samedi 6 avril 2019

Eloge du lecteur insignifiant

A un moment, il faut bien venir éteindre la lumière et fermer la porte de ce blog. Une copine, qui sait de quoi elle parle, m'a quand même sorti "il n'y a que quand on est mort qu'on est sûr de ne plus jamais bloguer" (et techniquement ça se tient, la preuve je suis là). L'habitude est de faire les bilans d'anniversaire de blog (genre ma PAL, mes billets, mes SP, mes amis, mes concours...), là je vous propose le bilan des losers: l'anniversaire des 3 ans de coma du mien (malgré ses petits sursauts sans lendemain).

Déjà soyons clairs, depuis l'arrêt du blog, j'ai lu; mais pas tant que ça. Le temps que j'ai dégagé a essentiellement été consacré au linge, aux devoirs, au travail, au ménage et autres joyeusetés des mères de famille sans domesticité qui travaillent à plein temps (#MinuteInstagram #MaVieVendDuRève).

J'ai quand même avalé mon tome 2 de la Recherche quand j'allaitais encore Duracell 
(qui mettrait ensuite 3 ans à faire ses nuits). 

J'ai découvert Irène Némirovsky au coeur d'un été caniculaire au moment où Rayures est passée du stade d'enfant survoltée à celui de l'ado lymphatique. Maintenant on la reconnait à ses lunettes, son sourire métallique et son air blasé.

Après avoir fini Suite française, j'étais convaincue qu'il y avait une suite qui est morte avec son auteur dans les camps.

Quand  Elif Shafak est entrée dans ma vie, Numérobis devenait végétarienne, féministe et hurlante. Il y a quelque chose de raccord entre mon enfant du milieu et cette romancière. J'ai lu Illska pendant les funérailles d'un cousin plus jeune que moi qui n'avait aucune chance de s'en sortir. Je n'aurais pas du choisir un livre aussi laid dans de telles circonstances. 

Et puis j'ai eu 40 ans, j'ai failli faire une fugue, m'engager dans un groupe de rock, reprendre la danse classique, me teindre en blonde, régler mes comptes avec les méchants; mais je suis lâche donc j'ai lu L'Homme qui savait la langue des serpents, comme ça. C'était mon truc fou de la quarantaine, l'Homme m'a offert un bijou coûteux pour me consoler de n'avoir pas vu ma moitié de vie arriver si vite.

Sinon je suis partie à Venise avec Claudie Gallay , et c'était juste parfait.

 Après les trois ans de coma du blog, je suis redevenue une lectrice insignifiante, la lambda de base. J'avais arrêté de bloguer parce que, par manque de temps, je ne répondais plus aux commentaires, je ne visitais plus les blogs des autres, je ne faisais plus le job de réciprocité inhérent à la blogosphère. Si je suis complètement honnête (c'est rare profitons), je dois avouer que je regrette l'heure de gloire (toute relative évidemment) qui fut la mienne pendant quelques années, Galéa était tellement moi en mieux, qu'indubitablement, elle me manque.


Comment ai-je pu rester si longtemps sans lire Eliott Perlman

Après le blog, il y a le déblog : tout ce qui se passe derrière l'écran qu'on ne montre pas sur les RS. Il y a bien sûr les amitiés qui se diluent dans le digital, celles qui ne survivent pas à la disparition de notre avatar et puis il y a les autres, les persistantes: les amis qu'on soutient, qu'on console, qu'on félicite et qu'on gâte. Dans mon débloging, il y a eu ma bande de bras-cassés  qui sont restés en embuscade, toujours là malgré tout, des relations faites de pudeur, d'élégance, de générosité. Il y a eu le tragique pour certains et la solidarité pour d'autres. Il y a eu ça, et ça ce n'est pas rien.


Je continue à lire Bello, mais reste convaincue que les Falsificateurs reste son meilleur opus.

Et puis je me suis aperçue que peut-être, je n'étais plus vraiment à ma place sur les RS. Il est bien difficile maintenant de discuter d'un livre français sur Facebook ou IG sans que l'auteur  nous tombe dessus "par hasard". Est ce que j'ose dire que je n'accroche pas avec Julia Kerninon et que j'ai du mal avec Valentine Goby ? Force est de constater que je suis devenue molle, j'hésite sur Facebook ou Instagram  à dire les choses, je ravale ma franchise, parce que même si je suis sans coeur, je n'aime pas spécialement faire de la peine gratuitement  (enfin pas toujours). J'ai toujours peur que l'auteur surgisse (alors que je ne tague jamais les romanciers) , ou bien pire, qu'une fan de l'auteur vienne m'expliquer que je n'ai rien compris (je n'ai ailleurs toujours pas identifié la taupe dans mes amis Facebook qui fait des captures d'écran pour les montrer à des gens que je ne connais pas).

