tu as quitté la tranche de 17h sur Inter  (à l'époque ou la grille était encore branchée culture et qualité de contenu), à un moment on veut mettre son talent au service d'autres choses que des bouquins poussiéreux et des érudits mal habillés.  La plupart des romanciers sont des hommes de l'ombre, et ils entraînent les journalistes littéraires dans leur grotte (rho les cons). Du coup, je m'inquiète de ce que deviendra LGL à la rentrée, que restera-t-il de littéraire dans le nouveau format?

Je sais bien que la mode actuelle consiste à dire que tout est culture et que tout est littérature,  sauf que pour moi, la littérature c'est quand un lecteur paie pour acheter un livre qui permettra à tous les maillons de l'économie du livre de vivre (auteur, libraire, éditeur, imprimeur etc...). Pardon mon François mais ce que tu as fait hier n'en était pas.

Alors ne t'inquiète pas, ton émission a été très appréciée en général, sur ce coup, je serai le vilain petit canard (avec Attila), tu vas avoir tous tes fans, et tous les amateurs de chanson française qui vont me tancer sur mon propre blog, je vais avoir le droit à tout, je le sais d'avance: ouvrir la littérature au plus grand nombre, les chanteurs sont de poètes,  halte à l'élitisme etc ... (toi et moi savons bien que ce sont des foutaises hein).

Notre service public pouvait se glorifier de maintenir à une heure convenable une émission où des auteurs s'exprimaient et dans laquelle des romans avaient la vedette (je pense que la variété n'est pas sous-représentée sur les chaînes de télévision). Sommes nous condamnés à entendre jusqu'à la fin des temps que l'émission d'hier soir a eu une plus grande audience que celle que tu as d'habitude, et que ce seul fait justifie que malgré le titre de "grande librairie", il n'y avait pas un seul romancier sur le plateau? Tu étais notre dernier bastion, à nous, les pas marrants, les relous des soirées, les no-life sociaux, à nous qui lisons des romans sur la plage en dédaignant Gala et Closer. Tu étais notre rendez-vous secret, avec des inconnus connus de nous et qui nous rendaient heureux.

Bien à toi mon François, passe de bonnes fêtes avec les tiens.

Galéa (fais gaffe je suis à deux doigts de la dépression pré-partum là)

vendredi 30 octobre 2015

Amour, gloire et beauté (et la loose) : LGL du 29 octobre


Hier soir, nous étions encore sous les effets de la pleine lune (j'en profite d'ailleurs pour vous livrer telle-quelle la réflexion de l'Homme : "avec toute l'eau que tu as dans le corps, c'est sûr que ça a du jouer sur toi" (ouaich, sauf que c'est lui qui a été invivable), donc nous étions encore sous cet effet lunaire quand François (qui s'est fait couper les cheveux)  nous a promis une émission "très addictive".

Malgré ce programme réjouissant, on a réussi à rater les portraits (suite à une sombre histoire de journal intime planqué sous un matelas par une enfant qui ne sait pas lire). L'Homme a quand même réussi à saisir dans l'introduction une vague histoire de fellation : "j'ai bien entendu?" dit-il, soudainement intéressé par l'émission littéraire. Je n'ai pas répondu évidemment, vu que j'étais occupée à expliquer qu'une enfant qui ne sait pas lire ne PEUT pas déchiffrer les secrets qu'a écrits sa soeur dans son journal intime.

Le temps que les esprits se calment (et que notre plateau repas soit prêt, j'étais à deux doigts de l'hypoglycémie) on est arrivés juste à temps pour découvrir les visages des invités, et alors là j'ai eu le droit à tous les sarcasmes. Sur Héléna Marienské, l'Homme m'a garanti la connaître, et a été grandement soulagé quand il a appris que c'était une ancienne coco girl. Le gros plan sur Nicolas Fargues n'a pas arrangé mes affaires (beau gosse trop bronzé, limite mannequin), "rha la la, paie ton plateau ce soir", et c'est sur Emmanuelle Pirotte (jolie brune naturelle et piquante ET fille de poète) qu'il a conclu "Dis donc, ce soir c'est amour, gloire et beauté à La Grande Librairie" avant de ricaner bêtement et de marmonner (genre pour lui) "Nan mais je comprends hein, vive les exigences culturelles, c'est vrai qu'ils sont plus beaux que dans Storage Wars"....


Nous en étions là (enfin lui surtout, car moi je me concentrais sur le fond des propos) quand Claudel a rattrapé l'ensemble avec son débardeur rouge sous veste sombre et une calvitie rassurante. Bref un écrivain, un vrai (on lui pardonnera sa blague de début d'émission qui commençait par "depuis que j'ai arrêté ma carrière de porn star et que je me suis mis à la littérature..." ce qui a permis à l'Homme une crise d'hilarité un peu déplacée de mon point de vue). Ok les gars, allez, on va mettre ça sur la pleine lune. Et Claudel, quand il vient ce n'est pas pour rien, il a plein d'actualités ("donc des trucs à vendre", dixit l'Homme -  quand je vous dis qu'il est pénible...) : une BD qui s'attaque au Rapport de Brodeck, ses anciens romans sortis en poche etc...mais le sujet du jour c'est De quelques amoureux des livres ....chez Finitude. 


Sous ce titre ahurissant de longueur se cachent des nouvelles...mais dont on ne parle pas tout de suite car Busnel tente pitoyablement de lui soutirer des informations sur le Goncourt en lui faisant croire qu'il est punk, "elles sont grosses ses ficelles à Busnel" (je sens que l'Homme va me commenter toute l'émission sur ce ton). Sans surprise, on découvre que Caudel est un punk version soft, et qu'il ne dira rien, malgré François qui ne le lâche pas en posant la question de diverses manières au sujet des Prépondérants (qui a eu le prix de l'Académie) avant de conclure, résigné : "Philippe Claudel, pour vous qu'est ce que c'est un bon Goncourt ?" Réponse langue de bois (mais l'un dans l'autre, que dire d'autre?). On enchaîne sans transition sur un hommage au père d'Emmanuelle Pirotte (qui visiblement l'a lancé sur la scène littéraire): classe, émouvant et imprévu (on sent quand même un retour de lune).

