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vendredi 13 novembre 2015

L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

Haruki Murakami
L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage (2013)
10/18, 2015, 355 p.

Pas de compte-rendu de La Grande Librairie aujourd'hui, l'Homme a surchauffé hier soir sur Cheng ("je ne comprends tout ce qu'il, dit dis donc, c'est très abstrait ce soir"), j'ai eu beau lui expliquer que c'était une thématique autour de la poésie, il est resté bloqué et ça ne s'est pas arrangé sur Jarry ("non mais attends ,elle a tout piqué à mes auteurs SF en fait, allo, allo, il faut lui dire que ça a déjà été fait"), du coup sur Mordillat et Divry, c'était trop tard, il avait décroché et me parlait à tout bout de champ de détails domestiques, organisation logistique et m'a même demandé des conseils culinaires (WTF???????). Il a conclu avec cette grande phrase avant de passer sur D8 et Kingdom of Heaven (en me vantant ses qualités historiques) "Le problème avec tes poètes Galinette, c'est qu'ils oublient que la plupart des téléspectateurs bossent 12 h par jour, prennent des transports, assurent les repas, et arrivent à 21h complètement rincés, ils oublient que le mec de base qui travaille, le soir il veut des histoires palpitantes pas des réflexions métaphysiques sur l'ici, l'ailleurs, la technologie etc...". Il est comme ça l'Homme, un peu brut de décoffrage, parfois on peut en faire quelque chose et parfois non.


Bref, je n'ai pas pu voir convenablement LGL.

Du coup j'ai eu le temps de finir le roman de l'un des seuls auteurs sur lequel nous sommes d'accord : Murakami. Acheté de manière un peu frénétique chez mon librairie, pépité par Eva je ne prenais pas trop de risques (même si Aliénor ne l'a pas aimé), car Murakami est avec Modiano l'un des mes doubles littéraires (oui, bien qu'ils soient des hommes, et qu'ils aient l'âge de mon père).

J'ai toujours divisé les gens en deux catégories: ceux qui ont eu des années lycée exaltantes et ceux qui ont patiemment attendu que ça se termine pour entrer dans la vraie vie. Quelque soit le camp dans lequel on se trouve, je reste convaincue que les années lycée déterminent une partie de l'adulte qu'on est appelé à devenir.

Murakami est d'accord avec moi.

C'est donc l'histoire de Tsukuru, 36 ans, ingénieur à Tokio, solitaire et célibataire, monomaniaque des gares, qui revient sur la partie de lui qu'il a laissée à 22 ans,  quand le groupe auquel il appartenait l'a rejeté. Car oui Tsukuru s'apparente à la première catégorie, celle des gens qui ont été véritablement heureux au lycée, intégré au sein d'un groupe d'élèves de 2 filles et 3 garçons (ayant tous une référence colorée dans leur nom qui le faisait se sentir incolore), un groupe parfait  en somme avec le beau gosse sportif, l'intellectuel, la belle fille gracile, et celle dont le verbe savait taper juste. Au delà de l'aspect volontairement caricatural de la bande,  quiconque a connu un jour ces communautés formidables que seul le lycée offre s'y retrouvera.

Un jour , Tsukuru fut rejeté brutalement à 22 ans, tellement brutalement qu'il crut en mourir.

16 ans plus tard, il mène l'enquête, reconstitue les faits, retrouve ses camarades, demande des explications et tente, comme il le peut, de comprendre ce rejet et surtout de s'en remettre. C'est donc ce moment où l'on se retrouve face aux mythes de sa fin d'enfance, où l'on part à la rencontre de la face d'ombre de nos fantasmes adolescents, c'est aussi la découverte des incontournables drames de jeunesse (je m'arrête là pour ne pas gâcher le dénouement). Tsukuru se regarde alors par les yeux de ceux qui l'ont fréquenté à 17 ans et qui modifient la vision qu'il a de lui-même (car on se croit tous un peu transparents quand on est jeunes). Les années de pèlerinage, c'est ce cheminement qui permet de devenir adulte finalement.

