Affichage des articles dont le libellé est D'encre et de papiers. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est D'encre et de papiers. Afficher tous les articles

lundi 18 septembre 2023

La fée carabine - Daniel Pennac

Je continue la saga Malaussène de Pennac avec le deuxième opus : La Fée Carabine

Et mon enchantement ne faiblit pas. J'aime toujours autant le fond et la forme, l'absence de manichéisme, la peinture de la laideur des hommes et de la beauté improbable des choses. La recette est la même que dans "Au bonheur des ogres". Une enquête criminelle à Paris. Cette fois les victimes sont de vieux messieurs entraînés dans la spirale de la drogue et des vieilles dames qui se font égorger à domicile. Le roman s'ouvre sur l'une d'elle, armée, qui abat d'un coup de revolver le jeune flic facho qui devait la protéger. Évidemment Benjamin Malaussène est le suspect idéal (comme toujours) et l'enquête se révèle réjouissante.

La fée Carabine-Pennac

La vieillesse comme vous ne l'avez jamais lue

La vieillesse racontée par Pennac est irrévérencieuse et déglinguée. Dans ce volume, les vieillards, victimes de dealers mystérieux, sont en cure de désintoxication chez Malaussène, avec les enfants pour infirmiers. Les vieilles dames, des veuves qui veulent défier l'éternité, s'accrochent à chaque jour de vie supplémentaire. Ce que dépeint Pennac, ce sont les Anciens des années 80': vieux vétérans de la Grande guerre, les exilés, les traumatisés du XXe siècle. Un troisième âge parsemé de noms de famille exotiques loin de l'image d'Épinal de l'Ancien respectable. Il y a beaucoup de cruauté dans la description de leur décrépitude:

"si les morts ont une couleur, la peau de ce type avait cette couleur-là. Une peau décollée dans laquelle flottait un squelette suraigu" (p.38)

Et beaucoup de tendresse aussi. Chez Pennac, il en va des anciens comme des autres, on trouve des gens formidables, des petites raclures : et d'autres qui sont à la fois l'un et l'autre. Il y a chez tous ces petits vieux, un reflux de guerre froide, de conflit serbo-croate, des parties d'échecs disputées en parlant politique, des entraînement au tir chez les flics et les vieilles dames. Il y a la question de la mémoire, des souvenirs plus ou moins avouables, des choses irrattrapables de l'Histoire.

La cupidité comme on l'a toujours connue

Avec l'enquête bien sûr on a encore une belle galerie de policiers: du gros facho jusqu'au coeur pur; avec tous les autres personnages en nuances de gris. Il y a le racisme bien sûr, la corruption aussi. Mais le fond du fond du livre, c'est la cupidité. Toute l'enquête tourne autour de conflit d'intérêt, de l'immobilier et de la drogue. Il y a de tout, des notables drapés dans la respectabilité, des policiers corrompus jusqu'à l'os, des petits bourgeois qui cherchent une manière d'exister. C'est un livre qui sent la drogue et l'appartement vide.

Pennac n'édulcore rien des dégâts collatéraux, des moyens utilisés pour arriver à ses fins : les journalistes enlevés, les tortures, les vies qui valent moins que des francs, le décrépitude d'une société pourrie par ses élites, la sacro-sainte rentabilité du mètre carré parisien dans les 80'. 

Je me dis que Pennac devait être un sacré rageux quand il avait mon âge. Son roman dénonce et console. Le ton de la farce camoufle la violence du propos; l'usage de l'humour dissimule l'empathie du narrateur.

L'anti-héroïsme comme on l'aime

Le lecteur est très bien servi sur le plan des anti-héros. Il y a d'abord Thérèse, qui est absolument délicieuse: physique ingrat, absence d'humour, grande chose dégingandée, ésotérique et presque sinistre. Elle lit les lignes de la main des vieux et leur offre un supplément d'espoir, et parfois un supplément de vie. Thérèse c'est l'âpre générosité, la Cassandre magnifique. 

"Thérèse a entrepris de mettre au point un véritable horoscope du troisième âge. Un truc pour les journaux qui donnerait aux vieux des nouvelles de leurs lendemains immédiats" (p.181)

Mais on est gâtés, parce qu'on a aussi un duo de policiers absolument exquis. Van Thian, un vieil asiatique hypocondriaque et dépressif et Pastor, un jeune orphelin bizarre et ambigu. Le premier se travestit en vieille dame pour les besoins de l'enquête, le second sait mystérieusement extorquer des aveux aux prévenus :

"Les manières douces, les pull-overs, le subjonctif et l'inaptitude à l'argot que la famille avait légué au gamin, n'était pas du tout du goût de Thian. Pourtant Thian aimait Pastor..." (p.67)

En vérité, des héros il y en a pas mal dans ce roman ; et pas forcément où on le pense. Mention Spéciale au joueur d'échecs, le Yougoslave Stojilkovicz qui arme, promène et entraîne les petites vieilles puis entreprend de traduire Virgile en serbo-croate. Dans ce roman, la littérature, qui ne se prend jamais au sérieux, est présente à chaque instant et sous les apparences les plus improbables (du libraire possédé à l'éditrice cinglée en passant par l'auteur qui voudrait le devenir). 

J'ai rencontré Pennac pile au bon moment et je me réjouis d'avance de dévorer le tome suivant.

 La Fée carabine, 1987, folio, 2021, 340p.

lundi 21 août 2023

Les enfants sont rois-Delphine de Vigan

Que dénonce Delphine de Vigan dans Les Enfants sont rois ?

Les Enfants sont rois, c'est l'histoire d'une famille française d'influenceurs, dont la petite fille Kimmy s'évapore subitement. La moitié du livre est consacrée à l'enquête sur sa disparition, l'autre partie à ce que chacun des protagonistes est devenu 10 ans plus tard (dans le futur donc). Même si le roman se lit vite et sans déplaisir, c'est une déception.

Les enfants sont rois- D. de Vigan

L'histoire : l'introuvable subtilité 

Force est de constater que Delphine de Vigan a choisi le versant évident des Réseaux Sociaux. On sent qu'elle s'est beaucoup documentée, mais essentiellement chez les Américains. Du coup, le trait est vraiment grossier. La famille d'influenceurs en question est une vaste blague : les enfants sont mis en scène quotidiennement pour vendre des produits Nike et Disney, pour tourner des vidéos Youtube, pour déballer des paquets, faire semblant d'acheter des produits et... Tout est excessif et raconté à base de filtres, de paillettes, de surconsommation, d'abondance d'objets et de "bisous d'étoiles". Ces comptes existent bien sûr, mais ce qu'elle dénonce est tellement évident. Pas besoin d'un doctorat de pédo-psychiatrie pour deviner qu'aucun enfant ne peut s'épanouir ni se construire comme cela. Enfoncement d'une porte ouverte. 

"Mélanie avait attendu d'avoir dépassé les 20 000 abonnés pour introduire les premiers déballages de jouets : œufs surprises, sucette Chupa Chups et pâte à modeler Play Doh" (p.118)

Les personnages : entre caricature et indigence

Les gros poncifs que Vigan balance à ses lecteurs correspondent à ce que chacun imagine des RS. 

 Mélanie : le portrait-robot de l'influenceuse

Mélanie, la mère et personnage principal du livre, prend racine en 2001 pendant le Loft. OK. Bien sûr elle devient une fan de téléréalité, évidemment ses enfants portent des prénoms américains, elle est inculte, fade, souffre du manque d'amour de sa mère et jalouse sa sœur. Par voie de conséquence, comme toute femme nolife, elle adore les like, les followers, les émoticônes. Bref, 20 ans après le Loft, elle utilise ses enfants pour soigner son ego blessé. Même quand Mélanie pense, cela manque de substance. 

Clara : l'archétype du "sans réseau social"

On retrouve les mêmes facilités sur la policière qui enquête sur la disparition de Kimmy. Clara est une belle âme seule, fille unique d'un couple d'alter mondialistes, élevée sans écran, avec des valeurs humaines indéboulonnable et un esprit critique affuté. Clara ne peut s'engager avec personne tellement le monde est laid et qu'elle est pure. On comprend bien que Clara et Mélanie sont des deux faces d'une génération née dans les années 80'.

Le malentendu entre Vigan et moi

Je m'attendais à toute autre chose. Je pensais que Vigan aurait choisi d'autres profils, plus ambigus, plus délétères, plus romanesques. Car les compte famille intéressants sont ceux qui frôlent la perfection. Les grands pourvoyeurs d'éducation bienveillante, de calme et volupté conjugale. Je m'attendais à ces mères qui ne vieillissent pas, qui stimulent remarquablement leurs enfants, qui cuisinent healthy. Ces comptes élégants avec des enfants impeccables en toutes circonstances, qui savent lire à 4 ans et trient leurs déchets à 5. Ces comptes qui font de la publicité haut de gamme pour vêtement de luxe, qui recommandent des adresses branchées pour les vacances, qui vendent des coachings éducatifs onéreux et donnent des codes promo pour des menus équilibrés livrés toute la semaine à domicile. Dans ces comptes là, on peut vraiment imaginer que les enfants sont heureux, stimulés, écoutés; et c'est là que je m'attendais à croiser Vigan.

La question c'était la monétisation que les bonnes mères de famille ont accepté contre l'image de leurs enfants. Il y avait tellement à faire, tellement à décortiquer, surtout pour Delphine de Vigan qui reste pour moi la romancière des ambiguïtés et de l'envers des choses.

Bref ma lecture partait sur un quiproquo (comme il y a 10 ans avec Petersen, mais exactement pour les raisons inverses)

Les enfants : les vrais "rois" du roman de Vigan

Évidemment, cela reste un un roman qui se dévore avec des passages très intéressants et une fin réussie. L'idée d'imaginer ce que peuvent devenir ces enfants-publicitaires dans un avenir proche est tout à fait intéressante. L'analyse psychologique de l'engrenage de l'engagement est convaincante : la soif d'être vue, l'épuisement d'être scrutée. Le coup du papillon final c'est vraiment pas mal. La boucle avec the Truman Show, c'est propre, c'est bien fait. Le personnage de Sammy (le frère) est intéressant, même si c'est resté dans le domaine de l'ébauche. La relation entre le frère et la sœur est émouvante : le rôle de chacun, la question de la liberté, de l'individu qu'on peut ou pas devenir. La folie qui rode, l'abandon de soi qui s'impose.