Ma belle-mère m'a offert la collection des Camilla Läckberg, et franchement ça se lit tout seul.

Ceux qui m'avaient donné envie de bloguer ont plus ou moins disparu de la Toile, se sont mis en sourdine, ou publient moins fréquemment, une certaine blogo est moins visible. En trois ans, ont surgi de tous côté des blogs stratégiques, organisés, au top de l'actualité littéraire, consensuels, des blogs qui avaient un objectif à atteindre dès leur création et, en attendant d'avoir un jour ou l'autre quelque chose à nous vendre, étaient des "influenceurs" (censés influencer les lecteurs insignifiants je suppose). Tout à coup, le réseau social de blogueurs littéraires que je fréquentais s'est fait vampiriser par le glamour, le mondain et la complaisance. Impossible d'actualiser un fil sans être saturé de soirées et cocktails, à grand coup de selfies, de coupes de champagne, de hashtag, de lieux branchés. La blogo littéraire (après des années en bout de table, à la place du pauvre, loin derrière les blogueurs mode, culinaire ou lifestyle) est devenue hype; maintenant on n'est plus proche de l'esprit de Beigbeder que de celui de Modiano. Les mêmes livres s'égrènent sur les RS, avec toujours cet enthousiasme suspect, qui ressemble à des renvois d'ascenseur,  avant de disparaitre avec la même constance que l'obsolescence programmée des vieux iPhones. Il est bien difficile maintenant de savoir ce que vaut un livre sur les RS tellement chacun évite de vexer, de dire les choses explicitement. Ce n'est de la faute de personne, mais c'est un fait. Tout le monde est prescripteur mais on transige sur la critique.

Je repense encore souvent à Rester vivant de Blondel.

A se demander même s'il reste ces romanciers de l'ombre, ces laborieux qui ne savent pas se vendre à la télé mais qui écrivent des merveilles, de ceux qu'on verra rarement faire les mondains. Même notre François national dans sa LGL nous fait croire qu'il n'y a en France que des auteurs de best-seller, ou des romancières de moins de quarante ans archi-télégéniques. L'auteur timide, moche, vieux, peu connu ou bafouillant, n'est pas prêt d'avoir sa place sur les plateaux.

Alors aujourd'hui, je crois qu'il est plus que jamais temps de revendiquer notre insignifiance: celle de ceux qui lisent par nécessité selon leur moyen et le temps dont il dispose. Les terrés dans leur trou de province, les malades de longue durée, les mères qui ont plus d'enfants que de bras, ceux qui ont raté leur vie professionnelle, celles qui n'enverront jamais du rêve sur les RS tellement elles sont cernées, les tout-cassés, ceux qui lisent pas réflexe, par habitude, par goût profond, à contretemps de l'actualité, ceux qui n'ont rien à perdre à dire du mal, rien à gagner à penser du bien, qui n'ont personne à convaincre et personne à flatter. Soyons fiers d'être ce lecteur transparent qui achète le livre qu'il a envie de lire. Celui qu'aucun influenceur ne suit sur IG, le timide de FB, celui qui tweete dans le vide sur des livres d'une autre époque.

Et tout à coup, je me suis dit qu'il fallait découvrir Dorgelès dont la postérité n'a pas survécu au changement de siècle.

Parce qu'au bout du compte, je me demande quand même si ce n'est pas ce lecteur insignifiant-là qui alimente le circuit du livre. Les éditeurs, attachés de presse, journalistes ou auteurs ne le courtisent  pas, mais c'est bien lui qui fait vivre tout ce petit monde quand même. Nous n'influençons personne (si ce n'est notre voisin, notre mère ou notre vieille copine de fac) mais nous lâchons 20€ pour un broché qu'on lira en deux jours, nous continuons d'offrir en poche un roman qu'on a aimé, en dépit du dernier dont tout le monde parle. Quelque part, loin des événements parisiens, il reste des lecteurs qui se souviennent avoir été celui qui restait dans son coin dans la cour en primaire, celui qui ne brillait pas par sa popularité au collège, qui lisait en cachette dans son lit. Longtemps les lecteurs ont été des solitaires, des gens qui n'aimaient pas spécialement la lumière, celui dont on disait tendrement "qu'il était un peu bizarre toujours plongé dans ses bouquins", celui qui trouvait sa place dans le monde avec les mots des autres et à qui cela suffisait.

Il n'y a que J-K Rowling pour pouvoir parler de l'échec comme cela.

Le vrai pouvoir, c'est nous qui l'avons, restons anonymes, restons insignifiants, peut-être est-ce nous qui distribuons les lettres de noblesse de la littérature quand on rentre dans les librairies. Et peut-être bien que cela nous autorise à penser et écrire ce que l'on veut.

Il est bien possible que la plupart des critiques honnêtes qui circulent sur la Toile soient celles des lecteurs insignifiants.


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