| Gilles Kepel, Passion arabe Gallimard, 2013, (496 p.) |
Autant vous dire que Passion arabe, document de ma sélection de décembre du prix Elle, n'a pas fait l'unanimité au sein de mes co-jurées.
Il faut avouer aussi qu'au début, on se dit qu’il est
surtout question de Gilles Kepel dans Passion
Arabe, avec cet égocentrisme propre aux universitaires qui s’auto-citent
toutes les dix pages : nous connaîtrons ainsi l’année de sa thèse (qu’il a
écrit jeune et qui est devenu culte), sa carrière (brillante bien entendu), les
gens qu’il fréquente (beaucoup de grands de ce monde et d’ailleurs), le prénom
de son fils, sa promotion à la Légion d’honneur…N’en jetez plus ! Personnellement, je suis très habituée à ce style d'auteur, donc à la limite, je peux passer outre.
Oui, mais...
En
réalité, Kepel peut se permettre d'être un peu vaniteux, parce qu’il se rend physiquement dans les territoires troublés du
Proche et Moyen-Orient…Israël, Syrie, Egypte, Tunisie, Libye, Yemen, Qatar,
Bahreïn, Arabie Saoudite, Liban, Turquie, entre 2011 et 2013. Pas forcément des destinations qui brillaient par la sécurité qu'elles procuraient aux touristes.
Et finalement, Kepel sait
drôlement bien restituer une atmosphère, un espace, une ambiance, une tension
dramatique. Il sait ménager un certain suspens, il croque des personnages pris dans la tourmente de l’histoire. A chaque fois il détaille le niveau d’arabe
de son interlocuteur et son habillement, comme pour jauger de sa place en
Orient, de son engagement religieux, et de son rapport à l’Occident.
Alors, soyons quand même honnête, c’est un
livre très dense, très riche en information, très documenté, très pointu en
géopolitique. Je ne suis pas certaine d'avoir tout compris. C'est vrai aussi que j'aurais aimé des portraits plus longs des Orientaux : ils surgissent dans le livre et
disparaissent en quelques lignes. Mais, finalement c’est parce que le propos est ailleurs. C’est
un journal qui raconte sa rencontre des peuples.
Après Passion arabe, on n’écoute plus la radio de la même façon, et les
événements des pays arabes n’ont plus le même impact dans nos têtes. Après les
articles racoleurs et simplifiés de certains magazines écrits et médias, je
dois dire que lire quelque chose sur du fond fait beaucoup de bien. Parce que Kepel décortique, pays après pays, une région qui semble être devenue le
nouveau centre de gravité du monde, à cause de tous les enjeux qu’elle charrie.
J'ai lu avec passion le portrait de Kadhafi. J'ai dévoré le chapitre sur son voyage
au Qatar qui est édifiant. J'ai été ému de son rapport intime avec la Syrie et des allusions à son ami Michel Seurat
tué au Liban. Kepel m'a aussi parlé des révolutions arabes ignorées de
l’Occident comme Bahreïn.
AU bout du compte, la question qu’il semble poser
fait un peu peur : entre despotisme militaire et pouvoir
religieux, vers quoi les pays arabes vont-ils pencher ? Je me suis interrogée sur la notion laïcité, à la fois chère à l’Occident, mais aussi vecteur de corruption qui entraîne une perte des valeurs de la société arabe en même temps qu’un pouvoir
militaire excessif. Et d'un autre côté, j'ai tenté de redéfinir l'idée que je me fais de l’islamisation : gage d’une spiritualité
qu’on tente de sauver, d’un ordre du monde, d’une assise de la société arabe,
oui mais aussi d’un certain communautarisme et d’une vision du rôle de la femme
dans la société. Lequel des deux modes politiques protège-t-il le mieux les
libertés individuelles ?
Rien n’est simple, ni tranché dans le document de Kepel, il ne donne pas de
solution, il présente une situation. Il nous parle aussi de la culture qui
devient un refuge face aux totalitarismes.
Et puis à titre personnel (et parce que je suis finalement égocentrique) même
si certains éléments m’ont échappé, j’ai eu le sentiment que Kepel me faisait
des clins d’œil : il cite Flaubert p. 86 mais surtout Modiano p.69, Braudel
p.254, il a grandi là où je vis, il parle des aléas, des hasards et des
déceptions d’une carrière universitaire, et surtout je lui ai trouvé pas mal
d’humour même sur des propos graves. Un humour discret mais efficace, et qui
rattrape tout le reste parce qu’il ne s’épargne pas en en jeune hypokhâgneux un
peu désœuvré, gauchiste par mode, à la recherche d'une vocation. Ses dernières pages où
il raconte la naissance de sa passion arabe sont d’une très grande beauté.
Finalement Kepel parle de SA
Passion arabe dans cette tournée orientale qu’il fait. Il regarde les vestiges
de sa propre jeunesse en Syrie. Ce serait presque un livre intime finalement, et
le fait qu’il ait accolé le terme chrétien
de Passion avec Arabe en dit long
sur le personnage. Pour moi, il est à l’image des orientalistes du XVIIe
siècle, dont les écrits sont maintenant
des sources de premier ordre pour les historiens (et ont été les miennes pendant 10 ans). Je gage que Passion arabe le devienne également.
C'était Galéa-la-sérieuse en direct de la sélection de décembre du prix Elle, catégorie document. J'intègre ce billet au projet non-fiction de Maryline de Lire et Merveilles.