| Antoine Bello, Les Producteurs Gallimard, 2015, 523 p. |
Des semaines après l'avoir terminé, il fallait quand même bien que je boucle cette affaire des Falsificateurs sur mon blog, au prix de discussions tardives avec mes comparses bellosiens pour savoir comment interpréter la fin, de débats avec l'Homme qui préfère le tome 2 au tome 1, le temps aussi de se dire qu'on peut adorer un écrivain et être davantage sceptique sur l'homme, histoire de tiquer un peu sur l'opération marketing réalisé auprès des blogueurs...bref il me fallait une digestion un peu longue pour écrire ce billet foutraque. C'est toujours comme ça quand on élit un nouvel auteur à son palmarès personnel.
Alors dans ce 3ème tome, Les Producteurs , on retrouve notre Sliv qui s'approche dangereusement de la quarantaine (sans que rien dans son existence ne l'atteste hormis qu'il a davantage de responsabilités au CFR), il est toujours question d'actualité, de politique américaine, de crise économique, de catastrophe écologiques et bien sûr de falsifications et manipulations en tous genres... on plonge donc dans la période 2008-2009, qui reste de mon point de vue, celle de la fin d'une époque.
On conserve la même structure que pour les Eclaireurs, c'est à dire qu'il y a un événement réel sur lequel le CFR travaille (l'élection de Barack Obama à la Maison Blanche, et ce qu' en fait Bello est incontestablement brillant) et un événement fictif : l'invention d'une civilisation maya oubliée, les Chupacs.
Les Chupacs, c'est ma partie, et ce qui me fait rêver : une civilisation pacifique qui ressurgit d'entre les eaux, avec épave, codex et vieux objets à dater, une sorte de monde englouti humaniste, dépourvu des vices de pouvoir et de violence inhérents à l'homme, une communauté presque impossible. Pour cette merveilleuse trouvaille bien sûr, je suis reconnaissante à Bello (heureusement ceci dit qu'il a géré l'histoire de l'épave au final, car ça restait un obstacle de taille à la crédibilité générale, mais il est talentueux). Les Chupacs, c'est prendre le parti de se dire que si l'Humanité avait connaissance qu'une telle communauté soit possible, elle en deviendrait meilleure.
Mais là où ça coince, (attention spoiler) c'est sur le fait qu'un traitre devienne en 6 ans quelqu'un qui aspire à la concorde universelle. Les traitres le restent en général toute leur vie, on ne devient pas quelqu'un de bon à 40 ans (à ma connaissance). On m'a récemment traité de cynique, mais je ne crois pas à ce retournement. Quand on aime un auteur, on est exigeant, et on relève les détails qui grattent...néanmoins je passe allègrement là dessus, parce que j'ai retrouvé chez Bello (et c'est pour cela que je lui pardonne tout le reste) mes échos personnels.
Je le suis ainsi reconnaissante de son absence totale de manichéisme, ainsi que de la manière dont il contourne l'histoire, comment il nous montre avec l'épisode Sarah Palin, que dans la vie tout n'est qu'une question de point de vue, d'enrobage, et de communication, que la vérité absolue n'existe pas. Alors que je pense sincèrement que l'on meurt des certitudes des uns et des autres, Bello restera pour moi, l'écrivain de la vérité relative, de celle qui n'existe pas. Pas plus que les souvenirs fiables (les scènes de souvenirs sur la mort du père de Sliv forment un bijou), les choses changent à mesure qu'on tourne autour et qu'on modifie notre angle d'observation.
Et c'est par l'arrivée d'un nouveau personnage totalement caricatural (qui incarne tout ce qu'une blogueuse-donneuse-de-leçons déteste), qu'il fait passer le message. Avec Vargas (qui est le personnage du livre et non pas une romancière française qui a fait les beaux jours de LGL), on découvre une sorte de caricature cynique (vraiment), omnibulé par le profit, l'intérêt, et l'absence totale d'éthique, mais, qui balance des sentences que je trouve d'une immense justesse. Car Bello, au delà de l'intrigue, livre, de mon point de vue, une véritable réflexion sur l'histoire, le monde, la transmission des événements, et les impostures (même sur les impostures qui dépassent l'individu réel). Qui lit la trilogie attentivement, y découvre des réflexions profondes qui devraient tous nous donner à réfléchir. Et Vargas en est un vecteur remarquable.