Du coup, il ne restait pas énormément de temps pour parler du livre, et c'est bien dommage parce que ça m'a parlé tout de suite:  des portraits de gens qui ne sont jamais devenus écrivains pour diverses raisons. Mais j'adore!! un livre sur les ratés de la plume en fait. Ricanements à côté de moi, je fais abstraction d'un mari au top de sa forme. Parce que Claudel, il aime les ratés, les créatures perdues, les arrogants qui n'y arrivent pas. Il aime les grains de poussière qui empêchent des gens géniaux de devenir des immenses écrivains. Nouvel hommage, à sa femme cette fois-ci, à qui il doit tout (j'aimerais que l'Homme ait les mêmes réflexes quand il réussit une sauce mais bon). "Pourquoi ne devient-on pas écrivain?", conclut l'ami François:  mauvais, timing, mauvais éditeur, un mauvais conseil, manque de chance, mauvais entourage...bref, bref, la lune aussi doit avoir son rôle. Pour Marienské c'est simple: "il faut avoir le culot de se dire écrivain", mine de rien il y a sans doute du vrai dans ce qu'elle dit.

On passe du coup au premier roman d'Emmanuelle Pirotte, Today, we live au Cherche-Midi, et là ça ne rigole plus (l'Homme désespéré n'a plus de blague naze à sortir du chapeau). Il s'agit du couple improbable composé d'une petite fille juive de 7 ans et d'un SS infiltré dans l'armée américaine, qui doit l'exécuter mais qui l'épargne, tout cela en plein coeur des Ardennes en 1944. Top Ambiance. Un Mathias bien flippant donc, machine de guerre de 3ème Reich, qui tue massivement et sans idéologie. Troisième hommage de l'émission: Emmanuelle parle de son compagnon et de cette histoire écrite à 4 mains (ils sont tous très très love ce soir,). 

Emmanuelle se pose la question qu'on se pose tous "qu'aurais je fait dans les années 40?" une question dont elle avoue qu'elle la tourmente jusqu'à l'obsession. Elle m'est immédiatement sympathique, on est de la même génération, on a les mêmes névroses. Ouh la le mot "sorcellerie" est prononcé, réaction immédiate de l'Homme (je rappelle qu'il pense avoir des origines magiques #FamilleEnSoldes), l'homme qui se prend pour ex expert es-esotérisme : "oui mais enfin le coup du rebouteux, c'est dans tous les coins ruraux, d'ailleurs mon arrière-grand-mère, les gens venaient de très loin pour se faire soigner" (très loin en langage breton, c'est 30km dans les terres). Malgré tout, quelque chose me plait dans cette errance entre un semi-monstre et une petite fille qui voit chez lui d'autres choses, au milieu des arbres. Je peux comprendre le gros coup de coeur de Busnel (il ne nous fait pas le coup de diamant brut, mais vraiment on n'est pas loin). 

Théoriquement à la pastille librairie, je finis vite mon assiette, et je souffle, mais là l'émission mérite d'être vue rien que pour ce libraire algérois qui raconte en quelques secondes comment, dans les années 90, tenir une librairie était un acte politique, un acte de résistance, un parti-pris dangereux. Les hormones aidant, il m'a émue.


On passe à Héléna Marienské et ses Ennemis de la vie ordinaire chez Flammarion, qui est, nous dit-on, un livre à la fois subversif et érotique, qui prend pour personnages toutes les formes possibles d'addiction. "Tu penses qu'il y a en a un qui passe son temps sur son téléphone connecté Facebook dans ce roman ?" (allez, on accorde la Palme du rire à l'Homme, vraiment, il est trop drôle- je ne vois pas de qui il parle). On n'échappe pas au pourquoi du roman, et à l'incontournable petit couplet 36-15c'est-ma-vie d'Hélèna Marienské: panne d'écriture, dépression, poker en ligne, addiction, perte d'argent, trou sur le compte commun, déni. Oh punaise, mieux que Confessions Intimes. C'est dommage quand même, ça partait bien, j'ai perdu l'Homme qui joue à Clash of Clans sur l'Iphone (#MinuteCulture).  Petite séance collective, avec les écrivains du plateau qui réfléchissent si oui ou non l'écriture est une addiction (bon c'est vrai que nous pauvres lecteurs, on a un peu de mal à tout saisir). "C'est une comédie finalement" dit Busnel,   "ah non pas totalement, mais on y reviendra" le menace Marienské, histoire de bien dire qu'il y a du fond quand même, par exemple la "dimension libidinale de l'écriture". 

L'Homme me fait comprendre par des phrases simples qu'il sature un peu et qu'il y avait une nouvelle série humoristique sur Arte. Plus Héléna Marienské parle, plus je le perds.  Au moment du curé cocaïnomane, il sort son paquet de cigarettes, à la phrase "ils étaient solitaires, ils vont devenir solidaires" il file sur le balcon "non mais sérieusement oh Galéa c'est abuser là". Je lui rappelle que ma copine libraire a bien aimé et qu'elle le recommande de temps à autre à des clients, il me répond qu'il préfère attraper une pneumonie en caleçon et cigarette sur le balcon. 


Quand il revient, il se retrouve face au beau gosse-mannequin, Nicolas Fargues et son Pays du p'tit chez POL . Et là on pense à un couple de clients à nous, qui ne supportent pas qu'on leur propose un "petit café" et qui répondent invariablement qu'ils préféreraient un café normal. Tout de bleu vêtu (la couleur des winners), jambes largement écartées pour montrer qu'il est décontracté, Fargues nous parle d'un héros qui n'a que des défauts, et visiblement il s'est fait plaisir. Emmanuelle Pirotte, de manière incongrue, se busnelise d'un coup en demandant "jusqu'à quel point n'êtes vous pas le narrateur ?" Oh punaise Bunsel manque de pleurer de joie et de reconnaissance "oui, répondez à la question d'Emmanuelle ". En réponse, gros laïus de Nicolas Fargues, un peu survolté, sur le narrateur à la première personne, son amour des failles, des trucs moches et indignes, surtout quand c'est sexuel. On saluera l'intervention bizarre de Marienské "moi je connais le sexe joyeux", je dirai que dans l'absolu on avait compris mais bon.  

