| Alessandro Baricco, Mr Gwyn (2011) Traduction Lise Caillat Folio, 2015, 215 p. |
Voici un livre à côté duquel j'ai complètement failli passer, pas à cause du livre en lui-même mais des circonstances qui l'ont accompagné. Je l'avais vu chez Kathel, Mior, Petite Balabolka (pour les plus récentes), et j'étais sûre de l'adorer, d'autant qu'Océan-Mer m'avait emballée il n'y a pas loin de 15 ans.
Et naïve, je m'étais dit : "Ma Galéa, 200 pages ça va passer tout seul, en trois soirées c'est plié, et ça va te faire un bien fou".
Que nenni. Quelle présomption de ma part.
Jasper Gwyn c'est le nom d'un écrivain qui arrête d'écrire et, à l'instar de ceux qui arrêtent de fumer, en fait une déclaration solennelle, et vu que c'est un auteur célèbre, il la fait dans Le Guardian (quand d'autres se contentent de leur blog). S'en suit une volonté de devenir copiste, c'est à dire, selon Jasper, de faire des portraits écrits des gens. Non pas des descriptions des traits des individus, ou même un résumé de leurs parcours de vie, mais tout à fait autre chose qui touche finalement à l'âme de chacun, et qu'il est impossible d'expliquer ou de décrire (et dont on ne lira pas une ligne...dans cet opus là en tous les cas...).
Comme toujours, il y a chez Baricco quelque chose qui est à la limite du fantastique ou plutôt du surnaturel poétique, comme cette petite dame (ou plutôt le souvenir de cette petite dame) qui l'accompagne dans l'aménagement de son atelier. C'est toujours discret, c'est toujours en arrière plan, mais c'est bien là, et cela donne cette atmosphère si particulière aux romans de Baricco.
Nous voici transportés dans son atelier de "copiste" donc, un endroit complètement étrange, que Gwyn aménage de manière très personnelle, et où les modèles (qui ont commandé leur portrait), posent nus. Les pages concernant les portraits, en commençant par celui de Rebecca, son premier modèle, ont quelque chose de totalement hors du temps. Si on est soi-même, au moment de la lecture, dans un état un peu second (genre gros rhum, somnolence, horaires décalées, insomnies) l'impression d'avoir pris des substances est garantie. C'était mon cas.
Il faut rajouter à cela une galerie de personnages assez merveilleuse: une petite dame et son cabas (en fait son fantôme parce qu'elle est morte), un agent littéraire handicapé mais truculent, une secrétaire au physique étonnant, un très vieux vendeur d'ampoules, une jeune fille perverse... Tous plus improbables les uns que les autres, ils sont totalement réussis et indéniablement attachants. Sans compter que le romancier ne nous parle pas que des âmes, il y a aussi dans ce livre un fond de sensualité qui nous parle des corps d'une manière vraiment touchante en faisant cohabiter sexualité et poésie.
Ne nous y trompons donc pas, ce roman n'est pas de ceux, très légers, qui nous font passer une bonne après-midi, dans Mr Gwyn, il y a une réflexion très profonde sur les vertues de l'écriture, le rôle du romancier et le sens de la vie:
"La seule chose qui nous fait sentir vivants, est aussi ce qui, lentement, nous tue. Les enfants pour les parents, le succès pour les artistes, les sommets trop élevés pour les alpinistes. Ecrire des livres pour Jasper Gwyn" (p.36).

Et Mr Gwyn a aussi cette particularité de la mise en abîme que j'affectionne tant en littérature, celle de mettre des livres dans le livre, et là il réussit quelque chose à la frontière entre la réalité et la fiction (je n'en dis pas plus, mais Kathel le fait ici). Baricco fait toucher le réel et l'imaginaire, à travers ce qu'il y a de plus passionnant pour un lecteur : les livres, et ce qu'ils disent des hommes.
Ce billet est une double participation
* au mois italien d'Eimelle par ce que Baricco est italien (à mon avis ce sera ma seule, vu mon efficacité redoutable cet automne),
* a year in England de Titine (l'intrigue se passe à Londres).
Fournisseur de ce billet: livre acheté dans la meilleure librairie de toute la Provence ;-)
