| Maylis de Kerangal, Réparer les vivants Verticales, 2014, 281 p. |
Avec Marjo, nous partageons un côté réellement bout-en-train, joyeux et optimiste, et on s'est dit cet automne : "Et pourquoi on ne se ferait pas une petite lecture commune et dépressive que nous qualifierons de LC sous anxiolytiques?" (#idées de génies #idées d'automne)
L'objectif était de choisir des bouquins bien plombants, à lire entre le 15 novembre et le 15 décembre (pas après, rapport aux fêtes de Noël qui apportent un regain d'euphorie), de préférence à dévorer après le coucher de soleil (ou pendant une tempête, après une dispute, un jour de frigo vide, pendant un rhume...bref on restait ouvertes de ce côté là). Et vu qu'on est du genre à aller au bout des choses, on se les ai offerts pour le swap ELLE, en ne choisissants que des livres pépités par les blogueurs la saison dernière. Marjo avait opté pour l'histoire d'une grossesse dans un camp de concentration et moi pour celle d'un jeune de 19 ans auquel on prélève le coeur. Que du bon, qui mouille les yeux et fait remonter l'estomac.
Mais vu que je suis la fille pas fiable sur laquelle on ne peut pas compter, j'ai manqué la date de notre LC sous anxiolytiques (et pas que celle-là, j'ai aussi oublié la lettre au Père Noël chez MTG et le rendez-vous contre le sexisme et le harcèlement chez Mo et Val). Je tente donc péniblement de raccrocher mon wagon à la locomotive marjoresque qui est partie devant avec Kinderzimmer...10 jours après, ça n'a plus aucun sens, mais j'y crois encore (le sursaut des désespérés).
Kerangal, elle m'a eue tout de suite. Comme ça, en quelques lignes seulement. Quiconque a eu 20 ans entre la pointe de la Torche et la Baie de Quiberon ne peut rester insensible à sa description d'une sortie de surf entre jeunes. J'avais oublié que j'avais tout ça dans ma mémoire: le van qui est en fait une camionnette (mais on dit van car camionnette ça fait plouc), les combinaisons qui font mal à enfiler, les dents qui claquent, les lèvres bleues, le chauffage à fond sur le retour. Tout cela était enfoui quelque part dans mon cerveau, et Kerangal a tout restitué avec une maestria que je n'ai jamais lue. Il ne manquait que Matmattah en fond sonore. J'en suis restée complètement coite.
Le seul problème c'est qu'après cette scène d'ouverture où trois copains partent surfer au petit matin, il y a l'accident de voiture, la mort cérébrale de Simon et le processus don d'organes.
Dans la phrase : "Enterrer les morts, réparer les vivants", je suis plutôt Enterrer les morts (mon côté verre à moitié vide évidemment). Et tout le livre, j'ai focalisé sur Simon et je m'en fichais de l'éventuel receveur. Je me suis accrochée à sa mère Marianne submergée par la douleur, à son père qui pousse des cris de bête, à sa petite copine qui a pris option Art Plastique au bac (punaise, j'ai été Juliette moi!), à sa petite soeur qui a l'âge de mes filles. Tout le roman je me suis accrochée à eux, comme une dératée. J'ai couru avec Juliette sans manteau à travers les rues de Caen pour rejoindre les parents de son amoureux.
Mais voilà, dans Réparer les vivants, tout le monde y a vu un manifeste pour le don d'organes, sauf moi (il en faut toujours une hein)
J'ai détesté l'infirmier coordinateur Thomas, qui ose demander de réfléchir au don d'organes à des parents brisés pour l'éternité par la mort d'un fils (ce qu'il peut arriver de pire). Je l'ai observé organiser la processus dans le dos de Marianne, guetter la réaction des parents, tenter de voir s'il pouvait insister pour les tissus et les cornées, j'ai eu l'impression qu'il leur forçait la main, j'ai ressenti tout ça. J'ai détesté l'arrivée des médecins dans le bloc, tous prêts à prélever un coeur, un foie, des reins, comme des charognards sur la dépouille de quelqu'un qui ne devrait pas être mort.
Peut-être que les personnage des receveurs étaient trop en retrait du roman, peut-être que je n'avais pas envie que la mort de quelqu'un serve à quelqu'un d'autre, parce que Sean, Marianne et Lou ont leur vie brisée pour toujours. Je sais, je sais, je n'ai aucun recul, car bien sûr que le principe est formidable, bien sûr que le don d'organe sauve des vies, des enfants, des gens qui méritent de vivre. Et si je suis rationnelle, bien entendu, c'est ce que je me dis, mais je ne me suis pas remise de la mort de Simon en fait.
Parce que la vraie question, ce n'est pas "donnerai-je mes organes après ma mort" (car oui évidemment - quoique l'Homme doute que quiconque veuille de mon foie ni de mes poumons), la vraie question c'est "donnerai-je les organes de mes enfants ?". Je ne peux pas affirmer, après avoir lu ce livre, que je le ferai, alors que pourtant, là comme ça dans la théorie, je suis pour.

Ce roman m'a fait perdre deux nuits de sommeil en questionnements existentiel et éthique, parce qu'il pose la question de l'intégrité des dépouilles des gens qui comptent plus que nous-mêmes. Et même là, en écrivant ce billet, ça me reprend...(j'ai les doigts qui piquent ça ne m'étonnerait pas qu'une crise de spasmo rôde)
Réparer les vivants est un livre magistral et splendide, avec une écriture tellement proche du réel, du vrai, et du monde tel qu'il est, que ça fait presque mal à lire. Il aura été mon grand choc littéraire de l'année 2014.
Durant toute ma lecture, j'ai accablé de messages une amie chère, une fille toute en mesure et en consensus, une blogueuse en pleine mue, bref une amie qui avait adoré ce livre. Elle a supporté mes remarques (punaise, la scène du surf, wahou!), mon désespoir de la mort de Simon (je te jure je suis mal là), mes doutes (attends que Marianne aille boire un gin, tu trouves ça crédible franchement?), et ma révolte (ils m'énervent à insister je te jure)... C'est elle qui m'a dit "mais moi Galéa, je pensais aux receveurs aussi"...ce qui m'a fait méditer un moment.
Donc vu qu'elle est, en ce moment même, au milieu du gué je pense que ma binômette Marjo sera d'accord pour que ce billet soit un peu pour elle aussi.