Alors que Fargues, toujours sérieux, nous raconte qu'il est finalement caricaturiste, qu'il souhaite forcer le trait, un évidence me saute aux yeux: Busnel a du mal avec les beau gosses qui vendent des livres (et qui en plus savent les écrire et en parler correctement). J'avais eu un soupçon avec Binet qui s'était confirmé avec Dicker, mais là, c'est flagrant : on sent qu'il s'énerve intérieurement notre François,  avec des petites moues et un ton de plus en plus cassant. Et quand Fargues entame une réflexion très intéressant sur la France et le virage qu'elle prend depuis quelques années, on sent l'espèce d'allégresse du présentateur qui le coupe en plein milieu "Désolé, le temps tourne", mais bien sûr.  Point de "chef d'oeuvre", ni " de diamant brut", Busnel se contente de parler d'"un livre qui ne manque pas d'humour". Sur l'élégance on repassera. Il termine avec un petit tacle au "petit Nicolas"  (qui n'est pas sans rappeler sa mesquinerie avec Binet au sujet de Téléphone). 

Il n'y a pas à tortiller quand même, pas facile d'être beau gosse et écrivain, des yeux bleus comme ça on les paie toute une vie, ce à quoi l'Homme m'a répondu "oh ça va n'exagère pas non plus".

Pour conclure, du Claudel archi-convainquant, une Pirotte pas si impressionnable pour une primo-romancière, une Marienské fidèle à l'image que j'avais gardé d'elle à sa dernière prestation, et un Fargues qui vend du petit à des gens qui aimeraient le voir minuscule. Pas trop d'étalage personnelle, des échanges convenables, une belle pastille de libraire, et un Busnel qui tombe le masque. 

A la semaine prochaine si tout va bien les amis! (on a beau dire, on a beau faire, ma liste de cadeaux de Noël s'allonge quand même chaque jeudi, je devrais avoir de quoi lire pour 2016).

vendredi 23 octobre 2015

L'émission qui me retourne comme une crêpe : LGL du 22 octobre


Pas de visuel pour LGL cette semaine (y'en a qui sont en vacances visiblement) et une Galéa remontée comme un ressort. Je m'étais dit que j'allais m'amuser à tout dézinger quand j'ai vu l'affiche, d'autant que l'Homme préférait de loin regarder La Soupe aux choux  ou un film de guerre, et je l'avais emporté de justesse parce qu'il y avait McEwan en auteur étranger. 

C'est donc un François au top de sa forme qui parlait dans le poste hier soir, avec des invités qui allaient déballer leur douleur qui flattent les sujets de prédilection de l'animateur : les histoires de famille, les morts, les blessures... Du lourd de chez lourd, tellement lourd que l'Homme est parti sur le balcon avant même la fin du générique. 

Le temps qu'il revienne sur le canapé (en embaumant cette odeur de tabac froid qui me donne des envies de divorce), et c'est Yann Queffélec qui ouvre le bal avec L'Homme de ma vie aux Editions Guérin. L'histoire d'un père qui n'a jamais aimé son fils (je me demande si finalement on ne va pas passer sur la Soupe aux choux tout compte fait). 

Silence de mort dans le salon, quand Queffélec parle des deux écrivains de sa famille (son père et lui), et de celui qui est de trop. Queffélec a la distance et la retenue des Bretons, l'élocution caractéristique de ceux qui ont fait des études et qui viennent d'un milieu cultivé. Notre problème c'est que Queffélec parle pour le coup d'un modus vivendi qu'on connaît bien (le droit d'aînesse qui reste dans le coeur de certains parents, les fils qui ne doivent pas faire mieux que leur père et tellement d'autres choses). A chaque fois, j'ai l'Homme qui acquiesce à côté de moi " on peut pas dire, il en parle bien". Et Bim : le constat du romancier est sans appel : "mon père ne m'aimait pas, c'est comme ça". Il revendique malgré tout vouloir faire "quelque chose de beau de la douleur" et étrangement, j'ai du mal à trouver cela indigne, c'est peut-être parce Queffelec nous raconte qu'il a souhaité mettre un cadre romanesque à son livre, que ça s'est imposé. 


 Et quand Busnel lui demande "est ce que c'est un règlement de comptes? ", Queffelec  lui répond que c'est un "hommage". Là l'Homme bondit  :"oh punaise, il n'a pas tout réglé quand même Queffelec". "Attends d'avoir passé la soixantaine va" lui ai-je répondu. Et pourtant c'est indéniable, il y'a quelque chose de triste et de pathétique dans la manière dont Yann parle des humiliations que lui a fait subir son père depuis toujours, tout en affirmant "je ne voulais pas d'autres pères que lui". Dans cette loyauté posthume à un père qui l'a éduqué sans l'aimer, Yann Queffélec, droit dans son siège et sa chemise bien repassée, paraît avoir 12 ans. J'aimerais en dire du mal, mais honnêtement, ce serait de la posture, parce qu'il a été juste et touchant.

Je m'étais donc dit que j'allais me venger sur Noëlle Châtelet, en tant que "soeur de" j'avais un boulevard devant moi, d'autant qu'il y avait la sortie du film tiré de son livre d'il y a 10 ans, ça sentait la promotion à plein nez. En plus paye ton titre  : Suite à la Dernière leçon au Seuil, ou comment réchauffer un vieux sujet qui avait bien marché à l'époqueChouette, tout était réuni pour passer mes nerfs. Noëlle Châtelet a l'allure des copines de ma mère: brushing flou, collier ethnique, gilet bariolé et sans doute artisanal.  Avec son éloge du droit de mourir, moi je pense fort à Emmanuèle Berheim et son Tout s'est bien passé qui avait bouleversé la plupart des jurées Elle en 2014. Et puis, rebelote, elle m'attrape. C'est quoi ce bazar ? Même l'Homme écoute avec attention. 

Je découvre le terme de "défusion mère-fille", la nécessité de couper le cordon entre celle qui choisit de mourir et celle qui va continuer à vivre. Son militantisme désintéressé est assez émouvant : "pour partir dans la joie il faut choisir quand on part". Et peut-être a-t-elle raison quand elle dit que ce n'est pas mourir le problème, c'est mal-mourir. 

