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mardi 18 août 2015

Du côté de chez Swann (Proust, la Recherche et moi)

Marcel Proust, Du côte de chez Swann (1913)
folio (2013), 706 p.
A toi l'ami qui hésites à te lancer dans la Recherche, parce que Proust n'a pas nécessairement bonne presse, parce que "Les classiques c'est ennuyeux et peu divertissant", parce qu'on craint de longues descriptions introspectives avec un langage d'un autre temps, je t'offre ce billet.  Alors que la rentrée littéraire annonce son grondement de nouveautés, aussitôt lues aussi vite oubliées, je te promet du durable. A toi qui as le vertige quand tu vois un pavé de 600 pages, tente de lire ce billet-fleuve jusqu'au bout. 

Galéa a testé Proust en s'immergeant dans le premier tome, inquiète et circonspecte de ne pas aimer et de passer ainsi à côté de ce que les gens cultivés considèrent comme un chef d'oeuvre du siècle dernier. Me voici donc journaliste d'investigation littéraire, en mission sur le terrain, avec tout le matériel nécessaire :  canapé, bol de thé , enfants vendus aux voisins (oh ça va je rigole, elles jouaient aux Kappla), radio éteinte, Iphone mis sur silencieux (Yes I can). En temps normal, il y aurait eu un cendrier et une cigarette, mais les temps changent....(ce billet vous est quasiment offert par la Sécurité Sociale d'ailleurs). 

Soyons honnêtes Proust est éblouissant, même en 2015.

Mais jouons franc-jeu.

Certes, il faut une bonne trentaine de pages pour y rentrer, bien sûr il y a des réflexions métaphysiques sur plusieurs pages, oui il observe la nature et les fleurs de manière tout à fait détaillée (le passage sur les clématites est assez déroutant pour qui n'y connait rien en botanique), oui parfois on aurait presque la tête qui tourne tellement on est dans un autre monde. Evidemment la langue est désuète avec des imparfaits du subjonctif (qui moi me font frissonner, on ne renie pas sa nature l'ami), d'accord, ils ont tous les prénoms de nos grands-parents, oui, c'est vrai les phrases font parfois 15 lignes avant qu'un point ne vienne se poser.

Tout ça c'est vrai.

Et pourtant, on ne s'ennuie pas si on accepte de se laisser emmener là-bas.

Ca commence par les souvenirs d'un petit garçon de la haute bourgeoisie du XIXe siècle. Si roturier et tellement confortable. On a tout : la maison, la grand-mère, les arbres du jardin,  la domesticité, le besoin de sa mère et l'immense solitude de l'enfance...et le mystérieux voisin Swann. De mon point de vue, personne, mieux que Proust, n'avait jusqu'à présent, reproduit avec autant de précision les tourments banals de l'enfance et du début de l'adolescence.

Les vieilles dames sont totalement incontournables. Tante Léonie qui ne bougera plus de cette fenêtre d'où elle observe les allées et venues de Combray, est un pur délice. Léonie c'est un roman à elle toute seule, d'autant que le coup de la madeleine, c'est chez elle à Combray.  La grand-mère du petit Marcel, mérite aussi le détour, tellement elle est originale, vive et déterminée pour l'époque "En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on pût tirer un profit intellectuel" (p.94) (voilà, comme moi, quand je considère qu'un robot ménager ne PEUT pas être un cadeau). 


Et au delà des personnages, Proust c'est un peu le peintre des castes de la société du XIXe siècle, et alors là, il est d'une méchanceté et d'une lucidité sur ses contemporains, tout à fait réjouissantes pour quiconque a un mauvais fond (Galéa pour vous servir). Une mention spéciale évidemment pour le concept du "snob" (non, pas le notre, celui du XIXe siècle, le roturier qui espérait fricoter avec la particule). Et on en un un spécimen de très haute volée, j'ai nommé Legrandin:   "il aimait beaucoup les gens de châteaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande peur de leur déplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait pour amis des bourgeois..." (p.204). Legrandin, c'est le snob collector, à côté duquel il serait dommage de passer.