"Mais Big Brother n'avait pas eu besoin de s'imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d'être son propre bourreau. Les frontières de l'intime s'étaient déplacés". (p. 236)

Bref, Vigan a remarquablement théorisé l'impact des Réseaux Sociaux, mais force est de constater qu'elle n'a pas su en faire une histoire à la hauteur du talent qu'elle a. De cette romancière, je m'attendais à un roman à la lisière des choses. Je me suis même demandée si Gallimard lui avait fait une commande. Quelque chose comme "il faudrait un roman sur les ravages des RS surtout avec la loi qui va passer sur l'exposition des enfants, tu te sens pas de faire quelque chose là dessus ?".  

Pour le coup, c'est compliqué d'écrire sur ce qu'on ne connait pas.

Les Réseaux Sociaux: lot de consolation des gueux en quête de reconnaissance

Et si Vigan rate à ce point (selon moi hein), c'est parce que les RS, c'est pour les gueux et qu'elle n'en fait pas partie. Ce qu'elle a besoin de raconter de sa vie est rendu visible par son éditeur ; alors que les chaînes et comptes divers ont été inventés pour les gens qui ne passent pas à la télévision, qui n'ont aucune reconnaissance publique et qui sont coincés dans leur statut de lambda. Sur les RS, les randoms parlent aux randoms et que c'est pour cela que ça marche (je parle de nous les amis !!). Quand on est née du côté des notables, des intellectuels, de ceux qui font les choses et qu'on écoute et qui sont visibles, on ne peut pas bien saisir le mécanisme, ni le vertige de la visibilité.

Pour comprendre la zone grise, peut-être faut-il avoir un pied dedans.

Le roman sur les Réseaux Sociaux : un pari impossible ?

J'attends le roman qui décortiquera les choses. J'attends le romancier qui saura parler de cela, même si je doute qu'il existe, car je ne pense pas que ce soit tout à fait compatible d'être à la fois un écrivain et un grand consommateur de Réseaux. J'attends finalement l'auteur qui saura parler de ma génération.

Vigan démarre son histoire en 2001 avec Loft Story, et c'était très prometteur pour moi. Je me souviens de l'Homme et moi, avachis devant notre télé, à la fois circonspects et fascinés d'être devenus des voyeurs autorisés. La vacuité érigée au rang de spectacle. Des gens de notre âge acceptaient d'être observés comme des animaux dans un zoo. 

Il parait que l'été 2001 est l'instant où le monde a basculé. C'est indéniable. Le 5 juillet, les finalistes du Loft sortaient de leur expérience sous les caméras et hourras d'une foule hystérique ; le 11 septembre toutes les télévisions du monde retransmettaient l'attaque des Twins Towers. Avoir la vingtaine en 2001, c'était assister sans le savoir à la fin d'un monde. 

Bref, j'en attendais vraiment trop.

Delphine de Vigan, Les Enfants sont rois, 2021 (Gallimard), folio, 2022, 364 p.

lundi 14 août 2023

Rosa Candida-Audur Ava Ólafsdóttir

 Rosa Candida, l'étrange petit roman qui aide à supporter le fracas du monde

"Comme je vais quitter le pays et qu'il est difficile de dire quand je reviendrai, mon vieux père de 77 ans veut rendre notre dernier repas mémorable" (incipit).

Couverture Rosa Candida
Rosa Candida c'est l'histoire d'un jeune homme de 22 ans qui quitte l'Islande (où rien ne pousse), pour rejoindre un monastère étranger qui abrite ce qui fut la plus belle roseraie du monde. Dans son périple, il transporte des boutures de rosa candida, une rose à 8 pétales. C'est une bien étrange aventure que celle dans laquelle se lance Arnljótur pour vivre sa passion : faire pousser des végétaux. Et finalement, cet étrange petit roman permet de se réconcilier avec l'être humain, en ce temps d'actualité fracassante.

Une histoire de famille

Rosa Candida c'est 77 chapitres (oui oui comme l'âge du père) qui raconte la famille. Pas vraiment la famille au sens traditionnel. La famille dont Arnljótur est issu, c'est un vieux père, un frère jumeau handicapé et le fantôme bienveillant de la défunte mère. Et puis il y a la famille qui pourrait exister, avec une petite fille de 9 mois, née par hasard d'une rencontre avec une jeune femme généticienne qui va et vient durant le livre. Rosa Candida raconte le lien familial, l'associe à la nourriture, au fait de faire à manger pour les autres. Il y a la question de recettes perdues et de celles qu'on invente. De tout cela, il en ressort énormément de douceur, de bienveillance. Pour certaines personnes, c'est thérapeutique ce genre d'ambiance.

Une sorte de roman d'apprentissage

Rosa Candida c'est aussi un roman d'apprentissage. Un jeune homme, pas encore tout à fait adulte, part à la découverte du monde. Avec même un petit côté road trip puisqu'une partie du livre se passe dans une voiture. Pendant tout le trajet vers le monastère, le héros couve ses boutures, transportées dans des bouteilles en plastiques, qu'il essaie de maintenir en vie envers en contre tout. On y trouve tous les ingrédients du roman d'initiation : les rencontres, les aléas, la question des corps. Sauf que c'est l'inverse de Balzac ou Flaubert. Il n'y a pas la découverte de la laideur du monde. Étonnamment, la cupidité, la méchanceté et le désenchantement sont absents de cette curieuse quête végétale.

Rosa Candida, Ólafsdóttir et le Christ

Ce n'est pas qu'il ne se passe rien de tragique dans cette histoire. Bien au contraire. Il y a deux accidents de voiture épouvantables, des wagons de solitude, des abandons et beaucoup de fantaisie. C'est juste qu'il n'y a pas de malveillance ni d'indignité. Arnljótur n'est pas Rastignac. Il ne perd pas ses illusions sur le monde et sur la vie ; il ne devient pas quelqu'un dévoré d'ambition. Le narrateur est un meilleur homme à la fin du livre qu'au début. Et tout au long de la seconde partie, on sent poindre quelque chose d'un peu christique et de vaguement non-violent. Il y a un prêtre cinéphile, un bébé thaumaturge, un jardin convalescent, un vitrail rassurant.

Rosa Candida doit se lire au bon moment (je sais que certains s'y sont ennuyés). C'est un livre chemin, un voyage à l'envers des codes, un roman d'apprentissage à rebours dans lequel on ne cherche pas à conquérir le monde mais plutôt à y trouver sa juste place. La première fois que j'avais lu Ólafsdóttir avec l'Exception, j'avais été charmée. C'est une romancière qui a une foi profonde en l'humain, et je me demande si ce n'est pas ce dont le monde manque en ce moment.

Audur Ava Ólafsdottir, Rosa Candida (2010)  Points, 2012, 333 p.

Traduction : Catherine Eyjólfsson

jeudi 27 juillet 2023

Au Bonheur des Ogres-Daniel Pennac

J'ai tenté pour vous : découvrir Benjamin Malaussène, 38 ans après tout le monde

La saga des Malaussène, forcément ça m'évoque quelque chose, puisque le premier tome est sorti quand j'étais enfant, alors même que je ne savais pas encore lire. Mais je ne sais pas, je n'étais pas plus attirée que cela. Rien que le titre du premier volume me faisait un peu peur. Au Bonheur des Ogres m'évoque quelque chose à mi-chemin entre Zola et de Bettelheim. En gros, on se doute que ce ne sera pas une ode joyeuse à la grandeur de l'Homme. En plus, l'illustration de Tardi me faisait penser à une bande de vieux dégueulasses pas sympas; bref ça fait 25 ans que je me dis qu'il n'est pas pour moi.

Au Bonheur des Ogres-Pennac
Daniel Pennac, Au Bonheur des Ogres 

Et tout à coup, le bon moment

À un moment, on tombe dessus (où bien est-ce une émission de radio qui a parlé du dernier tome?). A mon âge théoriquement, les ogres ne font plus peur. Toutefois, tout ce que j'imaginais de ce livre quand j'étais jeune se révèle juste. Il se déroule bien dans un grand magasin, il y a des mangeurs d'enfants qui ressemblent à s'y méprendre à la première de couverture. Mais il y a aussi tout le reste.

"L'histoire commence un soir de Réveillon de Noël, dans un grand magasin, quelque part dans les années 80

"La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée" (incipit)

Le héros est un pauvre type, employé d'un grand magasin à un poste obscure. Il est le salarié responsable de tout les ratés de la société de consommation. Il est celui qui doit suffisamment faire pitié au client pour que ce dernier ne porte pas plainte contre le magasin. C'est drôle et gênant à chaque fois. Et puis, tout à coup une bombe explose, et tout le roman suivra l'enquête pour découvrir le pourquoi du comment. D'autant que notre héros est le principal suspect.

Daniel Pennac : un auteur rock

Je ne sais pas très bien comment j'avais cerné Pennac depuis que je lis mes livres toute seule, mais manifestement, il n'est pas le vieux monsieur sage et un peu ampoulé que j'imaginais. Malaussène est un héros de roman comme je les aime : un peu loser, un peu à la marge et assez drôle. Évidemment, le côté famille dysfonctionnelle tout de suite ça me le rend sympathique. Et puis c'est très années 80' comme état d'esprit, avec des allusions vaguement malaisantes qui ne passeraient peut-être pas aussi bien maintenant (l'attirance du narrateur pour sa petite sœur par exemple).

Au Bonheur des Ogres : l'Homme et la laideur

La plus grande partie des personnages sont complètement pourris, cupides, égotiques ou mesquins. Les clients se marchent dessus, les employés du magasins sont un peu répugnants. Ici, une mère qui abandonne ses enfants à chaque fois qu'elle les met au monde. Là, un agent de sécurité qui suinte la malveillance. Un jeune directeur général policé et implacable. Et puis ces vieux messieurs dégueulasses de la couverture. C'est un roman assez inesthétique, on ne va pas se mentir. Le niveau de langue est familier. Beaucoup de dialogues, beaucoup de jurons. Et même un vieux chien qui sent mauvais!