Difficile aussi de l'attaquer sur le film, dont elle parle comme d' "une trahison consentie", pour que le débat soit le plus public possible. Evidemment, j'aurais pu me moquer un peu du passage de la clarté qui apparaît dans la maison et qu'elle considère comme l'apparition de sa mère qui lui envoie un message, mais bon, une fois encore j'aurais été malhonnête, parce que quand elle évoque son "renoncement à sa propre histoire" pour faire avancer la cause du droit à mourir, il n'y a pas à tortiller, elle est digne et sincère. Et puis, il y a son dialogue sous forme de tutoiement avec Queffelec, est la fois respectueux et retenu. Après Yann dont le père ne l'aimait pas, on trouve Noëlle et sa mère qui l'aimait tant. C'est un moment étrange de voir ces deux écrivains face à face avec leur parent défunt, et cette "autre manière de voir la mort".  

Par conséquent, quand Sophie Daull prend la parole pour Camille, mon envolée chez Philippe Rey, je n'ai même plus envie d'en dire du mal (même si  je dis à l'Homme qu'elle aurait plus sa place en invité du Samedi chez Ardisson dans Salut les Terriens qui ne reçoit que des cas lourds, glauque et sans espoir, avec cette complaisance assez malsaine dans le malheur d'autrui). Car Sophie Daull vient parler de la mort de sa fille de 16 ans, au bout de 4 jours de fièvre, la veille de Noël: je ne pense pas qu'on puisse trouver plus racoleur. Mais finalement, je découvre une femme ravagée par une douleur  qu'elle ne souhaite pas combattre, dont elle ne souhaite pas se plaindre, et même les couleurs chamarrées de son corsages ne masquent pas les traces de la perte la plus insupportable qui soit. J'ai mal quand elle parle de l'oreille sourde des médecins face à la fièvre qui empire, je l'admire de ne pas vouloir s'acharner sur le corps médical (punaise alors moi me connaissant je me serais lâchée et vengée). J'admire quelque part cette mère qui parle de la fin de sa fille, de cette bactérie qui n'était pas un virus, avec cette sorte de distance. Et surtout j'aime qu'elle nous dise "je ne veux pas être consolée".

 Il m'arrive quelque de chose d'assez rare, j'éprouve de l'empathie pour un auteur qui vient déballer ses malheurs:  j'ai mal pour elle du fond de mon coeur. "Etre au delà du récit" nous dit-elle. Ecrire pour en faire quelque chose, n'est ce pas le plus important finalement? Et quand elle revendique intégrer dans son récit des scènes cocasses et drôles, parce que la vie est comme ça, je ne sais pas si elle est si éloignée que cela des grands auteurs qui ont écrit sur la perte d'un enfant (même si franchement, Busnel nous ressort la même phrase à chaque fois "il n'y a pas de mot pour caractériser celui qui perd son enfant", non il n'y en a pas François, parce que la langue française n'arrive pas à l'inventer, parce que ça fait partie de l'innommable - ce que l'on ne peut pas nommer). "Quelque part, j'aurai 16 ans pour toujours" conclut Sophie Daull, et moi soyons honnête, je suis un peu émue. 

Mais que s'est-il passé punaise de punaise ? Pourquoi les ai-je tous trouvés si justes et si dignes dans leur douleur? Des années à vomir contre l'autofiction et son déballage de l'intime, pourquoi m'ont-ils inspiré de la sympathie tous les trois, voire une envie de les lire. Je dois me rendre à l'évidence, ce sont trois auteurs qui se sont écoutés, qui se sont lus, et qui ont cette chance folle de prolonger l'existence de leurs défunts par l'écriture. 

Le temps de la pastille librairie et j'envoie un message à un amie dont je sais qu'elle n'a pas tellement plus de coeur que moi, et qui me confirme que...je bugue.

Trois solutions s'offrent à moi:

a) l'autofiction et le témoignage ont un intérêt quand il y a du talent, de la dignité et qu'on le fait pour les bonnes raisons (c'est à dire faire quelque chose de beau de la douleur, plutôt que  régler lamentablement ses comptes avec les siens - piste à creuser, je sens que je tiens un truc).

b) mes hormones ont flingué mon esprit critique (ce n'est pas à exclure, je vois bien que je mute de ce point de vue, bientôt je vais m'acheter des cartes postales avec des petits chats dessus).

c) j'ai épuisé mon quota d'énervements, agressivités et autres révoltes inutiles (pas à exclure non plus, je sens que je me fatigue sur certains points, deviendrais-je bienveillante avec l'âge ?).

C'est en plein pendant ce questionnement existentiel qu'est arrivé McEwan pour l'Intérêt de l'enfant chez Gallimard. Quand on pense que je l'attendais depuis le début...Lunettes cerclées en fer, calvitie triomphante poivre et sel, ventre plat, chemise blanche, jean sombre, veste anthracite: le type bien dans ses baskets.  Entrée triomphale de l'auteur britannique au moment où j'attaque le nougat (on sent Busnel complètement euphorique). Je me sens revigorée quand je m'excite toute seule sur la pastille avec des critiques français qui nous expliquent qui est McEwan. C'est inutile et peu intéressant surtout avec une chroniqueuse du Masque (Attila détend-toi),  une de Télérama (MTG c'est spéciale dédicace), et un du Magazine littéraire (no comment, c'était ma Bible à l'Université). J'écoute vaguement, mais je connais déjà le pitch, ma mère l'a lu et m'en a déjà beaucoup parlé: une femme juge aux affaires familiales en pleine crise de couple (bon bon bon). 

"Comment est né ce roman ?" demande Bunsel ? McEwan trouvait que la littérature manquait de juges en général. Mais visiblement on retourne sur la vie de couple et surtout la sexualité, je sens  la veine de Chésil là. Bizzarement, je n'arrive pas à suivre le dialogue entre Busnel et McEwan (j'envoie des textos à Attila, je sens bien que je suis ailleurs), je n'ai pas l'impression que l'entretien soit vendeur, SAUF quand Busnel dit "le détail qui fait tout, c'est la pluie". Hommage à Charles Dickens nous dit McEwan. "un petit chef d'oeuvre dit Busnel " (rien de moins....). Cet entretien a été prédictif si j'en crois les réseaux sociaux de ce matin, et je vais vous le dire c'est tant mieux. 

