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mercredi 26 mars 2014

Ailleurs

Richard Russo, Ailleurs
La table ronde, 2013, 272 p.
« Encore un romancier qui fait la biographie de sa mère »….C’est ce que je me suis dit en ouvrant ce récit. Et vu que tout le monde n'a pas le talent d'un Albert Cohen, j'y suis allée un peu à contrecoeur. 


Au début, j’ai trouvé longue la répétition des déménagements avec une mère complètement névrosée, je saturais de ses blocages permanents, de ses caprices récurrents…J’ai vraiment cru que je n’aimerais pas ce livre.

Et puis Russo a gagné son pari.

Parce qu’il ne cherche pas à rendre attachante sa mère, c’est son boulet personnel. Il décrit quelqu'un de malade dont la pathologie est tout au long du livre inconnue. Et finalement, en nommant le mot du mal, il parvient à réhabiliter sa mère, à mettre un  nom sur ses incompréhensibles déviances. On comprend qu’elle a été enfermée dans sa tête si longtemps qu'elle ne pouvait plus en sortir. On la plaint d’avoir été ce qu’elle fut, et on le plaint d’avoir été son fils.

En plus, Russo laisse une belle place aux autres femmes de sa vie, à sa femme Barbara et à ses filles, à leurs mariages et leur héritage génétique aussi. 

Mais surtout et au-delà de sa mère, Ailleurs parle de la littérature, des bibliothèques, de ce qu’elles représentent pour chacun d’entre nous, de ce qu'elles disent aussi de ce que nous sommes; avec une justesse et une beauté finalement assez rares. Il évoque la qualité et la cohérence d'une bibliothèque en opposition avec la quantité: le contenu de quelques livres plutôt que le contenant d'une multitude.

 Il arrive même à parler joliment des livres ratés « derrière les pires échecs se cachait un auteur qui avait trimé amoureusement » (p. 124). Il m'a même déculpabilisée de garder chez moi de mauvais romans que je n'arrive même pas à donner. Il évoque aussi cette marge invisible de la littérature, les livres jamais ouverts, les auteurs en devenir (ou pas) qui tentent par tous les moyens de se faire connaître; j'ai toujours eu une grande tendresse pour les looseurs littéraires (dont il n'est pas). 

Sa description du romancier (par cette nécessité vitale d’écrire) est absolument splendide (p.179). Son travail sur la fiction qui soigne la réalité m'a vraiment touchée. Et surtout, j’ai retrouvé du Ernaux chez Russo, dans sa culpabilité et son soulagement d’avoir échappé à un déterminisme social. J’ai été touchée qu’il oppose la pénibilité du travail des hommes de Gloversville et la chance de pouvoir se servir de son imagination ; et d’en vivre. 

Le récit est superbement bouclé, il part des origines et revient aux origines : les tanneries. Russo m’a attrapée dans la deuxième moitié de son livre, j’ai à présent hâte de découvrir ses fictions. Il utilise un langage qui me parle.

Aifelle et Mior ont également été touchées, Laure et Keisha en ont fait un coup de coeur, Malika l'a bien aimé et Valérie est plus réservée (oui le leader et moi divergeons en ce moment...)

C'est ma dernière participation au rendez-vous non-fiction de Marilyne qui met le navire en cale sèche. Je regrette cette mise à quai (tout en comprenant la charge de travail que cela devait représenter). Ce rendez-vous avait le mérite de l'exigence, qui m'obligeait à davantage travailler  et à creuser les billets non-fiction, qui m'entraînait chez des blogueurs finalement pointus (tellement que parfois j'osais à peine commenter). J'aime aussi quand la blogosphère se fait sérieuse, thématique et critique. 

A plus tard capitaine pour une autre traversée...

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