 Malaussène et les belles choses

Rien n'est à l'endroit dans cette histoire, tout est à l'envers. Mais quel rythme! Quel souffle! Ça se dévore. Le surgissement du sympathique est assez ébouriffant: une lycéenne qui photographie tout, un vendeur de bricolage qui protège des petits vieillards, un médecin dépressif qui ne veut pas d'enfant, une journaliste voleuse et nymphomane, un commissaire clairvoyant, des demi-orphelins complètement largués. On flirte avec le gênant et le glauque, mais c'est joyeux, c'est addictif et tellement attachant. 

Et quelque part, l'idée du bouc-émissaire universel a quelque-chose de génial pour décrire notre société.

Lire le premier tome des Malaussène 38 ans après sa sortie et l'année de publication du dernier volume, c'est un peu comme si j'avais attendu que Pennac ait terminé sa saga pour pouvoir m'y plonger. J'ai hâte de voir vieillir Benjamin Malaussène.

J'ai La Fée Carabine sur ma table de chevet, évidemment.

Daniel Pennac, Au Bonheur des ogres, 1985, Folio, 2022, 287 p.

dimanche 14 mai 2023

Yoga, Emmanuel Carrère et moi

 Je suis tombée dans le yoga comme d'autres entrent en religion: avec ferveur et certitude.

Comme beaucoup de yogis, j'attends avec impatience le moment où quelqu'un écrira sur le yoga. Car je fais partie de l'équipe qui a supporté sa crise de la quarantaine et le gouffre du confinement grâce à lui.

Je suis celle qui étale son tapis au milieu du salon et qui, en dépit de toute dignité, se ridiculise dans des postures improbables et pas toujours accessibles, sous l'oeil consterné de l'Homme et des girls. Je me lève à 6h du matin et je pratique sur ma micro-terrasse, comme d'autres font leurs ablutions. À 6h30, le voisin du balcon d'en face m'observe, vaguement gêné. Avec sa clope, son café et son air embrumé, on sent qu'il ne se lève pas de bonne heure par choix. Il y a toujours un moment de malaise quand je me mets à souffler comme un vieil âne asthmatique (kapalabhati pour les initiés). En gros, mon entourage trouve que j'ai un peu mis les doigts dans la prise. 

Beaucoup d'hérétiques (oui, je n'ai pas d'autres mots) pensent que le yoga se pratique comme une petite routine pour rester en forme et garder la ligne. Une sorte de loisir pour bourgeoise à queue de cheval. PAS DU TOUT. Le yoga c'est une manière de vivre et de comprendre le monde. 

Yoga d'Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère, Yoga, POL 2020, 
folio 2022, 438 p. 
Voilà pour le contexte. 

Donc, quand Carrère a sorti Yoga, je l'ai pris personnellement. 

Moi aussi, si j'étais romancière, j'aurais pour projet d'écrire un livre "souriant et subtil" sur le yoga. Moi aussi j'aimerais trouver les mots sur les vertus des guerriers, la prise de conscience de la respiration, l'effroi de l'inversion. Bref, vu que je ne suis pas auteur, j'attendais vraiment que quelqu'un de qualifié s'y colle.

"J'ai essayé d'écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga" (p.14)

Pourtant, je n'aime pas trop Carrère. Je fais partie de l'infime minorité qui n'a pas aimé D'autres vies que la mienne (contrairement au Roman russe). Et puis globalement, comme toute personne aigrie, j'ai du mal avec ceux qui réussissent mieux que les autres. Malgré tout, je pressentais qu'il saurait parler de cela. Je subodorais que de ce côté, ça pouvait coller entre nous.

Mais, dans Yoga, il n'est pas du tout question de yoga

Mais alors pas du tout. Vraiment rien à voir avec la pratique du yoga. Et pourtant, dès le début entre nous deux, j'ai senti le souffle de la réconciliation. 

Cela commence avec le récit de son séminaire de méditation. J'ai tout aimé. Comment il décrit l'ambiance du séminaire; quand il tente de resquiller pour écrire ; lorsqu'il détaille les autres ; combien il galère à rester silencieux. Je ai lu avec euphorie, les passages où il écrit son livre dans sa tête, où il sélectionne mentalement ses chapitres. Celui sur l'inspiration et l'expiration est brillantissime, et ne pouvait être écrit que pas un yogi.

Et puis le 7 janvier. 

Et puis la découverte de sa "folie". 

Là je me suis dit qu'il allait me perdre. 

Finalement, un roman sur tout ce que le Yoga n'est pas.

Yoga vient de Yuj qui signifie, en sanskrit, la réunion entre le corps et l'esprit (en gros hein!). Et là il est question de la déconnexion des deux, de l'errance de l'un et du déclin de l'autre. C'est une prouesse que fait Carrère de parler de yoga à travers ce qu'il n'est pas. Le Yoga c'est l'alignement, et le narrateur s'éparpille (dans tous les sens du terme). L'hospitalisation en psychiatrie où il croise les dépressifs riches de Paris a failli m'excéder ; mais ça a juste failli. Parce que quand Carrère regarde son oeuvre avec ses yeux de bipolaires, c'est vraiment troublant. 

Un livre sur le déracinement.

Un autre principe du yoga réside dans l'ancrage (la terre, l'homme et le ciel quoi).  Et tout à coup, Carrère nous plonge dans le déracinement le plus profond. On se retrouve sur une île grecque aux côtés de jeunes réfugiés (une sorte de thérapie de la dernière chance d' l'intellectuel perdu qui pense que frôler les désespérés du monde apaisera ses maux). Et là il est bon Carrère! 

C'est comme quand il parlait des surendettés ou des sans-dents de Russie. Il sait mettre les mots sur ces très jeunes adultes qui ont déjà traversé l'enfer et qui n'en sont pas encore sortis (et qui n'en sortiront peut-être jamais). Les irréparables. Ce qu'il dit des jeunes exilés qu'il rencontre là-bas, c'est juste. Ni trop. Ni trop peu. Vraiment. 

Un récit du creux

En Yoga, il y a le yin et le yang, la lune et le soleil, la lenteur et le dynamisme, la souplesse et la force. Le Yoga c'est la complémentarité des choses : le féminin et le masculin. Dans ce roman, il n'y a toujours que la moitié. C'est assez rare chez Carrère, mais les femmes sont ici des fantômes. Hormis son ex-épouse qui passe de temps à autre, toutes les autres femmes sont des silhouettes un peu floues. L'amie dont le nom est tronqué. Sa fille à peine citée. La sulfureuse amante yogini qui semble être là que pour la dose de sexe nécessaire à chaque roman de Carrère. La "collègue" américaine, insaisissable en Grèce, amputée d'une partie d'elle-même, dont le personnage est noyée dans les soirées très alcoolisées. La jeune fille en poirier du dernier chapitre sort d'on ne sait où. Une soeur qui surgit vaguement à un moment. Mais sans doute manque-t-il LA femme. Celle du Roman russe. 

Parce que Yoga est le roman de l'incomplétude.

"On continue à ne pas mourir, tant qu'on peut" (p. 430)

Yoga est un livre sur la perte de ceux qu'on aime, la perte de contrôle. De la Polonaise de Chopin à la petite marine de Dufy, c'est un livre sur ce qui finira fatalement par nous rattraper. 

Carrère réussit la prouesse d'écrire un livre dont le contenu est exactement l'opposé du titre. 

Pour parler de la vacuité de l'humain et de la misère de notre condition, il ne s'est servi de personne d'autres que de lui-même (il a laissé tranquilles les autres vies que la sienne). Il est l'objet de son observation âpre, franche et désespérée.

Bref, dans chaque yogi confirmé sommeille un type et ses démons ; et c'est bien de s'en souvenir.

"Est-ce que la méditation est possible avec une boule d'angoisse au plexus, deux paquets de cigarettes fébrilement fumées chaque jours dans la poumons et la conscience traversée par un flux ininterrompus de pensées toxiques?" (p. 294)

En Yoga, on dit que le chemin est plus important que la destination. Carrère n'a pas réussi à écrire le petit "livre souriant et subtil" qu'il voulait, mais le chemin qu'il a pris pour échouer mérite qu'on l'emprunte avec lui.

Bref, je me suis réconciliée avec Carrère.

samedi 28 octobre 2017

Souvenirs dormants - Modiano

Patrick Modiano, Souvenirs Dormants (2017)
Gallimard, 2017, 105 p.

Retrouver Modiano après trois ans d'absence

Ce n'est pas si simple le premier roman après un Nobel, une belle médiatisation, quelques polémiques (et mon éphémère heure de gloire bloguesque à l'annonce de son prix). On ne va pas se mentir, il y a la peur d'être déçue, la crainte qu'il ait changé, ou même d'avoir trop changé soi-même au point de ne plus être sensible à sa manière si singulière d'écrire. C'était un risque ces retrouvailles.

Je me suis donc jetée dessus le jour de sa sortie, avec crainte et fébrilité (déjà dépitée du trop peu de pages de son nouvel opus). J'ai de la chance, il y a des choses qui ne changent pas dans la vie : ce qu'écrit mon romancier préféré et ma manière de le lire. Tout va bien donc.

C'est toujours l'histoire d'un homme qui se souvient

C'est encore le long rassemblement des souvenirs qui s'éparpillent toujours plus à mesure que le temps passe. Car même si Modiano aura pour moi toujours une trentaine d'années, on ne va pas se mentir, c'est maintenant presque un vieux monsieur. C'est vrai, c'est encore une histoire de déambulation, d'adresses d'un autre temps, c'est, selon les expressions journalistiques maintenant convenues, son éternelle "géographie intime", ses "brouillards phosphorescents", la "petite musique de Modiano"...mais au fond c'est tellement plus que tout cela.