Vu que je n'ai pas été totalement au taquet sur cet entretien, je vous renvoie aux deux billets un peu opposés de mes amis blogueurs avec le parrain de la blogo d'un côté (il n'aime pas trop le terme de chouchou, donc je considère celui de "parrain" de circonstance...à lire en fredonnant la BO du film), et de notre girl from earth qui l'a lu cet été en VO.

Sur ce, je m'en vais soigner mon karma qui vire quand même chamallow, il ne faudrait pas que ça s'installe de trop ;-) et que je devienne une blogueuse complaisante.

Aujourd'hui mon blog a 3 ans, et je n'en suis pas peu fière.
Bonne semaine à tous.

vendredi 16 octobre 2015

Roman, écriture et variétés : LGL du 15 octobre


Au moment d'allumer la télévision, l'Homme et moi sommes en pleine digestion d'une nouvelle  apprise dans l'après-midi : les prénoms de nos deux filles sont dans le top 20 des plus donnés en France. Voilà, on se croit originaux et en fait on est des moutons, on a donné de prénoms générationnels sans le savoir. La loose!! (pourtant il y avait eu des indices..par exemple des homonymes chaque année dans leur classe). Et comble du comble,  celui qu'on avait plus ou mois choisi (plus pour moi, moins pour lui) pour My Third vient d'entrer dans le top 20. Fin de la parenthèse #OriginalitéQuandTuNousTiens


C'est donc la tête ailleurs, en attendant de pouvoir passer à Braveheart sur W9 que l'Homme me demande le programme du soir. Je lui réponds évasement Marie-Hélène Lafon , Christian Bobin et Eric Holder. Je lui dis que j'attends beaucoup de la première, que le second  est un grand chouchou de la blogo, dont les citations parsèment les blogs et les murs des réseaux sociaux, mais l'Homme me coupe la parole: 

- "Tu as lu lesquels?
-" Aucun
- "Sérieusement ? Tu n'as jamais lu aucun des invités de LGL de ce soir" (petit rire narquois) "En fait tout le monde te prend pour l'intello de la famille, mais si on creuse...
- "Effectivement je suis une imposture
- "Et l'auteur étranger ?
-" Jacques Higelin
-"...
-"Oui après Mc Bride, Amis, Harisson, ça claque hein...un chanteur de variétés de 70 ans qui va nous raconter sa vie qu'il a fait écrire par quelqu'un d'autre, tout de suite, ça te relève une émission littéraire n'est ce pas ?"
L'Homme est déjà parti chercher le gravlax et la bruschetta à la cuisine (non inutile de me dire que le gravlax m'est déconseillé, je le sais déjà, et j'en mangerai quand même), et l'Homme me hurle (enfin façon de parler, on n'habite pas un château non plus):
-"Ton Busnel lui devait un service sans doute"
Mais moi, je continue mon monologue, imperturbable
- "Nan parce que tu vois l'Homme, dans la vie il y a ceux qui aiment l'ombre et ceux qui aiment la lumière, globalement on est tous moitié moitié, sauf les écrivains qui généralement sont des gens de l'ombre et les chanteurs populaires qui cherchent la lumière...
-"Je croyais que tu l'aimais bien Higelin...mais bon. Ce serait l'un de tes chanteurs dépressifs à texte qui donnent envie de se pendre, tu ne dirais pas ça j'en suis sûre"
Il m'énerve l'Homme avec ses réflexions qui n'ont rien à voir

J'ai à peine le temps de me calmer que je découvre que ce soir, tel un guest star américaine, Higelin n'apparaîtra que quand on parlera de lui. Ce que pourraient raconter trois écrivains rares, médiatiquement discrets et globalement appréciés pour leur qualités littéraires, ne l'intéresse pas visiblement. Il interviendra donc en deuxième partie d'émission nous dit-on (tout en rappelant le spectacle de  ses 50 ans de carrière...). En opération marketing, y a pas à dire il sait ce qu'il fait.

Pire encore, Busnel amorce l'émission avec  un petit "y aurait-il une vie sans la poésie?" en demandant à chaque auteur ce qu'il pense d'Higelin. Et tous, en bon élève et à tour de rôle, vantent le génie du poète (qui ne daigne pas être à leurs côtés pour ne pas les aveugler de son aura). Déjà pour moi ça commence mal.

-"Tu vois Galéa, y a que toi que ça choque, même eux, ils trouvent ça normal"

Honneur aux Dames, enfin à la dame, avec Chantiers de Marie-Hélène Lafon aux Editions des Busclats. Marie-Hélène Lafon c'est une coiffure et des lunettes de prof de latin, mais avec une robe en velours grenat  sur des collants rouges. C'est un débit de paroles travaillé et précis,et des mains qui s'agitent pour mieux nous faire comprendre sa manière d'accoucher un roman. Marie-Hélène quand elle parle, elle se donne, ce sont les mains et la tête, la paysannerie et l'intellectualisme. Et quand elle définit la lecture à voix haute comme "un moyen d'approcher au plus près ce qu'elle veut faire des mots", on ressent chez elle le même soin pour ses phrases que celui qu'un artisan porte à son ouvrage. chez Lafon, il y a quelque chose de physique, de laborieux et d'artisanal dans son rapport aux mots. Et c'est vrai ce qu'il dit Busnel, on aurait tous aimé avoir une telle prof de français (enfin presque tous car je connais un blogueur que je ne dénoncerai pas par respect pour sa famille, et qu'elle n'a pas du tout séduit). Pourtant, Lafon a cette rigueur du mot juste proche de la précision des paysans. Et quand elle nous parle de l'adjectif, oui de l'adjectif, elle me donne des frissons. Bien sûr, aucun entretien ne peut s'achever sans l'incontournable question busnelienne adressée aux 3 écrivains présents, avec cette semaine : "n'est ce pas la peur qui vous pousse à écrire ?". Réponses collégiales des romanciers qui détournent le sujet. Chantiers c'est sans doute le livre qui rappelle que le métier d'écrivain c'est du boulot, du savoir-faire, de la technique et de la solitude.

- "Du coup, me demande l'Homme, il n'y a pas d'histoire dans son livre?
-" Non pas vraiment, dans celui-là elle parle de sa manière d'écrire je pense...
- "Ah ....

