Rosa Candida, l'étrange petit roman qui aide à supporter le fracas du monde
"Comme je vais quitter le pays et qu'il est difficile de dire quand je reviendrai, mon vieux père de 77 ans veut rendre notre dernier repas mémorable" (incipit).
Rosa Candida c'est l'histoire d'un jeune homme de 22 ans qui quitte l'Islande (où rien ne pousse), pour rejoindre un monastère étranger qui abrite ce qui fut la plus belle roseraie du monde. Dans son périple, il transporte des boutures de rosa candida, une rose à 8 pétales. C'est une bien étrange aventure que celle dans laquelle se lance Arnljótur pour vivre sa passion : faire pousser des végétaux. Et finalement, cet étrange petit roman permet de se réconcilier avec l'être humain, en ce temps d'actualité fracassante.Une histoire de famille
Rosa Candida c'est 77 chapitres (oui oui comme l'âge du père) qui raconte la famille. Pas vraiment la famille au sens traditionnel. La famille dont Arnljótur est issu, c'est un vieux père, un frère jumeau handicapé et le fantôme bienveillant de la défunte mère. Et puis il y a la famille qui pourrait exister, avec une petite fille de 9 mois, née par hasard d'une rencontre avec une jeune femme généticienne qui va et vient durant le livre. Rosa Candida raconte le lien familial, l'associe à la nourriture, au fait de faire à manger pour les autres. Il y a la question de recettes perdues et de celles qu'on invente. De tout cela, il en ressort énormément de douceur, de bienveillance. Pour certaines personnes, c'est thérapeutique ce genre d'ambiance.
Une sorte de roman d'apprentissage
Rosa Candida c'est aussi un roman d'apprentissage. Un jeune homme, pas encore tout à fait adulte, part à la découverte du monde. Avec même un petit côté road trip puisqu'une partie du livre se passe dans une voiture. Pendant tout le trajet vers le monastère, le héros couve ses boutures, transportées dans des bouteilles en plastiques, qu'il essaie de maintenir en vie envers en contre tout. On y trouve tous les ingrédients du roman d'initiation : les rencontres, les aléas, la question des corps. Sauf que c'est l'inverse de Balzac ou Flaubert. Il n'y a pas la découverte de la laideur du monde. Étonnamment, la cupidité, la méchanceté et le désenchantement sont absents de cette curieuse quête végétale.
Rosa Candida, Ólafsdóttir et le Christ
Ce n'est pas qu'il ne se passe rien de tragique dans cette histoire. Bien au contraire. Il y a deux accidents de voiture épouvantables, des wagons de solitude, des abandons et beaucoup de fantaisie. C'est juste qu'il n'y a pas de malveillance ni d'indignité. Arnljótur n'est pas Rastignac. Il ne perd pas ses illusions sur le monde et sur la vie ; il ne devient pas quelqu'un dévoré d'ambition. Le narrateur est un meilleur homme à la fin du livre qu'au début. Et tout au long de la seconde partie, on sent poindre quelque chose d'un peu christique et de vaguement non-violent. Il y a un prêtre cinéphile, un bébé thaumaturge, un jardin convalescent, un vitrail rassurant.
Rosa Candida doit se lire au bon moment (je sais que certains s'y sont ennuyés). C'est un livre chemin, un voyage à l'envers des codes, un roman d'apprentissage à rebours dans lequel on ne cherche pas à conquérir le monde mais plutôt à y trouver sa juste place. La première fois que j'avais lu Ólafsdóttir avec l'Exception, j'avais été charmée. C'est une romancière qui a une foi profonde en l'humain, et je me demande si ce n'est pas ce dont le monde manque en ce moment.
Audur Ava Ólafsdottir, Rosa Candida (2010) Points, 2012, 333 p.
Traduction : Catherine Eyjólfsson