Souvenirs dormants raconte la longue solitude d'un jeune homme entre 17 et 22 ans, et de ses rencontres imprécises. Des femmes essentiellement. On y retrouve les personnages féminins de ses autres romans, on croise des état-civils qui en rappellent d'autres, des situations qu'on a déjà lues. Il y a la femme mystérieuse et légèrement fatale, forcément mariée mais sans époux. Il y a la très jeune femme sous emprise, la vingtaine à peine engagée, fragile, en équilibre entre deux mondes et qui ne s'appartient pas vraiment. Il y a le couple en fuite qui se cache d'hôtels en hôtels. Et surtout, il y a celle qu'il ne veut pas nommer et pour cause :

"je me méfie encore , après cinquante ans, des détails trop précis  qui pourraient permettre de l'identifier" (p.75)

Souvenirs dormants répond une fois de plus au reste de son œuvre

Cette femme qu'il ne veut pas nommer, c'est peut-être Carmen de Quartier perdu. Ici, les souvenirs dormants paraissent aussi potentiellement inquiétants que des agents. Car c'est d'abord et surtout un roman sur le danger, la peur, la disparition, la fuite et le mystère. Modiano ce n'est pas que du flou, c'est aussi l'évocation des gens malveillants, au passé trouble, des hommes dangereux, menaçants, ceux dont il disait dans son précédent livre qu'ils sont aussi coupants de face que de profil (de mémoire hein, peut-être ce n'est peut-être pas la formulation exacte).

Deux jours après l'avoir terminé, après avoir relu Quartier perdu, une partie Du plus loin de l'oubli et de Fleurs de ruines, ainsi que certains chapitres de sa biographie, je me dis que l’œuvre de Modiano c'est un monde parallèle (disparu, imaginaire, littéraire ? peu importe). Je ne sais pas du tout si Souvenirs Dormants pourrait plaire à quelqu'un qui ne connaît pas son œuvre, parce que je le lis à la lueur des autres. Mais pour le lecteur assidu et un peu obsessionnel de Modiano (dont je suis), ce dernier roman, presque trop court, trop essentiel, est une nouvelle piste de compréhension, qui une fois de plus éclaire tout le reste. La matrice de l'écriture de Modiano c'est vraiment le danger, la fuite, l'évaporation, le souvenir.

Car ce que nous confirme Souvenirs dormants (et on respire l'effroi du narrateur (ou de l'auteur) à l'évoquer une nouvelle fois) c'est que si l'Occupation est au cœur de sa production, il y a aussi une certaine nuit de l'été 1965, avec un cadavre froid au 2 avenue Rodin, Paris XVIe. Modiano nous renvoie lui-même vers Quartier perdu avec la production du rapport d'enquête, les constatations de la police, avec la fuite et la disparition. Clin d’œil littéraire ou dissimulation du réel, à la limite peu importe.

"Ainsi, on ne saura pas s'ils appartiennent à la réalité ou au domaine des rêves" (p.96) 

Un narrateur face à ses propres démons

Dans Souvenirs dormants, c'est comme s'il trainait derrière lui depuis trop longtemps quelque chose qui mêle le drame et la beauté, le banditisme et la fragilité. Des crapules qui menacent des femmes en suspension. Il y a un demi-siècle, le narrateur pense n'avoir été qu'un simple figurant dont personne ne se souvient, au milieu d'une population marginale et désargentée. On l'observe faire le bilan de ses nombreuses fugues et de ses lâchetés.

"Nous étions partis à pied  de Saint-Maur, 35 avenue du Nord, et nous avions mis 20 ans pour arriver au 76, boulevard Serurier". (p.100)


Force est de constater que plus je le lis, plus je tente de reconstituer avec lui ce qui a pu se passer. Je croise ses romans, confronte ses personnages, je m'interroge, je cherche...bref j'ai l'impression de refaire une thèse. 
 

Je me demande combien sommes-nous de lecteurs un peu fous (et moyennement en place quand même il faut bien l'avouer) qui continuons à reconstituer l'ensemble de son enquête sur ce qui n'est plus et qui n'a peut être même jamais été. Combien sommes-nous à recouper les états-civils improbables, les adresses et numéros caduques ?

Et puis à chaque fois, il repart pour une nouvelle destination qui n'existe plus, ici ce n'est pas vers la rue des boutiques obscures à Rome qu'il poursuit son chemin , mais vers le portail vert de la dernière maison d'un village nommé Remauville.

(que j'ai déjà localisé sur ma carte...tout en dissimulant à l'Homme mes agissements, je suis irrécupérable...).

dimanche 22 octobre 2017

Les Furies

Lauren Groff, Les Furies
(Fates and Furies 2015)
Traduction: Carine Chichereau
Editions de l'Olivier, 2017, 427 p.

Lire Les Furies , c'est attendre la dernière partie pour comprendre le titre, et très honnêtement, on n'est pas déçu, on peut dire, sans rien déflorer, que le roman porte très bien son nom. Parce qu'on a des furies de compétition quand même.


Avant d'y arriver à ce dernier chapitre -qui remet tout dans le bon sens-, on suit l'histoire de Lotto Satterwhite, un dramaturge américain célèbre. Si le roman s'ouvre sur la scène de la consommation de son mariage sur une plage, en réalité, avec les flashback, on connaît le parcours de Lotto depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Lotto c'est l'acteur charismatique mais raté qui ne parvient pas à décrocher le moindre cachet, mais qui devient, suite à une énième déception noyée dans l'alcool, un auteur génial et adulé de tous. 

Alors évidemment, la perditude étant une sorte de hobbie chez moi, je me suis régalée de cet état d'esprit américain qui permet à chaque loser de réussir sa vie malgré tout. La notion des secondes chances est l'un des bonheurs de la mentalité américaine. Les Furies, c'est un roman addictif, jamais ennuyeux (en tous les cas de mon point de vue, je sais que d'autres blogueurs y ont vu des longueurs), porté par souffle narratif dense. On y parle de la création, de l'inspiration qui nait et qui disparait, de la nécessite de produire de l'art, de se renouveler, on y parle de spectacle vivant, dont il restera toujours les mots mais qui n'existe jamais que de manière éphémère.

D'autant que finalement l'ascension de Lotto reste la toile de fond de l'histoire d'un couple. Et ce n'est pas un hasard si le roman s'ouvre sur les ébats de Lotto et Mathilde, car cette Mathilde est pour moi le vrai personnage principal du roman, femme de l'ombre du grand homme, comme l'exigent les codes de ce type de situation, elle est donc celle qui organise, qui traite, qui choisit, qui colmate...bref c'est le double laborieux du dramaturge réputé; jusques-là, on se dit qu'on est dans les thématiques classiques.

Mon seul problème, et je pense que c'est culturel, c'est l'outrance. J'avais déjà ressenti cela à la lecture des Apparences de Gillian Flynn, mais je crois, à la réflexion, que c'est propre à une certaine littérature américaine (et féminine): l'explicite qui hurle, le trop du trop, l'absence de suggestion. C'est particulièrement vrai pour les scènes de sexe (évidemment incontournables quand on traite du couple), mais qui sont à la fois récurrentes, exagérées, détaillées et un peu redondantes....uniquement quand il s'agit de scène hétéro bien sûr, puisque les deux passages de relations homosexuelles sont très implicites voire carrément suggérées, pour ne pas choquer le lecteur puritain sans doute.

Sauf que bien sûr, Les Furies va bien au-delà de tout cela. Il faut absolument le lire jusqu'au bout du bout pour attraper le vrai propos, qui de mon point de vue - ATTENTION SPOILER- fait de Lotto non plus le personnage principal, mais un prétexte, un enjeu, presque un objet que les furies se disputent. On peut ne pas être d'accord, mais pour moi, le renversement de point de vue du dernier quart du roman est sa grande réussite.

Parce que finalement, les Furies traite de la part d'ombre de chacun, le roman pose la question de savoir si on s'appartient vraiment, si véritablement on choisit seul son chemin de vie. Les Furies , c'est un roman sur l'amour, la création, l'aigreur, sur les rôles qu'on joue sur scène et dans la vie, sur ce qu'on est et sur ce que les autres pensent qu'on est. C'est un livre sur l'emprise et finalement ce n'est pas nécessairement celui qu'on pense qui domine l'autre. 

Bref, on lit Les Furies comme on boit un apéritif trop corsé: c'est bon, ça brûle un peu, ça tourne la tête, et on ne sait pas bien dans quel état on va finir.


C'était ma dernière chronique avant une sortie tant attendue #ChocDesAmbiances
J-4 avant le ModianoDay

vendredi 13 octobre 2017

La Porte

La Porte de Magda Szabò (1987)
Traduction Chantal Philippe
Livre de Poche, 2017, 346 p.
Pour rester cohérente avec la ligne éditoriale de ce blog, je me suis dit que présenter La Porte de Magda Szabò, c'est vraiment être dans un état d'esprit anti feel-good. Car lire ce roman, à la toute fin de l'été, c'est choisir d'être à contretemps, à contre-saison, à contre-ambiance. Tout y est étrange, décalé et étonnant. 

La Porte dont il est question, c'est celle d'Emérence, personnage principal du roman, femme de ménage hongroise, déjà d'un certain âge. La déjà, on sent qu'on n'est pas là pour rigoler. S'il est question d'Emérence c'est que la narratrice, une romancière assez connue, a besoin de quelqu'un pour tenir sa maison. A priori, on a le droit de penser que l'intrigue n'est pas vraiment attrayante.  D'autant que, et tout l'intérêt du livre est là, la porte d'Emérence reste close. 

 L'infranchissable porte d'Emérence, c'est la frontière éternelle de son intimité. 

Et derrière la porte toujours fermée de la vieille dame qui balaie, lave, époussette et range, il y a une vision du monde, les restes de son passé, de ses déceptions et de ses espoirs. Ce roman c'est d'abord l'histoire en creux d'une personnalité un peu hors des normes dans la deuxième moitié du XXe siècle (a peu près). 

Car Emérence, c'est vraiment la femme de ménage qui bouscule les codes de ce que l'on pourrait appeler la "domesticité". C'est l'employée qui choisit ses patrons, qui impose ses idées, ses horaires, sa rigueur et aussi un certain sens de la loyauté. Elle fait partie de ses personnages étranges, voire un peu inquiétants, qui sont mués par d'autres valeurs que le lecteur. 