On passe à Bobin et son Noireclaire chez Gallimard dont on comprend que c'est un hommage à une femme défunte à laquelle il écrit ."Les gens qu'on a aimés sont toujours là (...) je crois aux vertus ressuscitantes des mots et du langage". Il n'en fallait pas plus à François pour poser sa question busnelienne :  "Est ce thérapeutique d'écrire?" Pas de réponse claire. Non. Toujours pas François, Arrête maintenant, tout le monde n'a pas envie de se répandre je t'assure.  

Quand Bobin sort, avec douceur et bienveillance: "les vivants et les morts sont a parts égales dans ce livre", je sens l'Homme en difficulté,  en ce moment, ce n'est pas exactement son sujet de prédilection. Il me demande un peu gêné aux entournures, "il écrit quoi comme genre d'histoires Bobin ?". Je lui réponds qu'il s'agit surtout d'un auteur de l'instant, de la sensation, du ressenti, voire de la contemplation, en tous les cas de ce que j'en ai compris. Nous écoutons attentivement tous les deux la citation que Busnel a choisie : "Voilà tu vois", après laquelle Bobin enchaine sur une ode aux bruits de la nature. Il y a quelque chose de rassurant chez cet homme sans fioriture qui semble finalement accepter le monde comme il est, en prenant le temps d'en observer ce qu'il y a de plus beau. Chaque question busnelienne est savamment détournée avec pudeur et délicatesse. Bobin, c'est un discours par métaphores et images, c'est le choix d'une certaine vision du monde, le renoncement à une forme d'arrogance (que certains agrégés de philo se permettent surtout quand ils passent à la télévision). Bobin, c'est ce monsieur avec débardeur sous veste, qui ne cherche pas à convaincre, juste à expliquer.

On termine avec Holder et la Saison des Bijoux au Seuil, un roman buissonnier. "Un roman réagit l'Homme, donc avec une histoire ?". Oui. Holder, c'est le t-shirt moulant, le bronzage plus méditerranéen que nature, un débit extrêmement maniéré. Il surjoue un peu son propos, mais on lui pardonne et je mets ça sur le compte du trac. D'autant que  ça tend à se lisser à mesure qu'il présente ses personnages, la famille Bijoux, des camelot sur les marchés et l'infâme Forjeau le prétendu méchant de l'histoire.  

On sent chez Holder un attachement aux marchés qu'il décrit d'abord en images d'Epinal, mais après une présentation un peu poussive, il arrive finalement à quelque chose de touchant dans sa volonté de rappeler l'absence de manichéisme chez l'être humain. D'ailleurs quand Marie Hélène rebondit sur Forjeau, on sent qu'elle a lu le livre et aimé le personnage.  A mesure qu'il parle de son roman, Holder ouvre la faille et nous parle de cette "pudeur constitutive de l'amitié masculine". L'Homme et moi acquiesçons en silence, moi avec la cuillère directement dans le pot de Nutella (oui c'est mal), l'Homme avec un bol de céréales en guise de dessert (si la DDASS sait ça on va nous enlever nos enfants). Finalement ce qui est touchant chez ce romancier, c'est qu'il nous parle non plus tellement de camelots ou de maraîchers mais de l'individu qu'on souhaite être: celui qui écrase les autres avant d'être écrasé ou celui qui s'accroche à sa générosité comme une manière de vivre, quelle qu'en soient les dégâts. 

Cet épisode avec les 3 auteurs passe rapidement, en 1/2h c'était plié (à 21h24 exactement), on retiendra particulièrement le petit intermède avec Bach et le bruit du vent, le rapprochement avec Flaubert pour Marie Hélène LAfon et celui avec Soulage pour Bobin, on se souviendra aussi de la petite digression sur le paysan et l'agriculteur, sur le fait qu'on peut être quasiment sûrs qu'ils se sont lus les uns les autres, et pas forcément par politesse, ni nécessairement pour l'émission..Trois artisans du mots, trois discrets, trois personnes de l'ombre.

C'est ainsi qu'après l'intermède librairie, nous revoici dans Vivement Dimanche, (oui franchement on était dans cette idée), avec entrée d'Higelin et de sa co-rédactrice, Valérie Lehoux, sous les applaudissements du public. Je ne vais pas trop m'attarder sur le titre Je vis pas ma vie, je la rêve chez Fayard, je ne vais pas commencer par m'énerver sur l'absence de double négation, parce que je ne fais pas les devoirs des enfants hein, et surtout parce que Busnel, avec sa complaisance dégoulinante, me rappelle qu'il a écrit les "plus beaux textes de la chanson française". Mais bon, après Marie-Hélène Lafon et son établi de travail du mot,  ça gratte un peu. Et encore plus quand Higelin avoue que le gros effort du livre aura été de parler de lui, et visiblement il adore ça. Au moins, il ne fait pas semblant de l'avoir écrit. 

S'ensuit ensuite un entretien qui aurait davantage sa place dans un plateau de variétés, chez Ardisson, Ruquier ou Nagui  que dans un émission destinée à la littérature. Confessions, égocentrisme, autosatisfaction étourdissante. Je manque de m'étrangler avec ma petite cuillère. Le passage de la photo de l'ancienne directrice d'école d'Higelin, qui a su déceler très tôt ses multiples talents  (en conte, dessin, rédaction et musique) constitue la cheville ouvrière du monologue. C'est assez décousu, moyennement intéressant, voire un peu gênant quand la co-auteur doit l'aider sur certains souvenirs. Les écrivains autour, rient quand il le faut, écoutent religieusement et s'abstiennent de commentaire.

On n'évite évidemment pas certains clichés autour de l'"intense envie de vivre et désespoir profond", histoire d'être bien dans la définition de base de l'artiste. Rien sur le travail, tout dans la posture. Higelin c'est un type qui est fait pour être sur scène (et l'Homme a raison, j'aime bien certaines de ses chansons), mais sur scène et nulle part ailleurs. Intarissable, le chanteur nous explique ensuite pourquoi il trouve que la guerre c'est mal et que la violence ça lui fait peur, mais heureusement "la musique, l'amour et l'amitié nous libèrent". N'en jetez plus, TF1 et Patrick Sébastien portent plainte pour plagiat.

C'est sur que ce n'est pas McBride et son saxo. 