Dans cette première partie, tout est juste, vrai, pensé, limpide : "notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres" (p.69). Il y a le regard d'un petit garçon et les réflexions de l'écrivain, tout est mesuré et pesé.

Mais on a à peine le temps de s'y habituer, qu'on passe à la deuxième partie : "Un amour de Swann". Et là on pénètre dans la vie intime du mystérieux voisin Swann. Mais pourquoi personne ne m'avait dit que Proust était si critique avec ses contemporains, je me serais jetée dessus plus vite. Une chose est sûre: rien n'a changé en 150 ans, et c'est réjouissant.

Je te promets donc un Dr Cottard bête à manger du foin et convaincu d'être spirituel, un couple Verdurin  riche, vulgaire et globalement inculte, de ces gens qui s'entourent d'une cour qu'ils nourrissent pour avoir l'impression d'être le centre du monde, en régnant sur un petit monde de pique-assiettes qui se disputent leurs faveurs. Je te promets de l'artiste flatteur et de la courtisane vénale. 

Et surtout, dans cette deuxième partie, j'y ai trouvé du bouillant et du sensuel. 

Mais oui, ça on ne m'en avait pas parlé non plus, mais l'histoire de Swann c'est quand même celle d'un type chic et classe qui a une grue dans la peau. Alors forcément avec Proust, c'est joliment dit et écrit, on joue sur la suggestion, il faut avoir un peu d'imagination et des hormones qui travaillent. Mais c'est bien de cela qu'il s'agit quand même. La relation entre Swann et Odette de Crécy est avant tout l'histoire d'une passion physique (c'est Proust qui le dit), aussi suggestive que tragique. Il y a ce qu'il raconte, et surtout ce qu'il suggère -bien qu'enrobé dans des mots tout à fait décents. C'est bien cette volonté de possession, de soumission et de jalousie maladive qu'il nous décrit (mais avec élégance évidemment, le vrai talent, c'est savoir parler de tout ça avec le champ lexical d'un khâgneux qui n'a jamais approché une fille).

Et au delà de la madeleine de Proust, il y a la petite phrase de Vinteuil, une phrase musicale bien sûr, inventée par Proust pour les besoins de son roman, mais qui donne des pages sur la musique que même les non-mélomanes lisent le coeur serré, parce qu'on a tous connu ça, quand les compositeurs font surgir des choses qu'on ignorait avoir au fond des tripes (moi c'était sur Biolay en ce moment, mais à la limite c'est une question d'époque).

Et puis la troisième partie est  destinée aux futurs fans de Modiano. On revient à Marcel enfant, qui découvre les émois de l'adolescence, et les premières amours contrariées (ah Gilberte qu'il cherche des yeux au parc....). Et Proust comme Modiano, se joue d'une géographie approximative (dans la quelle Nice est encore et toujours une ville vénéneuse), et d'une réalité aléatoire qui nous offre ce que la littérature nous promet de meilleur : l'impression d'avoir retenu, quelques instants, le temps qui passe. 


Passage réussi donc pour ce premier volume, qui m'intronise dans la clique des fans et des puristes.

Ce billet sera ma participation classique chez Miss Léo (au cas où elle retrouve le chemin de son blog) pour le mélange des genres et mon deuxième pavé de l'été chez Brize. 

Je dédie ce billet à MTG qui tergiverse à le lire mais également à Lux l'insulaire, fouineuse professionnelle depuis 1981, et petite soeur de son état. Elle savait que je cachais un truc, je savais qu'elle finirait par trouver ce que c'est. Ma soeur, elle aurait du être détective et vu qu'elle envisage vaguement Proust, ce billet est aussi pour elle. 

Fournisseur de ce billet: Rayures l'imprévisible, qui me l'a offert (avec les sous de mon père) pour mon anniversaire (après avoir lu le Fantôme du Petit Marcel qu'elle a adoré). 

La boucle est bouclée. 
C'était Galéa en direct des grands classiques français
A vous les studios. 

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