Ne serait-ce que sur les animaux. Habituellement, je suis complètement insensible aux histoires entre les hommes et les bêtes (rien qu'avoir un aquarium chez moi m'a longtemps déprimée). Pourtant, toute sa vie, l'affection qu'Emérence entretient avec une pouliche, des chats ou un chien (ah ce chien!), a quelque chose de bouleversant (et si moi je suis bouleversée, c'est vraiment qu'il y a quelque chose qui va au-delà de l'animal de compagnie; quelque chose de l'ordre de la réflexion sur le vivant, sur l'attachement entre les êtres peut-être).

Derrière cette Porte, il y a aussi le passé de la Hongrie (qu'évidemment nous lecteurs français, globalement incultes sur l'histoire du reste de l'Europe, nous ne connaissons pas ou peu). Il y a la violence des hommes, les trahisons, les souvenirs, les déceptions, les actes courageux, la reconnaissance aussi.

Et devant sa Porte, pendant le roman on croise toute une série de seconds rôles bien soignés, de personnages consistants : gens du quartier, voisins de la rue, les vagues amis et les connaissances lointaines. Mais surtout, devant cette porte, il y a une narratrice. Une intellectuelle de haut vol, qui ne peut pas à la fois écrire, réfléchir et s'occuper de son linge, de son ménage et de ses repas. Evidemment. Elle doit se débarrasser des corvées domestiques pour produire de l'art, du verbe, de la réflexion. Je ne sais pas quelle est la part autobiographique de ce roman, mais le moins que l'on puisse dire c'est que la romancière ne s'est pas épargnée, elle qui ne fonctionne qu'avec sa tête sans essayer de se servir de ses mains. 

Et si La Porte est un beau livre c'est aussi parce qu'il traite implicitement de la dignité,  de la loyauté et de l'égoïsme. Il y a celle qui a les mains dans la crasse des autres et celle qui est incapable de mettre les siennes dans sa propre saleté. Il y a à la fois le lent naufrage de l'une qui ne pouvait se résoudre à ce qu'on fasse pour elle ce qu'elle faisait pour les autres; et l'histoire de l'autre qui n'est pas à la hauteur de la confiance qu'on lui porte.

C'est le genre de roman âpre et sourd qui en laissera plus d'un sur le bord de la route, parce qu'il est dénué de toute légèreté. A la fois sec et profond, il se fera une place dans la tête des certains lecteurs longtemps après la fin du livre. La Porte est de ces livres qui font réfléchir sur soi et son rapport aux autres, dont on sort un peu bousculé tant sa construction est étonnante, son ton étrange, et son dénouement tragique.

Founisseur officiel: une non blogueuse qui se reconnaîtra.

Je précise que s'il y a un livre qu'un esthète doit impérativement posséder, c'est bien celui-là parce qu'une couverture aussi belle mérite sa place dans n'importe quelle bibliothèque (#PointDéco #CestCadeau)

mardi 3 octobre 2017

Les Vacances

Les Vacances de Julie Wolkenstein
POL, 2017, 361 p.
Comment dire ?

En fait, je n'ai pas acheté les Vacances de Julie Wolkenstein, je me suis littéralement jetée dessus, et plutôt deux fois qu'une d'ailleurs, car je l'ai offert à une jurée ELLE qui avait adoré Adèle et moi (le colis est en partance Val; ne lis pas ce billet tout de suite).

Alors, d'abord, j'ai bien aimé. C'est un livre agréable à lire.

Oui...mais....

Bien sûr, je savais bien qu'il serait difficile de passer après Adèle, qui de mon point de vue était un grand et beau livre. Entre temps, j'ai lu d'autres Wolkenstein, et vu que j'aime les romanciers qui écrivent toujours le même livre (on s'en douterait...rapport à Modiano #DieuLittéraireVivant),  à chaque roman, je retrouve avec plaisir la maison mangée par la mer, les vieilles dames au passé sombre, les traces qui n'en sont peut-être pas, les portraits des universitaires, le tabac et l'alcool, les maternités ambiguës, les parents divorcés, le père mutique, la mère fantasque, l'Amérique toujours un peu suggérée etc... à chaque fois je me régale. 

Donc là rebelote : Sophie, une universitaire spécialiste de la comtesse de Ségur et proche de l'éméritat part dans un institut normand (un vieux monastère transformé en centre d'archives) retrouver un dossier sur Rohmer, qui doit être le thème d'un colloque à l'étranger. Elle y croise un trentenaire thésard (et bien entendu fauché, beau gosse et venant d'une famille fantasque) qui, hasard de dingue, travaille aussi sur Rohmer (en particulier) et sur les films invisibles (en général).

Donc le pitch était évidemment écrit pour moi.

Sauf que Julie Wolkenstein a du lire trop attentivement les critiques des jurées de septembre qui l' avaient éjecté de la pré-selection (sachez-le les filles, je ne vous le pardonnerai jamais). Adèle et moi avait été jugé trop long, trop littéraire, trop exigeant etc..., et je me demande si Wolkenstein ne s'est pas dit: "allez ma grande, fais un livre qui marche pour le plus grand nombre". Donc j'y ai retrouvé tout ce que j'aimais.

Sauf que....

Mais le style punaise! Alors que ces précédents romans étaient écrits dans une langue très littéraire que j'affectionne, là je me retrouve avec des : "on bouffe", "on clope", "on gerbe" etc.... Rien que l'incipit, j'ai failli allumer ma cigarette à l'envers (purée depuis quand on écrit comme on parle ? Moi aussi je m'exprime comme un charretier, mais bon, à l'écrit on se tient non ? C'est trop demander, un peu de beau, d'élégance, de tenue?)

Et puis il y a le problème de la crédibilité. Ma mère a l'âge de Sophie la narratrice, et honnêtement, autant Juliette (20 ans) ou la narratrice d'Adèle (40 ans) étaient hyper crédibles, autant là, pas tellement. Hormis le fait qu'elle va faire pipi toutes les 3 pages (le périnée pas rééduqué j'imagine...à la page 100, j'en avais vraiment assez qu'elle aille aux toilettes), je ne retrouve rien des femmes de plus de 60 que je fréquente et qui sont dans l'antichambre de la retraite. Concernant la deuxième voix du roman, Paul, je ne veux rien dévoiler, mais ce qui lui arrive est aussi moyennement probable, voire carrément capillotracté.

Enfin, il y a le problème de la facilité. Tout est bien ficelé, ça s'enchaine sans accroc jusqu'au dénouement final dont on se doute qu'il va arriver comme une fleur ; de coups en chance en hasards incroyables, ta ta ta, tout roule, donc on y va cool, on comprend au ton qu'elle utilise qu'il n'y aura pas  (ou peu) de failles, de zones d'ombre, de questions sans réponse.

Bien sûr,  on le lit avec plaisir, on ne le lâche pas en route, parce que tous les ingrédients sont là, c'est moderne, avec même une pincée de Game of Throne dedans (et une spécialiste m'a dit que pour écrire ça il faut être un vraie fan). Bien sûr, le discours aviné en fin de pot de thèse d'un MCF dépressif qui se désole de l'effondrement du système universitaire est drôlissime. Et tout ce qui a trait à l'Université est vraiment très réussi (des repas entre chercheurs autistes jusqu'à la grève de la faim d'une universitaire attachée à ses archives comme à des animaux, tout cela est excellent). On aime sans réserve l'idée de la voiture enfumée, de Nostalgie à fond sur les routes de Normandie, le vin, la mer, la tisane, les embruns, les souvenirs, les photos etc....

Mais bon.

Zéro tragique, un dénouement tellement gros qu'on le voit venir de très loin, et surtout il n'y a plus ni la profondeur dramatique d'Adèle et moi, ni la dimension littéraire (le passage du Dormeur du Val était tellement beau), il n'y a pas les retournements narratifs que seuls la littérature permet, il n'y a plus ce doute lancinant du dénouement, cette pirouette qui nous parle du faux, du vrai, du peut-être.

Je le le conseille aux consommateurs de feel good books (puisqu'une chroniqueuse de France Culture le fait rentrer dans cette catégorie), parce que c'est vrai que c'est une lecture agréable, fluide et facile (je comprends d'ailleurs dans la foulée que ma nature profonde et sinistre résiste à ce type de romans).

Je ne sais pas bien ce qu'a tenté Julie Wolkenstien, mais bon ça a l'air de marcher, puisqu'Adèle et moi était passé quasiment inaperçu en 2013, alors que Les Vacances est sur la liste du prix de l'Académie Française.  J'ose le dire que je fulmine ou pas ?  Bref, je regrette que cette mise en lumière ne soit pas sur son meilleur livre.

A bien y réfléchir, peut-être qu'une fois qu'on a écrit un pavé aussi travaillé qu'Adèle et moi, il n'est pas vraiment possible de rester dans la même veine, et que la romancière avait sans doute à ce moment là, besoin de légèreté.

Rendez-vous au prochain Mme Wolkenstein et sans rancune, je vous aime encore.

samedi 12 août 2017

Plonger

Je continue mon expérimentation digitale en publiant des billets quand il n'y a personne pour les lire. Je me suis dit que le week-end du 15 août (bientôt la Saint-Galéa #jdcJdr), quand tout le monde (même mes propres enfants) partent, reviennent ou sont encore en vacances, c'était vraiment une bonne date pour exister sur la Toile.

Donc, j'ai lu Plonger, sous des températures indécentes, en binôme avec une célèbre non-blogueuse avec laquelle j'ai comparé ma lecture, nous n'étions pas toujours d'accord sur Paz, et c'était vraiment chouette de se contrecarrer nos arguments via messenger (heureusement qu'on a renoncé à la politique toutes les deux).