La fin consiste en un long long monologue d'Higelin, j'ai perdu l'Homme  en route, parti sur le balcon fumer une cigarette "Tu es vraiment obligée de regarder jusqu'au bout ?". Higelin, il a bien fait de choisir la voie de chanteur plutôt que celle d'écrivain, car son besoin de lumière sur lui est incommensurable. Sur la toute fin, on sentirait presque que Marie-Hélène attend poliment que ça se termine avec politesse et un intérêt feint. "C'est très important la parole" conclut Jacques. La sienne surtout, car il se vexe terriblement (et c'est mon moment préféré) quand François lui fait comprendre que c'est bientôt fini. Contrarié comme un enfant capricieux et visiblement peu habitué à ce qu'on ne le laisse pas continuer à parler, parler, parler, parler (les repas de famille ce doit être quelque chose quand même avec lui), il geint qu'on lui coupe la parole "pourquoi ...c'est déjà fini là? vous n'êtes pas comme ma directrice, hein, elle elle me soutenait pour continuer". De la part d'un type qui ne s'est pas intéressé le moins du monde aux gens qui l'entouraient, c'est absolument énorme. Busnel devait vraiment avoir une sacrée dette à son égard, car sa présence était absolument inappropriée sur un plateau destiné à promouvoir la littérature.

L'Homme n'a fait aucun commentaire et a zappé sur son film.

Je m'excuse d'avance auprès de tous les fans que j'ai heurtés, mais votre rancoeur n'égalera pas mon niveau d'exaspération.

A la semaine prochaine , peut-être (ce n'est pas avec de émissions comme ça que je vais détourner l'Homme de ses vices télévisuels).

C'était Galéa, à vous les studios.

vendredi 9 octobre 2015

LGL du 8 octobre : les orphelins, les femmes et un autre regard sur l'Histoire

- "C'est qui les invités ce soir?
- "Aucune idée, la semaine est passée vite, je n'ai pas creusé le sujet"

Voilà (comme dirait l'autre).
Il y a eu l'eau qui ne s'évacuait plus dans nos sols trop minéralisés, il y a eu mes varices qui n'en faisaient qu'à leur tête (et une contention force 4), il y a cette maîtresse qui chaque jour repousse l'élection tant attendue des délégués de classe de CM2, et puis il y a eu le tome 18 des Légendaires qui a traumatisé Numérobis. 

Du coup, on s'est retrouvé jeudi soir, sans aucune préparation préalable à LGL, l'Homme encore euphorique de son travail accompli sur les canalisations grâce à un furet de 7 m, nous voici tous les deux en mode touristes-incultes devant la télévision, à 20h45, sirotant péniblement un coca (à défaut de vin et de bière). 


On a réussi à manquer la présentation des invités, le nom des livres et le générique d'annonce. On arrive directement sur Carole Martinez et La Terre qui penche chez Gallimard. Carole Martinez, c'est une voix de fumeuse, un chignon relâché et une frange approximative. Pas de tenue à paillettes, pas d'esbroufe vestimentaire, bref elle a tout, absolument tout, pour me plaire. Au sujet de Martinez, je pense au billet d'Asphodèle (et pour situer Aspho à l'Homme je lui dis goulag, Fitz, anniversaire en août, vapoteuse et Vendée). 
-"Martinez est plutôt populaire sur la blogo tu sais" 
-"Et toi, tu l'as lu ?"
- "Non".


C'est l'histoire de la mort d'un enfant de 12 ans. l'Homme s'inquiète "ça va aller?", "oui oui".
On plonge dans le XIVe siècle, la toute fin du Moyen-Age avec la guerre de 100 ans et la Grande Peste.  Je sens l'Homme qui réagit, qui mastique moins vite, il adore le Moyen-Age et les médiévistes.

Martinez, elle, nous parle des grands fléau divins médiévaux, ceux dont on apprend qu'il marque le monde qui change. J'aime aussi cette période troublée et troublante d'autant que de l'histoire, ou plutôt des histoires , Busnel nous dit que "c'est au lecteur de trouver le lien". Comme dirait Attila, c'est chouette les auteurs qui parient sur l'intelligence de leur lecteur. Carole nous parle alors d'une  certaine Blanche, orpheline de mère, qui veut, au XIVe siècle, lire et écrire, signer de son nom, se rebeller face à ce qu'on impose à son sexe. L'Homme me dit "il a l'air pas mal" (Oui, à force de ne faire que des filles l'Homme devient de plus en plus sensible à la cause des femmes). Le moyen de se rebeller, c'est l'accès au Verbe. Merveilleux sujet d'actualité, et pas si moyenâgeux que cela. 


Khaddour intervient, Mabanckou acquiesce. On nous parle de se libérer par l'écriture. Et si la poésie au Moyen-Age avait été un moyen de domination? Un point de vue complètement à contrecourant de ce qu'on apprend habituellement, l'amour galant comme un moyen de pression, la femme cantonnée dans son rôle d'attente. Rajoutons à cela quelques secrets de famille et une figure que j'adore en littérature : le père. Le père dont la fille et héroïne "recoud" l'image. 


La Martinez touch selon Busnel, semble être une petite dose de surnaturel (l'Homme fait des bons sur le canapé), "le merveilleux est essentiel dans ma vie depuis que je suis toute petite" nous confie la romancière, et mon Homme de lui répondre via  la TV "mais moi aussi, c'est tout pareil" (oui l'Homme parle à la télévision et je ne rapporterai pas ici sa sa longue justification explicative au sujet de son arrière-grand-mère magicienne, car il m'en voudrait de dévoiler cette part de lui-même). Bref, si j'ai bien tout compris, La Terre qui penche, c'est une jeune femme au XIVe siècle, la volonté d'apprendre, l'ombre du père mais aussi une dame verte, une rivière, une terre qui penche...

L'Homme veut lire le dernier Martinez, je répète : l'Homme veut lire le dernier Martinez. Première fois de notre vie de couple qu'il fait la démarche de vouloir lire une romancière française. Cette soirée est totalement inattendue.

On passe alors à Alain Mabanckou et son Petit Piment au Seuil. Mabanckou c'est une expression orale débordante et des lunettes formidables. Une histoire qui commence dans un orphelinat, une sorte de prison d'enfants (ce qui vaut à Mabanckou d'être affublé de Dickens congolais - il y a pire comme référence). 