J'ai adoré ce roman.

Déjà parce que j'ai retrouvé tout ce qui me plait chez Murakami: s'il n'y a pas de fantastique dans celui-là, il y a néanmoins la nuit et ses imprécisions, avec ses rêves, ses signes et ses fantasmes. J'ai retrouvé la femme assassinée (présente dans 1Q84) , cette violence intolérable et incontournable dont Murakami use souvent. On n'échappera pas à la question des sectes non plus, c'est diffus mais bien là, ni à celle de la jeune fille entre deux mondes:  mi femme-mi nymphe.

Mais au delà de cela, il y a la question de l'adulte qu'on devient, que j'ai trouvé admirablement traitée. A remonter la vie des 5 inséparables du lycée, on peut mesurer qui a fait quoi de sa vie, quels choix ont été déterminants. Bien sûr,  dans le destin des 5 amis, il y a quelque chose de caricatural et pourtant c'est tellement juste. 

Bien entendu un Murakami ne serait pas un Murakami sans quelques scènes de sexe, un ou deux mystères non élucidées, des réflexions sur la création, des introspections fréquentes, et cette peinture de la solitude urbaine japonaise qu'il réussit admirablement. 

L'incolore Tsukuru Tazaki c'est l'histoire d'un adolescent blessé qui va devenir adulte à la quarantaine, rien que pour cela, il ne pouvais que m'enchanter cet opus.

samedi 6 juillet 2013

Underground

Ce livre, j'ai failli l'abandonner 20 fois, j'ai du lutter pour le continuer et me faire violence pour l'achever.
Et j'en suis venue à bout. Difficilement; mais sans regret et avec satisfaction.


Haruki Murakami, Underground, 
Belfond, 2013, 584 p.

D'abord Underground n'est pas un roman, et ça Belfond se garde bien de le préciser (hormis sur la 4ème de couv' -que je ne lis jamais- où il est vaguement question d'entretiens, de réflexions philosophiques). Non, ce n'est pas un roman du tout. Je pense honnêtement qu'on pourrait parler de document, voire de document historique.


Murakami, dans Underground, rassemble les témoignages d'une trentaine de personnes ordinaires qui ont pris le métro, le 20 mars 1995, au moment où les membres d'une secte ont percé des poche de sarin dans plusieurs rames de métro . Alors clairement, pour quelqu'un de claustrophobe (qui évite autant que possible d'aller sous terre) et d'hypocondriaque, c'est un supplice absolu de lire 35 histoires de ce type. J'ai eu l'impression d'avoir tous les symptômes du sarin (je vous les épargne au cas où), symptômes qui sont décris sous toutes leurs formes (rien que de l'écrire, je sens un gène respiratoire). Ensuite, parce que par définition les gens ordinaires sont moyennement intéressants. Le détail qui explique pourquoi tel ou tel a pris la rame de 8h06 plutôt que celle de 8h09 a pour unique but de rendre hommage au 5000 anonymes gazés dans le métro tokyoïte (dont 12 en sont morts). Je l'accorde: c'est déjà beaucoup. 

Le problème c'est que ça dure 357 pages, sans aucune fioriture littéraire, aucune mise en écriture. Rien de littéraire mais un document qui, je le crois, permettra aux historiens des prochaines générations de pouvoir travailler. Murakami a créé un "corpus de sources"; en soi c'est énorme...à défaut d'être romanesque. Mais pendant cette partie, j'ai vraiment failli renoncer. 

J'ai persévéré parce qu'Underground m'a été offert par une amie chère à mon coeur (qui avait oublié mon anniversaire...mais tout le monde ne peut pas avoir été prof d'histoire et avoir la mémoire des dates), mais surtout à cause de Murakami, l'auteur de l'Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, de 1Q84...et de bien d'autres. Murakami ouvre pour nous, Occidentaux, des perspectives inconnues, une philosophie différente. Murakami est important, il a créé un type de littérature, je lui ai donc fait confiance et j'ai continué. 