Au même moment, Rayures a attaqué une crise d'adolescence force 7 qui la fait osciller entre Che Gevara et Pierrot de la Lune. Elle oublie de mettre des chaussures pour sortir mais  lui demander de vider le lave-vaisselle peut déclencher une révolution dans le foyer, entraîner des hurlements à l'injustice, voire une baston avec sa soeur. Numérobis n'est d'ailleurs pas en reste pour nous laisser pantois, puisqu'elle nous a très sérieusement annoncé qu'après réflexion elle comptait devenir prof d'art plastique à Vichy quand elle serait adulte. Vu qu'elle fait 5h de danse et 3h de musique par semaine, à 600 km des berges de l'Allier, forcément, on s'est demandé si ces activités (qui font de moi un esclave-taxi) étaient bien cohérentes avec ses projets futurs, elle nous a répondu "chaque chose en son temps". Ok.  Mais tout ne serait pas totalement formidable sans l'évolution du tempérament de Duracell, qui pour son jeune âge, présente des facultés d'imagination hors du commun quand il s'agit de ne pas dormir. Nos soirées sont donc égrenées de longues heures de chantage/menace/renoncement/acrobaties/ pour la faire rester dans son lit. Vu qu'elle ne parle pas du tout (à part "maman" quand elle a faim, et "non" pour tous les autres cas de figure) bien sûr la communication est relativement restreinte. En revanche, elle tape et mord très bien (à la crèche je suis officiellemment la mère du caïd du service des bébés - la base quoi).

Sinon l'Homme a eu 40 ans, mais c'est moi qui ai fait ma crise du milieu de vie (dans le meilleurs des cas évidemment). Du coup, on s'est dit que c'était le bon moment pour vider notre ancien appartement encombré de tous nos souvenirs. Retrouver les photos argentiques de nos 20 ans (punaise ça pique), des cartes postales des années 90 (dont on ne se souvient pas toujours des expéditeurs), des factures EDF de 2001 (ne rien jeter, jamais) et le plan de table de mon mariage (trop tard), c'est juste délicieux, excellent pour le moral, et pratique quand on n'a déjà pas assez de place dans le nouvel appartement.

Bref, tout ça pour dire que j'ai lu Plonger et que j'ai bien fait.


mardi 19 janvier 2016

HHhH

Laurent Binet, HHhH (2009)
Le Livre de Poche, 2011, 443 p.
J'ai aimé Laurent Binet le jour où notre François national a prouvé qu'il en était jaloux comme un pou,  en citant une chanson de Téléphone qui n'existait pas encore quand elle est mentionnée dans le dernier opus de Binet (et maintenant que j'ai lu HHhH, je mesure la perversité de cette remarque busnelienne envers un auteur obsédé par la vérité historique). 

HHhH c'est l'histoire de l'attentat contre Heydrich, organisé par un réseau de résistants à Prague. HHhH c'est "Himmlers Hirn heißt Heydrich" -le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich. Heydrich, c'est le dignitaire nazi, aussi raffiné que cruel, aussi intelligent que pervers qu'Hitler envoie à Prague, permettant à la "bête blonde" de se prendre pour un prince de Bohême, de flatter son côté complètement mégalomane et de nourrir ses velléités meurtrières de masse. 

Donc HHhH, pour quelqu'un comme moi, c'est que du bon (rapport à ma vie antérieure).

Ce qui est très réussi dans ce premier roman, c'est que Binet nous raconte comment il s'est attelé à la tâche d'écrire ce livre. C'est passionnant de découvrir son obsession pour Heydrich, comment il le voit partout, combien il a l'impression que tout le ramène à cet homme qui avait quand même perdu une part de son humanité. On aime aussi comment Binet dépeint l'hécatombe de sa propre vie amoureuse, ses tentatives de lectures d'extraits à des amis, sa manière de guetter les approbations, de décider s'il garde une scène où s'il la supprime . Bref, suivre le parcours du romancier qu'il n'est pas encore (HHhH est son premier roman), c'est délicieux, c'est jouissif et c'est drôle. En plus il y a vraiment une réflexion sur le travail de l'écriture, avec de belles trouvailles narratives (genre la scène qu'il a enlevée mais qu'on lit quand même). Je regrette néanmoins un discours un peu relâché parfois (#OldSchool).

J'ai aimé évidemment le décor. Prague et moi avons une histoire ensemble, puisque c'est là que j'ai rencontré l'Homme, il y a 16 ans sous la neige (embrumés l'un et l'autre par les vapeurs d'absinthe - à 20 ans, on ne sait pas se modérer...mais si on avait su se tenir, on ne se serait sûrement pas mariés donc l'éthylisme à ses avantages). Mes souvenirs pragois sont par conséquent assez flous, et je me souviens davantage d'une ambiance générale, de monuments magistraux, de ponts et d'eau que d'un plan clair de la ville. Mais je me suis réjouie des déambulations pragoises et je reste émue par l'amour que Binet porte à cette ville (qui lui la connaît très bien).

J'ai aussi adoré le côté historique (oh comme c'est étonnant), les recherches sur les dignitaires nazis, la fascination morbide pour Heydrich (on a tous un type vraiment pas terrible qui nous obsède) et la fausse distance avec les atrocités. J'ai aimé comment certains détails sans importance pour le lecteur, rendent fou l'auteur. Binet a vraiment fait d'Heydrich un détestable personnage de roman, sans doute grâce à une documentation sur lui et l'ensemble des dignitaires nazis suffisante pour véritablement créer des atmosphères, des situations probables et sans doute fidèles à la réalité.

En revanche (et c'est ça qui coince pour moi), Binet n'a pas osé aller aussi loin avec les Résistants et je le regrette (c'est le gros gros problème des romans historiques, doit-on trahir l'histoire un peu pour écrire un bon roman?). Gabčík et Kubis, qui sont les deux héros de ce roman, l'un Tchèque et l'autre Slovaque et qui vont assassiner Heydrich, n'ont pas la densité des personnages nazis. Prisonniers de ses sources, ou plutôt par leur aridité, Binet n'a pas osé en faire plus que ce que ses informations lui permettaient, ce qui donne au final des ombres aux contours mal déterminés.  

Moi, j'aurais aimé davantage les connaître ces deux-là, quitte à trahir un peu les vrais individus, les identifier davantage, les aimer aussi, eux ainsi que tout le réseau qui les a entourés: le traitre surtout avec lequel il y avait à faire, le couple et leur fils, bref tous ces gens extraordinaires qui ont laissé moins de traces que les monstres qu'ils ont combattus. Je ne peux pas en vouloir à Laurent, car je connais le prix de la réalité de l'histoire et je suis la première à m'offusquer des libertés que certains romanciers prennent avec les gens qui ont vraiment existé. Car comme dit Edouard Louis, "notre histoire sera toujours racontée par les autres" et ça c'est un vrai problème pour qui se lance dans un roman historique. 

Je vous encourage à aller voir chez Delphine Olympe qui a été complètement séduite.

Mais bon, on ne peut pas être Druon dès le premier essai, c'est pourquoi je lirai La septième fonction du langage.

Ce billet est une participation au challenge A tous prix d'Aspho pour le Goncourt du Premier roman en 2010.

Fournisseur de ce billet: ma librairie indépendante dans laquelle je me suis rendue dans un moment d'égarement.

C'était Galéa en pleine expérimentation scientifique. Pour vous je teste, comment résister à la grippe à 8 mois 1/2 de grossesse, alors que deux enfants fiévreux et délirants vous collent toute la journée en gémissant , vous éternuent dessus sans mettre la main devant la bouche, et dorment dans votre lit alors que déjà avec l'Homme et my Third on est quand même serrés?  
Je tente la méthode bobo (réservée aux gens vraiment ennuyeux) : thé Mariage, homéopathie, oranges et France Culture. 
Résultat du test dans quelques jours (#ServicePublicDeLaSanté).

dimanche 27 décembre 2015

Le Livre de Dina

Herbjørg Wassmo, Le Livre de Dina (1989)
10/18, 2014, 606 p.
En novembre, avec les événements que l'on sait, il me fallait un grand bol d'air, quelque chose qui m'emmène ailleurs tout en me gardant bien accrochée, parce que bon, je n'étais attentive à rien. Il me fallait LE livre qui m'attende le soir, il fallait qu'entre nous il y ait une relation durable et solide, quelque chose de pas trop introspectif (ça m'ennuie), ni trop politique (ça me hérisse). Pas une histoire d'amour ni de guerre non plus, car je n'ai pas de coeur et plus de nerf. Je ne pouvais pas me lancer dans quelque chose de trop ardu littérairement (parce que de ce côté là soyons honnête je ne vais pas vers le mieux, je sème mes neurones à mesure que mes cheveux épaississent), ni de trop indigent (car je reste snob). On en était là quand j'ai trouvé la solution.

Heureusement, j'avais Le Livre de Dina de Herbjørg Wassmo offert par ma co-parturiente Léo l'année dernière pour Noël. Malgré sa couverture un peu inquiétante (genre romance du XIXe siècle) et un titre, de mon point de vue, ambivalent, ce roman attendait patiemment son tour sur l'étagère des livres à lire (un meuble IKEA, anciennement meuble de couture, devenu bancal et poussiéreux, destiné à bientôt accueillir du matériel de puériculture, si je parviens à retrouver le  bon carton quelque part entre le dessus des l'armoire des filles, la cave de ma mère et le garage de mon père).

Effectivement, Le Livre de Dina était  mon antidote personnel, sachant que (Léo ne faisant pas les choses à moitié) j'avais les 3 volumes d'un coup. J'ai donc lu d'une traite et sans césure les tomes de la saga (je suis du coup incapable de dire quand finit l'un et commence l'autre). Soyons clair, Herbjørg Wassmo m'a offert, au coeur de cet automne triste et tragique, une Dina très romanesque (sans romantisme effréné), dans une Scandinavie du XIXe siècle (totalement imparable pour le dépaysement). Dina,  c'est une héroïne un peu à la sauce des celles des Fletcher: seule, inmaîtrisable, moyennement sociable, en fusion avec la nature et entretenant un rapport étrange à la mort .