Et Mabanckou, d'une chose à l'autre, arrive à un sujet que j'ai fréquenté de près à un moment:  du tabou de la traite des noirs par les noirs. "Nous sommes tous comptables de la traite" nous dit-il, et il y a quelque chose la-dedans de vraiment grand, pour les historiens de la colonisation. Il nous parle de Petit piment comme d'un garçon puis un homme, ni du Nord ni du Sud, qui se réveille à sa propre conscience et qui grandit sur les terres congolaises. 

Mabanckou c'est un feu d'artifice d'expressions métissées (comme la "grosmotslogie"), du détournement des référence littéraire (les 3 moustiquaires), une mise en lumière de la langue congolaise, qui défend une autre sonorité, un autre rapport au verbe, aux mots et à leur fonction dans la vie et la société. 

La conversation est bonhomme et joyeuse, mais la gravité n'est jamais loin, "c'est un livre pour célébrer la rue africaine", le combat de la femme africaine, les prostituées qui nourrissent les orphelins congolais. Le bordel dans lequel se retrouve Petit Piment, dans la bouche de Mabanckou, est bienveillant et chaleureux. Petit Piment c'est un livre de pure fiction, selon François, et ça fait du bien.

Par conséquent, quand Hédi Kaddour prend la parole, on croit revenir à quelque chose de beaucoup plus classique. Avec son allure de professeur de fac (il a enseigné à l'ENS de Lyon), son absence totale de fantaisie vestimentaire, on se dit qu'on est en terrain connu avec les Prépondérants chez Gallimard. Mais on se trompe, déjà parce que l'action se déroule dans les années 20 (youhouuuuu Aspho tu as vu ça?) et dans une zone géographique non déterminée. Petit moment de flottement sur le canapé quand l'Homme me dit "tu vois "prépondérant "là comme ça, je vois à peu près, mais dans un titre, les Prépondérants, tu penses qu'il veut dire quoi exactement?". Alors que je tente péniblement de trouver une réponse intelligente, Kaddour vient nous explique que les Prépondérants sont des colons réactionnaires. 


Kaddour nous raconte finalement l'histoire d'une équipe de cinéma (américaine of course) qui va débarquer dans la petite société coloniale et remettre en cause un système. Dit comme ça, je suis déjà conquise, et encore plus quand l'auteur nous parle des femmes qui articulent le roman. Il cite particulièrement Rania, une veuve de guerre dont il nous raconte qu'elle s'est imposée à l'écriture, (on adore quand un auteur ne choisit pas tout dans son roman). Et quand Kaddour enchaîne sur Gabrielle Conti, géniale journaliste de l'entre-deux guerres, femme libérée et assumée, il se passe quelque chose...Parce qu'entendre un romancier masculin de presque 70 ans, qui a enseigné dans des établissements prestigieux,  nous mettre des femmes d'avant-garde sur un piédestal, c'est se dire que malgré tout, quelque chose a bougé à un moment. A quelques jours du 11 octobre, punaise que ça fait du bien. 


Sans compter que Kaddour, il paraît connaître parfaitement son sujet, la période et ses complexités. Il semble dénouer les subtilités de l'histoire (qu'on n'apprend pas spécialement dans le secondaire). Et quand il dit "je cherchais quelque chose de pas ordinaire mais qui reste vrai"...c'est exactement ce que je cherche en littérature: cette probabilité extraordinaire qui rend le lecteur heureux. Busnel conclut en demandant si Les Prépondérants constitue une chronique sur le désenchantement, mais peut-on raisonnablement ne pas lier le désenchantement aux années 20?...(et aux notres sans doute)

En transition, je me réjouis de la discussion entre les auteurs au sujet de leurs personnages: ceux qui s'imposent, ceux qui sont nécessaires, ceux qui mènent l'histoire, ceux qui sont les encadrent, et j'aime particulièrement le propos de Mabanckou sur l'utilité indispensable du personnage secondaire, sans qui le héros ne peut exister...des discussion comme celle-là, on en voudrait tous les jours. 

Enfin on termine avec James McBride, oreillette, chapeau mou, gros noeud papillon, anneau dans l'oreille et bouc soigné. Des yeux de petits garçons et une élégance irrévérencieuse... "un livre génial et magnifiquement écrit" nous vend Busnel (pour changer) au sujet de l'Oiseau du Bon Dieu chez Gallmeister. On notera l'effort de McBride de parler français (pas si fréquent et totalement respectueux), et même si on apprécie que Busnel lui conseille de repasser à l'anglais pour être compréhensible, on se dit qu'on est vraiment gâtés ce soir. Et oui, encore un orphelin et une histoire de ségrégation raciale. Un orphelin qui est en plus menteur, voleur, buveur, volage bref, un anti-héros du livre: et tout de suite forcément, surtout quand on se considère comme chef de loose, on se dit "pourquoi pas". McBride revendique un livre de caricatures des communautés noires-américaines qu'il critique autant qu'il les aime. La citation du livre par Busnel, nous laisse ahuris:  "la libération des noirs américains est-elle une invention de l'homme blanc?". C'est à la limite du croyable, tant c'est une autre voix, un autre point de vue...Mais que recèle ce livre si un extrait peut-être à ce point détonnant?

Un roman sur un enfant qui essaie de comprendre qui il est, et un auteur qui nous dit que "tout le monde doit faire des compromis ". C'est toujours étonnant et émouvant d'écouter les afro-américains parler de choses graves et profondes avec cette joie et cet humour qu'on pourrait prendre pour du détachement, alors qu'au fond c'est une posture pour supporter "que nous sommes tous victimes du passé".

Et puis, il y a ce moment de grâce avec les autres auteurs du plateau, fairplay et honnêtes, qui avouent avoir vraiment aimé ce livre décalé, cocasse et profond. Et pour une fois, François ne botte pas en touche, il a une nette préférence pour le McBride et ne le cache pas vraiment, sans que les autres ne semblent lui en tenir rigueur.

Fin en musique assez émouvante, qui met la joie en coeur avec McBride, son saxophone et son groupe. Bref, un air de gaieté, de franchise et de bienveillance ce soir...une bien belle émission...Heureux étaient ceux qui ont pu y assister en direct. C'était top. Rien à dire. Il n'y en aura pas cinquante d'aussi belles dans l'année, celle-là il ne faudra donc pas l'oublier trop vite.

Joyeuse semaine à tous. 

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