Et j'ai eu raison. Parce qu'il nous livre une lecture du peuple japonais qui résonne étrangement après Fukushima. Moi en 1995, j'essayais de ne pas redoubler ma seconde, donc l'attaque au gaz sarin à Tokio, ne j'en ai même pas un vague souvenir. En revanche, 2011 est encore très présent dans ma tête (névrose quand tu nous tiens) et tout ce que Murakami dit de la mentalité de ses concitoyens, des médias, du traitement de la crise, n'a absolument pas pris une ride. C'est franchement passionnant.

Et surtout parce qu'à partir de la page 389, commence la seconde partie intitulée "Le lieu promis". "Le lieu promis" rassemble les témoignages de 8 adeptes de la secte Aum. Et là effectivement, Murakami nous livre la matrice d'1Q84. Et quand le souvenir en est encore assez frais, c'est palpitant. Le personnage de Fukaéri est presque là, à témoigner, dans ce livre d'entretiens. Celui de leader, du détective privé, la question du corps, il y a presque tous les ingrédients de la trilogie...Et à la lecture d'Underground, je comprends presque mieux le 3ème volume d'1Q84, qui m'avait dérangée.

Et quelque part, (je savais que je pouvais lui faire confiance), Murakami abolit la distance entre les gens ordinaires et gens extraordinaires. Il fait appel à quelque chose de profond chez le lecteur. On comprend que les adeptes de cette secte étaient des individus en quête d'un certain absolu, en plein questionnement métaphysique, des personnes critiques vis à vis de leur société, qui  aspiraient à une certaine exigence, une poésie aussi. Ils tentaient de trouver ailleurs des réponses que le consumérisme des années 1990 ne pouvait leur apporter. Ils m'ont touchée ces gens qui ont commencé à faire du yoga pour aller mieux, et cherchant leur place.

 "...Ils errent de-ci de -là, ballottés entre un sentiment de supériorité et l'idée qu'ils ne sont pas tout à fait comme il faudrait. Ça pourrait très bien être moi. Ça pourrait être vous" (p.577)  

Je conseille donc ce document (ou cet essai) aux amateurs de Murakami (j'en suis), aux étudiants qui travaillent sur le Japon contemporain, à ceux qui s'intéressent à la question des sectes...
Pour tous les autres, c'est une lecture risquée je pense.


PS 1: j'ai bien conscience d'être décalée à chroniquer (loooonguement....) un livre un samedi soir, alors que l'été est là, et devant un documentaire sur Brassens de surcroît... Je sais que vous êtes tous à des terrasses de cafés, sirotant l'apéritif entre amis, joyeux des 9 semaines de vacances à venir. Mais vous le savez, mes amis ont fui la côte, je suis seule face à l'arrivée massive de touristes, je hais l'été azuréen, je me terre chez moi en attendant mes vacances ...calmes, peut-être un peu humides, voire un peu misanthropes...

PS 2: Mme Anonyme, je n'ai jamais trouvé votre blog, ce n'est pas faute d'avoir essayé...j'espère que vous allez bien et je vous souhaite de bonnes vacances...

mardi 6 novembre 2012

L'envers d'une année

J'ai acheté la trilogie 1Q84 d'Haruki Murakami, quelques semaines avant qu'elle ne sorte en poche. Ce sont des choses qui arrivent. Il m'a fallu plusieurs semaines pour savoir ce que j'en pensais vraiment.

Haruki Murakami,
1Q84, Livre 1, avril-juin

Belfond, 2011, 534 p.
1Q84 est impossible à résumer sans trahir sa singulière ambiance .