Bref, je m'éparpille. Le Livre de Dina, c'est l'histoire d'une héroïne que l'on découvre enfant tragique et traumatisée et que l'on va suivre jusqu'à l'âge adulte dans le premier tome, "Les Limons vides". On chemine alors à côté d'une Dina, qui, telle ces femmes puissantes, est bâtie comme un homme (pour moi qui ai toujours été une demi-portion, il y a quelque chose d'assez fantasmatique là dedans), qui n'a peur de rien ni de personne,  qui bouscule toutes les conventions sociales (et moi qui pensais que j'exagérais parfois, franchement j'ai carrément de la marge), tout en se hissant dans la hiérarchie de la notabilité de sa région. Dans le second livre, "Les Vivants aussi", elle s'affirme de manière assez exceptionnelle et il faut attendre, la toute fin du troisième livre "Mon bien-aimé est à moi", pour comprendre complètement la terrifiante scène d'ouverture lue 600 pages auparavant.  Rien à dire.

Le Livre de Dina c'est aussi un décor splendide : la mer évidemment (qui serpente entre les fjords), les grandes demeures norvégiennes, des forêts à perte de vue, des rivières où tout peut arrêter, le froid, des nuits et des jours qui n'alternent pas comme ailleurs. Des animaux en veux-tu en voilà. Bon moi les animaux ce n'est clairement pas mon truc (et la nouvelle lubie de l'Homme et de Rayures de nous faire adopter un iguane me désole plus qu'autre chose). Mais là, l'animal, le cheval de Dina, fait partie d'un tout, et ça fonctionne car ce cheval est presque un personnage à part entière.

Dans les livres concentrés sur un héroïne, en général ce qui pêche ce sont les hommes. Pas là. Herjbjørg Wassmo nous offre des hommes, des vrais, pas des figurants. Il y a le père (procureur norvégien qui mérite le détour par son impossibilité totale de contrôler sa fille), il y a le professeur de violoncelle (un être malingre et généreux qui m'a émue profondément), Jacob le mari (dépassé par sa jeune épouse fougueuse), le fils (aussi sombre et rentré que sa mère), le beau-fils (ambigu, complexe et complexé), Thomas, le Russe, je n'en dis pas plus pour ne pas déflorer l'intrigue...mais vraiment, il y a de magnifiques personnages, travaillés, complexes, ambivalents. Pas de bons ni de méchants.

Sans compter un rapport merveilleux à la maternité et à l'enfantement, toutes les autres femmes du roman sont des mères nourricières, sacrificielles, magiciennes. Wassmo touche finalement à quelque chose qui confine à la magie et à une rudesse vraiment étonnante.

Et puis, il y a la mort et la foi qui rodent tout le roman, les versets de la Bible en exergue des chapitres, les fantômes, des scènes sensuelles (et un peu plus que ça même) sont très réussies, assez crues sans jamais être vulgaires. Avec en fond musical les cordes des violoncelles, des phrases russes et des mots norvégiens, le poids des embruns, l'odeur du printemps et le bruit de la neige.

Le Livre de Dina c'est une fresque formidable et réussie, antidote formidable aux périodes troublées, de ces merveilleuses embarcations littéraires qui finalement nous emmènent ailleurs, dans une autre mesure du temps et des gens. Très clairement, c'était le livre à lire cet automne. 

Fournisseur de ce billet: Miss Léø, mon binôme hormonal depuis le mois de mai (que je remercie et à qui je souhaite de belles dernières semaines)

vendredi 13 novembre 2015

L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

Haruki Murakami
L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage (2013)
10/18, 2015, 355 p.

Pas de compte-rendu de La Grande Librairie aujourd'hui, l'Homme a surchauffé hier soir sur Cheng ("je ne comprends tout ce qu'il, dit dis donc, c'est très abstrait ce soir"), j'ai eu beau lui expliquer que c'était une thématique autour de la poésie, il est resté bloqué et ça ne s'est pas arrangé sur Jarry ("non mais attends ,elle a tout piqué à mes auteurs SF en fait, allo, allo, il faut lui dire que ça a déjà été fait"), du coup sur Mordillat et Divry, c'était trop tard, il avait décroché et me parlait à tout bout de champ de détails domestiques, organisation logistique et m'a même demandé des conseils culinaires (WTF???????). Il a conclu avec cette grande phrase avant de passer sur D8 et Kingdom of Heaven (en me vantant ses qualités historiques) "Le problème avec tes poètes Galinette, c'est qu'ils oublient que la plupart des téléspectateurs bossent 12 h par jour, prennent des transports, assurent les repas, et arrivent à 21h complètement rincés, ils oublient que le mec de base qui travaille, le soir il veut des histoires palpitantes pas des réflexions métaphysiques sur l'ici, l'ailleurs, la technologie etc...". Il est comme ça l'Homme, un peu brut de décoffrage, parfois on peut en faire quelque chose et parfois non.


Bref, je n'ai pas pu voir convenablement LGL.

Du coup j'ai eu le temps de finir le roman de l'un des seuls auteurs sur lequel nous sommes d'accord : Murakami. Acheté de manière un peu frénétique chez mon librairie, pépité par Eva je ne prenais pas trop de risques (même si Aliénor ne l'a pas aimé), car Murakami est avec Modiano l'un des mes doubles littéraires (oui, bien qu'ils soient des hommes, et qu'ils aient l'âge de mon père).

J'ai toujours divisé les gens en deux catégories: ceux qui ont eu des années lycée exaltantes et ceux qui ont patiemment attendu que ça se termine pour entrer dans la vraie vie. Quelque soit le camp dans lequel on se trouve, je reste convaincue que les années lycée déterminent une partie de l'adulte qu'on est appelé à devenir.

Murakami est d'accord avec moi.

C'est donc l'histoire de Tsukuru, 36 ans, ingénieur à Tokio, solitaire et célibataire, monomaniaque des gares, qui revient sur la partie de lui qu'il a laissée à 22 ans,  quand le groupe auquel il appartenait l'a rejeté. Car oui Tsukuru s'apparente à la première catégorie, celle des gens qui ont été véritablement heureux au lycée, intégré au sein d'un groupe d'élèves de 2 filles et 3 garçons (ayant tous une référence colorée dans leur nom qui le faisait se sentir incolore), un groupe parfait  en somme avec le beau gosse sportif, l'intellectuel, la belle fille gracile, et celle dont le verbe savait taper juste. Au delà de l'aspect volontairement caricatural de la bande,  quiconque a connu un jour ces communautés formidables que seul le lycée offre s'y retrouvera.

Un jour , Tsukuru fut rejeté brutalement à 22 ans, tellement brutalement qu'il crut en mourir.

16 ans plus tard, il mène l'enquête, reconstitue les faits, retrouve ses camarades, demande des explications et tente, comme il le peut, de comprendre ce rejet et surtout de s'en remettre. C'est donc ce moment où l'on se retrouve face aux mythes de sa fin d'enfance, où l'on part à la rencontre de la face d'ombre de nos fantasmes adolescents, c'est aussi la découverte des incontournables drames de jeunesse (je m'arrête là pour ne pas gâcher le dénouement). Tsukuru se regarde alors par les yeux de ceux qui l'ont fréquenté à 17 ans et qui modifient la vision qu'il a de lui-même (car on se croit tous un peu transparents quand on est jeunes). Les années de pèlerinage, c'est ce cheminement qui permet de devenir adulte finalement.

J'ai adoré ce roman.

Déjà parce que j'ai retrouvé tout ce qui me plait chez Murakami: s'il n'y a pas de fantastique dans celui-là, il y a néanmoins la nuit et ses imprécisions, avec ses rêves, ses signes et ses fantasmes. J'ai retrouvé la femme assassinée (présente dans 1Q84) , cette violence intolérable et incontournable dont Murakami use souvent. On n'échappera pas à la question des sectes non plus, c'est diffus mais bien là, ni à celle de la jeune fille entre deux mondes:  mi femme-mi nymphe.

Mais au delà de cela, il y a la question de l'adulte qu'on devient, que j'ai trouvé admirablement traitée. A remonter la vie des 5 inséparables du lycée, on peut mesurer qui a fait quoi de sa vie, quels choix ont été déterminants. Bien sûr,  dans le destin des 5 amis, il y a quelque chose de caricatural et pourtant c'est tellement juste. 

Bien entendu un Murakami ne serait pas un Murakami sans quelques scènes de sexe, un ou deux mystères non élucidées, des réflexions sur la création, des introspections fréquentes, et cette peinture de la solitude urbaine japonaise qu'il réussit admirablement. 

L'incolore Tsukuru Tazaki c'est l'histoire d'un adolescent blessé qui va devenir adulte à la quarantaine, rien que pour cela, il ne pouvais que m'enchanter cet opus.

lundi 9 novembre 2015

Leïlah Mahi 1932

Didier Blonde, Leïlah Mahi 1932
Gallimard, 2015, 123 p.
Parmi les moments de grâce que je connais depuis l'ouverture de ce blog, il y a eu ce livre, arrivé sans prévenir  un soir d'octobre, expédié par mon parrain personnel (musique de Nino Rota) qui voulait me consoler de ne pas avoir été retenue pour une opération dont il est le parrain officiel et méritant (musique de Nino Rota).

Et là, mieux que n'importe quelle box, et sans avoir besoin de remplir de questionnaire, il a choisi LE livre de cette rentrée littéraire à côté duquel je ne pouvais décemment pas passer: j'ai nommé Leïlah Mahi 1932 de Didier Blonde, qui réussit en peu de pages, à rassembler à peu près toutes mes névroses, obsessions et blocages divers. Didier Blonde c'était l'auteur qui manquait dans ma bibliothèque. Ce billet sans aucune objectivité ne vise à convaincre personne qui ne soit pas déjà bien attaqué sur la question de la mémoire, de l'oubli et des enquêtes inutiles ou obsessionnelles. 

Point de roman ni de fiction, un récit plutôt, une enquête nous précise Gallimard, celle d'un auteur ou journaliste (on ne sait trop) qui développe une obsession à partir d'une pierre funéraire du Père-Lachaise sur le fronton duquel une photo fascinante convainc Didier Blonde de partir à la recherche de la personne qu'elle fut. On n'est pas très loin de la démarche de Dora Bruder.

