| Tana French, La Maison des Absents Calmann-Lévy, 2013, 508 p. |
Quel policier délicieux et savoureux !
Pour une fois, (presque) tout est travaillé.
En trois mots c'est l'histoire de la famille Spain dont tous les membres sont retrouvés assassinés dans leur maison toute neuve...en Irlande. Quand la police arrive, le père et les enfants sont déjà morts et la mère agonise dans le coma...je sais, je sais c'est follement gai.
D'abord l’affaire en elle-même est déjà bien décortiquée, très bien menée, avec une belle intensité dramatique.
Ensuite, l’enquêteur est formidable. S’il est (comme la tradition l’exige)
légèrement névrosé, pour une fois il ne boit pas (et un ivrogne de moins dans la police littéraire!). C’est une sorte de Monsieur
le Flic parfait, un peu psychorigide, un peu en complexe de supériorité et qui se
prévaut de son incorruptibilité. Son
lieutenant, un jeune issu de banlieue, échappe également à la plupart des
clichés, et leur binôme est sacrément efficace. L’inspecteur est le narrateur, du coup, il explique tout, il digresse, il réfléchit. Et moi, j'étais heureuse d’être avec lui.
Enfin, le décor et le contexte sont des personnages à
part entière de l’histoire. Si je vous dis "la crise de 2008 et ses répercutions en Irlande", c'est sûr, ce n'est pas vendeur...sauf que Tana French prend l’histoire par le petit bout de la lorgnette, la
transpose dans un lotissement mort-né de bord de mer d'Irlande. On nous parle des trentenaires de la middle class : les Spain,
salaire correct, épouse soignée, deux enfants adorables.
Et franchement, la description de ce lotissement fantôme, fracassé par la crise en
pleine construction est vraiment réussie. Et quelque part, ça m'a plu parce que ce polar s'interroge sur ce que c'est que d'être heureux à 30 ans dans le monde occidental : une maison, un jardin, deux enfants, 4x4, un brushing impeccable, des barbecues entre amis le dimanche, des goûters d'anniversaire réussis?...
Et puis en filigrane, il y a la double figure de la
mère : celle qui meurt laissant sa famille lui survivre tant bien que mal
et celle qui survit à sa famille disparue.
Tout cela est mené avec brio, des rebondissements (mais pas
trop on plus), une psychologie assez fouillée, des mécanismes qui fonctionnent bien, pas
de débauche de violence non plus, tout ce qui choque à un intérêt (la
découverte du corps de deux enfants et leur autopsie ne sont pas ce qu’il y a
de plus réjouissant, mais cela n'est pas gratuit non plus).
Et surtout, on échappe aux
fins habituelles et manichéennes avec LE vrai coupable. A la place on y trouve une réflexion sur ce
qu’est vraiment la justice, sur l’utilité sociale du travail, sur la
considération de soi, sur ce qu'on pense être la réussite…
Comme d’habitude (on ne se refait pas), un petit bémol : je regrette le style
des policiers. Celui-là n’est pas mauvais et certaines pages sont bien écrites.
Malgré tout, l’omniprésence des dialogues est quelque chose qui me désole
surtout quand on a « Vieux
frère » ou « le gus » toutes
les deux pages.
Je ne sais pas le souvenir qu’il me laissera sur le long
terme, mais depuis le début de la sélection ELLE, c’est véritablement le seul qui ne m'ait pas fait hurler d'ennui, et de manière générale, il a plutôt bien été accueilli par mes collègues
Donc, pour une fois je souscris au bandeau et je l'intègre au challenge polars et thrillers et Liliba.
C'était Galéa/Albator/Lama en direct du policier d'octobre de Elle 2014
Et en plus, il est validé par l'Homme (quand je vous dis que je me lamberterise...)