En 1984, Tengo, un surdoué de maths devenu prof, et Aomame, instructrice sportive, pénètrent sans le savoir dans une année parallèle. Dans ce monde, finalement nommé 1Q84, deux lunes brillent la nuit. En 1Q84, Tengo est devenu le nègre d'un chef d'oeuvre (plutôt d'un best-seller). En 1Q84, Aomame est une tueuse à gages, à la solde d'une vieille dame, qui élimine les hommes qui violentent les femmes.

1Q84 est une trilogie extrêmement dense dans laquelle surgissent plusieurs histoires qui s'entremêlent. Je ne peux pas trop en dire de peur de gâcher le plaisir des futurs lecteurs. Disons qu'1Q84 fait surgir le Tokyo des années 80', d'inquiétantes sectes, des hommes violents, un hôpital déprimant, le fantôme des collecteurs de redevances audiovisuelles, un bébé lune, des classes préparatoires, une vieille femme richissime, des scènes de sexe, un détective privé doué d'une grande intelligence qui a perdu son âme...Je l'ai dit 1Q84 est une trilogie extrêmement dense, dans laquelle tout est remarquablement articulé et lié.

Pendant la lecture des deux premiers volumes, j'ai crié au génie.

J'ai adoré la naissance d'un roman dans le roman, La Chrysalide de l'air, dont une jeune fille dyslexique, lunaire et éthérée, trop parfaite pour être humaine, a mystérieusement jeté la trame.  Tengo met le récit en forme. Paradoxalement, en endossant le costume du ghost writer,  il devient écrivain. Comme toujours Murakami intellectualise la naissance d'un roman.

Haruki Murakami, 
1Q84, Livre 2, juillet-septembre, Belfond, 2011, 526 p.
C'est aussi un livre sur l'intelligence au sens le plus large du terme, celle qui englobe l'âme et le corps. Tengo incarne l'esprit, Aomame le corps. J'aime le culte du corps chez Murakami, cette obsession japonaise de la maîtrise de l'ensemble de soi. 

On l'aura compris, 1Q84 fait des clins d'oeil à 1984 de George Orwell comme un effet de miroir. Murakami écrit au passé ce qu'Orwell préjugeait de l'avenir. Les little people donnent la réplique à Big Brother et apparaissent comme les artisans souterrains du monde parallèle.

Mais voilà, le troisième volume ne m'a pas rassasiée. Davantage axé sur le fantastique, le dernier livre fait bouger les frontières de la morale, de la conscience et du vraisemblable. J'ai eu le sentiment qu'1Q84 avait dépassé ma limite du compréhensible, je n'en dirai pas plus.

Haruki Murakami, 
1Q84, Livre 3, octobre-décembre, Belfond, 2011, 530 p.
Je n'ai pas trouvé de réponse aux deux premiers volumes : certains évènements n'ont pas d'explication, des personnages disparaissent subitement. Peut-être ne faut-il pas chercher, dans l'année 1Q84, à refermer toutes les portes des deux premiers livres. Sans doute, suis-je trop occidentalisée à toujours vouloir boucler la boucle.

L'écriture de Murakami est extrêmement accessible. Si l'histoire est extrêmement complexe, son style est fluide, simple, clair. J'ai dévoré la trilogie. Le roman a déjà été maintes fois commenté sur la blogosphère, aucune critique ne ressemble aux autres, la mienne n'en est qu'une de plus. Chacun y a trouvé une résonance différente.

La trilogie de Murakami reste une oeuvre importante, parce qu'elle fait réfléchir, sortir du cadre, parce qu'on y pense longtemps après. C'est finalement un roman non identifié, entre le fantastique, le thriller psychologique, la saga poétique, l'analyse intellectuel et la peinture d'une période. 

1Q84 n'a absolument rien à voir avec ce qu'on a lu avant. Murakami est une catégorie littéraire à lui tout seul. Qu'on l'apprécie ou pas, il apporte quelque chose de nouveau dans le monde des livres.

 J'appartiens à ceux qui regrettent qu'il n'ait pas eu le prix Nobel le mois dernier.

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