-"Les historiens, comme leur nom l'indique, racontent des histoires. Comprenez s'il vous plait la différence entre le passé et l'Histoire. Le passé, c'est ce qui est réellement survenu [...]. La vérité n'existe pas Sliv. Elle est constamment recréée. Vous connaissez l'adage "l'Histoire est écrite par les vainqueurs"..." p. 102-103
Il faut 12 h d'historiographie à l'Université pour que les futurs professeurs aient conscience de cela, on devrait leur prescrire ce genre de lectures.
Très grosse réussite aussi du côté de Nina (mon coup de coeur du tome 2), celle qui n'arrêtera jamais la lutte, mais qui, ayant passé la trentaine devient, comme nous tous, plus pragmatiques. Nous apprenons donc que maintenant elle s'épile les sourcils (croyez-moi, c'est un cap) parce qu'elle a pris du galon, en se retrouvant à la tête d'une association nationale. Elle est donc bien devenue patronne. Et quiconque a fréquenté de grands idéalistes qui n'existent que pour la lutte, reconnaîtra cette phrase de Sliv: "Je me demandais parfois si les écologistes ne se réjouissaient pas des catastrophes qu'ils prétendaient combattre" (p. 440). Et cela ne s'applique pas qu'aux écologistes....
Chez Bello, tout est juste, et particulièrement sa peinture des réseaux sociaux émergeant en 2008 et de leur travers, et c'est Mathilde évidemment qui en fait les frais (mon coup de coeur du tome 1). Mathilde sa soeur bien mariée, bien logée, bien fertile, qui, prise dans la crise économique, continue de faire croire que tout va bien sur Facebook. Et ce passage m'a rappelé tous ces amis qu'on a, et qui mentent en renvoyant une fausse image de leur vie "Ma soeur préférait à l'évidence l'histoire de la ménagère comblée, à celle de la banlieusarde surendettée. Il était difficile de lui en vouloir" (p.156). Même si on saluera au passage une certaine condescendance pour le commun des mortel, on ne peut qu'acquiescer au portrait que Bello fait d'eux (donc de nous).
Mais de tous les personnages de ce tome 3 se dégage quelque chose qui ressemble à une certaine mélancolie, un constat de solitude. Sliv, Lena, ou Nina arrivent à l'âge où, d'une certaine manière, ils sont quand même passés à côté de quelque chose, et si Maga et Youssef sont heureux en ménage (avec des jumelles tant qu'à faire), ils sont cette fois en arrière-plan du roman comme si Bello faisait une mise au point sur ses personnages brillants et seuls, comme s'il ne voulait pas en faire des gens "normaux".
Je ne peux finir ce billet sans évoquer la question qui a agité ma clique : Bello est-il un ultra-libéral ? Je me contenterai de répondre par cette phrase p.206, ou au sujet de la crise, il écrit: "Partout l'argent du contribuable servait à éponger les pertes abyssales causées par quelques patrons qui, non contents d'avoir gagné des fortunes à leur poste, réclamaient des indemnités pharaoniques pour abandonner leur fauteuil". J'en profite d'ailleurs pour dire qu'être un riche homme d'affaire américain n'empêche pas d'être un bon romancier.
En revanche, il y a la question de la postface, et toutes les interrogations qu'elles soulèvent, qui font de Sliv un personnage fantasmé. Et je me dis qu'entre Bello et moi, il y aura toujours Anna-Line Thorman. Cette femme, qui est à la fois Nina l'idéaliste et Léna l'ambitieuse, dont l'une perd sa fraicheur quand l'autre gagne en humanité, m'aura laissé cette impression tiède de ne pas savoir ce que je pense vraiment d'elle (et ça me perturbe). Et pourtant, son idée exposé à l'avant-dernier paragraphe du roman reste pour moi de l'ordre du génie, et j'espère du fond du coeur, qu'un jour elle se réalisera dans la vie réelle.