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mardi 31 octobre 2017

My october

C'est l'heure des petites choses anodines et littéraires du mois d'octobre.

Le bilan d'un mois d'automne en 2 minutes (fait un peu en catastrophe quelque part entre les montagnes françaises et italiennes).


Bon mois de novembre à tous

jeudi 30 juillet 2015

Ce sont des choses qui arrivent

Pauline Dreyfus, Ce sont des choses qui arrivent
Grasset, 2014, 229 p.

Qui se souvient du quatrième candidat du dernier carré du Goncourt ? Entre le très médiatique Foenkinos (qui depuis a eu le Goncourt des lycéens), le très courageux Kamel Daoud (qui depuis a eu le Goncourt du 1er roman), et le Salvayre (qui a eu le Goncourt tout court). On a un peu oublié Pauline Dreyfus dans tout cela, repartie injustement bredouille de cette effervescence médiatique. Mais c'était sans compter la blogosphère, qui pour une raison inconnue (oui parfois ça arrive) fait ressurgir son très beau roman in extremis avant le ras-de-marée de septembre. C'est grâce donc aux copinautes,  du Petit Carré Jaune très enthousiaste,  à Eimelle beaucoup plus mitigée, en passant par Delphine Olympe qui l'a aimé aussi), que je l'ai sorti de ma pile, certaine d'y trouver mon compte, et je ne me suis pas trompée. 


Je n'ai lu aucun des trois autres livres, mais pour moi Ce sont des choses qui arrivent avait vraiment l'étoffe d'un Goncourt: la qualité d'un propos, la beauté d'un style, l'originalité d'un point de vue, l'ancrage dans un patrimoine littéraire de qualité.

Ce sont des choses qui arrivent raconte la descente aux enfers de Natalie, duchesse de Sorrente (noblesse d'empire donc noblesse au rabais, il y a des passages formidables là dessus), née princesse de Lusignan,  entre le début et la fin de la deuxième guerre mondiale. On plonge donc dans cette communauté d'oisifs, titrés, nobles ou riches, qui tentent de survivre dans le monde de rationnement de l'Occupation. Le point d'orgue c'est la découverte d'un secret de famille (qu'on voir venir évidemment) dont Natalie ne se remettra pas.

C'est un livre peu sympathique comme je les aime (déjà le bandeau n'envoie pas le signal d'une romance qui finit bien, on en conviendra), c'est indéniablement un roman qui ne tire pas vers le feel good: attaquer le prologue sur des funérailles, en ce qui me concerne, c'est marquer des points et me prendre par la main (preuve, s'il en fallait une de mon extraordinaire joie de vivre). 

Ca commence chez moi, sur la côte d'Azur, dans ce qu'elle a de plus brillant et de plus vain, pendant ma période de prédilection, quand la Riviera n'était pas encore occupée et restait la villégiature des grands privilégiés de ce monde qui faisaient construire des villas splendides sur le front de mer.

"Les privations, légères encore, ne gâchaient la vie de personne. C'était donc ça la guerre ? Personne n'aurait cru que c'était si agréable" (p.25)

C'est dans ce décor qu'évolue notre Natalie à laquelle je me suis attachée parce qu'elle n'est que le produit de son milieu finalement: élevée pour l'oisiveté, la fête et les bulles, et qui se retrouve face à un questionnement existentiel qu'elle n'a pas été formée à comprendre ni à digérer parce que "ce sont des choses qui arrivent". Natalie c'est une fille volage, évaporée, infidèle et lascive ("Il y a mille façons d'être mère, il n'y en a qu'une seule de le devenir" p.36), égoïste, sans principe, ni dogme, ni réflexions préalables sur le monde, si ce n'est celui de faire ce que son milieu attend d'elle: briller et être joyeuse, même quand la France entière est occupée et que tout le pays est rationné.

Au coeur du livre, il est évidemment question de l'antisémitisme ordinaire des années 40, les juifs qu'on évitait avant guerre (sauf lorsqu'ils venaient, par un mariage, éponger les dettes des grandes familles désargentés), et auxquels on ne s'intéressent pas pendant l'occupation. Plus que l'antisémitisme, c'est bien d'indifférence dont il est question. Et bien sûr, ça gratte, ça coince, mais c'est une réalité, la grande majorité des Français avait un autre problème que celui de savoir ce qu'on faisait des juifs après les avoir arrêtés. Et c'est bien cela qui dérange dans ce roman, cette indifférence assez totale (que nos livres scolaires d'histoire ont quelque peu éludé). C'est cela que l'héroïne Natalie  ne parvient pas à dépasser (pour des raisons que je préfère ne pas dire ici pour ne pas déflorer le cours du roman).


On a reproché à Dreyfus que ses personnages ne soient pas attachants, mais en temps de guerre, quand on ne mange pas à sa faim, on est rarement attachant par principe. Il n'y a que dans les sagas romanesques que surgissent à foison des personnages flamboyants. Dans la vraie vie, ils sont rares et ils faut les chercher. Mais il n'empêche que l'arrière-plan des personnages est remarquable, avec ce pauvre duc de Sorrente (qui n'a rien fait dans sa vie qu'hériter d'une particule) qui rassemble toute la médiocrité de l'humain: "ce grand gaillard doté de beaucoup de certitudes mais de peu d'esprit" (p.36) : la couardise étant son premier trait de caractère, aussi vain que moyen, sans méchanceté ni grandeur d'âme. J'ai adoré le détester ce mari.

Mais il y a des personnages merveilleux et fugaces, certes essentiellement féminins: Marie Mahl est aussi flamboyante qu'éphémère, Charlotte, la fille de Natalie et Elisabteh, sa mère, composent un remarquable jeu de miroirs avec une enfant qui pose  des questions dont Natalie ne supporte pas les réponses, et le délicieux fantôme de la mère qui la met face à sa propre situation.

On trouve l'ombre d'une Ginette ou d'une Madeleine qui incarnent ce qui sera englouti par la cruauté et l'indifférence des hommes. Tous passent furtivement, on ne s'y attarde pas parce que ce n'est pas le sujet. Le sujet c'est ce qu'il reste de Natalie après cette guerre: absolument rien.

Ce qui tue Natalie, ce n'est pas la morphine ou le secret de famille, c'est ce que ce secret lui fait découvrir du genre humain.

Et puis, il y a (et ça c'est le petit bonus) un sous-texte de grande qualité, un Marcel Proust qui surgit de temps à autre dans le roman, histoire de dire sans forcer qu'on parle bien de la société qu'il a décrite trente ans plus tôt. (j'y ai vu un signal personnel, j'ai donc attaqué la Recherche hier soir)...On y croise aussi Gérard Philippe le merveilleux ou Cocteau l'ambigu...

Bref, un texte complet, fort, un style masculin (c'est un compliment pour moi) avec des phrases précises, des formules efficaces, des tournures intelligentes, aucun gaspillage de mots et tout est dit pourtant car "Point trop n'en faut". C'est un livre qui pourrait se relire plusieurs fois tant il est travaillé, tant les imbrications de situations sont bien trouvées, un livre qui je garde au chaud pour mes filles, qui le liront le temps venu.

Fournisseur de ce billet: ma Mirabette adorée qui me l'a offert à Noël, un peu par hasard et beaucoup par tendresse. Qu'elle en soit remerciée (parfois ça tient à rien un coup de coeur).

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