Didier Blonde se dépeint dans cet essai comme un auteur de l'ombre, à la culture désuète et aux passions d'un autre temps (ma sympathie lui a été immédiatement acquise): "On pensait toujours à moi pour ressusciter le temps d'une projection devant un public clairsemé quelques actrices disparues dans l'indifférence" (p. 24). Comment ne pas m'émouvoir de cette anti-branchitude? Il est entouré dans son enquête par des amis, éditeurs ou spécialistes tout aussi décalés que lui, qui prodiguent des conseils qui gagneraient à être répétés (JdcJdr): "Pour faire entendre sa voix, il n'est pas nécessaire d'employer le "je", on peut dire souvent beaucoup plus à la troisième personne" (p.15).

Cet immeuble fut la dernière adresse connue de Leïlah Mahi.
En 1932, c'était une construction moderne, parmi ce qui se faisait
de mieux entre les deux-guerres (et encore aujourd'hui, ça a quand même pas mal d'allure.
C'est avec émotion que Numérobis
et moi avons été à sa recherche.
Et finalement, dans la digne file de Dora Bruder, on ne saura pas grand chose au final de Leïlah Mahi, mais un peu quand même, disons que l'intérêt de l'essai, c'est l'enquête plus que son dénouement. Je comprendrais d'ailleurs que cela ne suscite pas tous les engouements. Parce qu'il parle surtout de la recherche des traces du passé, des moyens réduits que nous avons pour faire ressurgir des individus enfouis dans l'oubli. Je pense à mes collègues de labeur (Eliza et Mathilde par exemple), que chaque phrase de Didier Blonde saura toucher : "Méthode policière. Je suis un détective de la mémoire" (p.52). J'ai rarement lu de passages aussi justes et poignants sur la vacuité de la recherche, sur la découverte désolante d'un immeuble enfoui sous une construction moderne (dont Proust et Modiano parlent si bien aussi). Il décrit remarquablement bien comment l'enquêteur, qu'il soit écrivain, historien ou journaliste, se raccroche péniblement aux états civils et autres reliques administratives pour tenter de récupérer ce qu'on peut d'un passé qui de toutes manières nous échappera, parce que c'est sa vocation. Et comme dans la plupart des oeuvres de Modiano, ce sont les bottins et adresses caduques qui ont le dernier mot.

Son enquête est aussi un prétexte à parler de la littérature, de l'objet-livre  et de ce qu'il renferme : "Chaque livre est un lettre adressée poste restante. Il referme un nom codé, une phrase secrète, un message crypté, destiné à être déchiffré par une seule personne" (p. 64). Je suis totalement enthousiasmée par l'idée que chaque livre contienne une bouteille à la mer destinée à une personne qui ne le lira peut-être même pas.

Je lance d'ailleurs un message personnel à Lux l'insulaire: pour Noël, je veux bien avoir L'Inconnue de la Seine de cet auteur au pied du sapin...(de ce qu'il en dit, j'y ai senti une accointance avec les noyées de la Seine chez Aurélien).

Je remercie du fond du coeur le parrain (musique de Nino Rota) pour la justesse de son cadeau et sa fidélité aussi discrète qu'indéfectible (c'est pas comme ça que je vais arrêter de me comporter en sale gamine trop gâtée mais bon). Et j'ai le grand plaisir de partager avec lui cette lecture commune enthousiasmante.

Ce billet est une participation au challenge A Tous Prix  d'Aspho la délicieuse, car en plus, les jurés des prix divers ayant une goût extrêmement sûr cette année, Leïlah Mahi 1932 a obtenu le prix Renaudot de l'essai, et c'est amplement mérité. 

mardi 27 octobre 2015

Rien où poser sa tête

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête (1945)
L'Arbalète Gallimard, 2015, 291 p.
Tout a commencé, un samedi désoeuvré où je déambulais sur Twitter à la recherche d'une polémique, d'un truc drôle, bref de quelque chose d'un peu palpitant. C'est là que je suis tombée sur cet article : globalement quand il y a Modiano dans une phrase je me jette dessus, si en plus on parle de livre retrouvé dans un vide grenier et qu'il est vaguement question d'un libraire, sans réfléchir,  je réagis. J'ai donc pris mon sac (alors que j'ai des principes: je ne fais jamais de courses en ville le samedi après-midi, je trouve ça assez moutonnier). Mais bon je n'avais plus d'Huile Tonique, l'Homme avait un besoin urgent du 3ème tome du Trône de Fer et Rayures nous suppliait pour un tome de la Guerre des clans (Minuit-Livre 1-Cycle 2)

C'est comme ça que tout  a commencé.

 "Je ne sais à quel âge remonte, en réalité, ma vocation de libraire" (incipit)

Rien où poser sa tête, c'est l'histoire d'une polonaise juive, gérante d'une librairie française à Berlin, fondamentalement francophone et contrainte de se réfugier à Paris dès 1940. Pas un roman, juste un document, le témoignage saisissant et sans pathos d'une femme de 50 ans en fuite et de ce que cela signifie d'être traquée pendant l'Occupation. Une lecture que j'ai trouvée vraiment poignante.

"Je n'avais pas ouvert la boîte de Pandore au fond de laquelle gît, dans son sommeil dix fois millénaire, l'espoir d'une entente possible entre les peuples" (p. 31)

Poignante, parce que la rencontre s'est produite entre Françoise Frenkel et moi, car elle fuit de Paris à Avignon pour atterrir à Nice et atteindre la Savoie pour passer en Suisse. Tout est formidable, de la description du mistral provençal et celle de la lumière de la Riviera. Les tickets de rationnement, les errements administratifs, la passivité, la réalité d'un statut d'indésirable. Il y a tout, sauf des envolées lyriques, du pathos ou de grandes circonvolutions personnelles, Frenkel est d'une dignité ahurissante. 

"Après mes emplettes, je rentrai tranquillement à l'hôtel.
En tournant à l'angle de la ruelle qui aboutissait chez moi, j'avais coutume
de jeter un regard vers le cinquième étage pour faire un signe amical à ma voisine
viennoise. Ce matin-là, elle n'y était pas"
(p.
121) et c'est effectivement son
voisin du 3ème étage qui va lui faire le signe de fuir, car la police raflait tous
les juifs de l'hôtel, dont elle aperçoit les cars sur l'avenue peu après.
Elle se contente d'observer et nous lecteurs on se retrouve à côtoyer des héros aussi patriotes qu'anonymes et tous ceux, aussi, prêts à trahir, à vendre, à profiter des faibles et des fugitifs. Il y a tout cela dans Rien où poser sa tête. Pas de Gestapo ou de Kommandantür, on est dans la France d'en bas, celle des petits fonctionnaires, avec des portraits à peine esquissés d'un gendarme, d'une gardienne de prison, d'une cocotte ou d'un coiffeur, d'une voisine, et encore c'est sans compter le commerce lucratif de la cache des juifs de 1942 à 1944. Et c'est palpitant de suivre cette femme seule passant d'un refuge à un autre, selon les connaissances et la chance qu'elle a ou pas, les hôtes qu'elle croise et auxquels elle est obligée de faire confiance. Quelle solitude dans cette fuite incertaine, c'est bouleversant pour quiconque a vécu sa vie antérieure en 1940 (il n'y a pas de second degré dans cette phrase).

Tous ceux qui connaissent bien l'oeuvre de Modiano trouveront dans ce récit comme une préhistoire à ses romans, et ça c'était pour moi le plus magique. On retrouve Nice la lumineuse-vénéneuse, les passeurs savoyards dont il faut se méfier, l'ambiance particulière de ces villes repliées et frontalières, cette fuite  lente et ininterrompue, la peur endémique, l'hôtel de fortune, la traque. Il y a tout et c'est bouleversant.

"Me trouvant seule, en pleine rue et en danger,
je me dirigeai comme poussée par une main
invisible chez les Marius. Le patron se tenait
sur le seuil..."
C'est chez ce couple de coiffeurs dont
la rue débouche sur la baie des Anges que Frenkel se
réfugie (70 ans après c'est toujours un salon de
coiffure...certes beaucoup plus moderne).
Bien sûr, comme tout document historique, il a ses parts d'ombres, Frenkel était mariée : son mari s'est aussi réfugié en France en 1939, a été déporté en 1942, mais pas un mot sur lui, elle ne porte pas son nom, ne fait référence à aucun enfant qu'ils auraient eu ensemble. Aucune mention d'aucun de ses amis non plus, qui sont pourtant nombreux et serviables. Juste quelques références à sa mère, toujours en Pologne pour laquelle elle s'inquiète. On ne sait rien de ceux qui peuvent l'accueillir en Suisse, on se sait rien non plus des subsides qu'elle a pour vivre. Mais on sait qu'après la guerre c'est à Nice qu'elle revient s'installer et c'est dans un vide grenier niçois qu'on a retrouvé son livre publié à Genève en 1945.

Je me réjouirais qu'un historien s'attelle maintenant à travailler les pièces mises en annexes du livre. Il y a encore beaucoup à apprendre sur cette femme extraordinaire qui ne parle finalement que très peu d'elle dans son livre.

Et je m'enthousiasme que mon auteur préféré (et nobelisé) donne un peu de sa lumière pour promouvoir ce livre sorti de l'oubli après 70 ans, et qu'un éditeur comme Gallimard prenne le risque de republier un tel récit qui nous en dit encore beaucoup sur ce dont est capable la nature humaine dans les périodes troublées. 

Fournisseur du livre: mes libraires indépendants qui, a défaut d'être chaleureux, sont très compétents et m'ont tout de suite trouvé le livre grâce à des explications assez approximatives.

Fournisseur des photos: la famille des Galets qui a accepté que je les traîne tout une après-midi à travers la ville pour retrouver les lieux ou Françoise Frenkel s'est cachée (Numérobis s'est éclatée la lèvre en patinette suite à une course poursuite avec sa soeur et son père...je me demande parfois combien ai-je d'enfants à surveiller).

La Quadrature des Gueux : Le sens de la fête

Nouveau point d'étape de la quarantaine : le sens de la fête.  Que reste-t-il de nous quand il s'agit de faire la fête ? Je parle d...