| Jaume Cabré, Confiteor (traduction du catalan par Edmond Raillard) Actes Sud, 2013, 784 p. |
Alors, vu que mon avis ne vaut pas plus cher que d'autres, voici mes cinq raisons, définitivement très personnelles qui font de ce livre, un roman que j'ai déjà prévu de relire dans un avenir proche.
1: Parce qu'il est question de ces intelligences extraordinaires, de ces enfants à la limite du génie qui ont une faculté d'apprentissage tellement supérieure à la moyenne qu'ils en deviennent à la fois fascinants et marginaux. Adria, le narrateur de Confiteor est l'un d'eux dans les années 50 en Espagne. C'est donc l'histoire d'un petit garçon surdoué , fils unique d'une famille qui a oublié qu'il était aussi un enfant, et qui lui vole cette part de lui-même. Entre un père qui veut en faire un érudit de haute volée et sa mère un violoniste prodige, Adria est condamné à une immense solitude (avec des passages absolument sublimes). Tous les parents d'enfants précoces (ou qui pensent l'être) devraient lire ce roman, pour comprendre qu'à force de réduire un enfant à son intelligence, on le prive de tendresse, d'amour et de légèreté.
2: Dans Confiteor, il est question du beau et du mal, qui ne vont pas l'un sans l'autre. Tout ce qui est beau et grandiose, toutes les oeuvres de ce roman se transmettent sur des cadavres. Le violon (au coeur du roman) est transmis sur la dépouille d'un oncle assassiné ou d'une vieille femme déportée. La médaille dans le bureau du père d'Adria a été volée sur la femme qu'on lapide. Confiteor c'est la part sombre de l'érudition et de l'amour de l'art, Confiteor parle de la possession du beau plus que de l'amour du beau. Rarement un livre a aussi bien manié ensemble deux concepts qui d'habitude s'opposent. Et la fin, la mise en abime est absolument grandiose.
3:Cabré a écrit un livre-monde, qui passe d'une époque à l'autre, de l'Inquisition à la déportation, de l'établissement des monastère au Moyen-Age jusqu'en Libye du XVè siècle. Confiteor englobe presque 10 siècles d'histoire occidentale et orientales, entre lesquelles les seuls liens sont les objets qui traversent les siècles: un violon, un manuscrit, une médaille.... Mais toujours, il est question d'amour, de solitude, de perte et de cupidité. Et pour lier tout cela sans effort, il fallait une narration d'exception et une traduction brillante . Confiteor c'est aussi le livre de l'excuse et de la rédemption: confiteor. Celui qui confesse, qui avoue, qui regrette, qui rattrape le mal. En vain.
4: Confiteor est un livre sur le père, du patrimoine, de ce qu'on transmet à nos enfants, d'où on vient et de qui l'on vient "j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable" (fin de l'incipit). Certains pères sont des petits monstres, mais il y a aussi le père qui ne se pardonne pas d'avoir survécu à ses filles, le père qui se pend pendant qu'on lapide son enfant, le père qui aide son fils à fuir en lui donnant tout ce qu'il a...et puis il y a Adria, celui qui ne sera jamais père.
5: Enfin il y a Bernat, le meilleur, le seul et fidèle ami d'Adria, le type assez doué en musique, mais pas génial, celui qui restera toute sa vie quelqu'un de moyen (voire moyen-plus) qui voudrait accéder à une sorte d'absolu - en vain, comme la quasi unanimité d'entre-nous. Pouvons-nous nous contenter d'avoir tout pour être heureux (un travail honorable, une famille, des revenus confortables) ? Peut-on envisager de mourir sans avoir créé une oeuvre? Sans accéder à l'immortalité ? Bernat est deuxième violon mais se voudrait écrivain, et personne, ni Adria, ni le lecteur, ne comprend à quel point cette frustration littéraire le met en souffrance...Adria c'est le coup de maître du roman.
Il y a plein d'autres angles pour aimer ou détester ce livre, tout dépend de la sensibilité de chacun, et je peux aussi comprendre aussi qu'on y reste froid, ou en dehors, qu'on soit gêné par la narration ou l'alternance des périodes. Mais je peux vous dire que quand il sera sorti en poche, certains de mes amis vont le trouver dans leur boîte aux lettres (j'épargnerai ceux qui détestent les pavés je vous rassure).
Je conclurai ce billet qui m'a donné du mal avec un message personnel à destination du Masque (en toute bienveillance et respect- ça faisait longtemps):
"Cher Masque, chère Plume, Vous que j'aime et que je suis depuis presque vingt ans, je voudrais vous dire de faire attention. Confiteor était au programme en décembre 2013 et je m'inquiète voyez-vous. Car je ne voudrais pas que la seule lettre de noblesse qu'il reste à l'émission soit la particule de Mme de Lamberterie (qui riait de n'avoir pu lire les 200 dernières pages parce qu'elle avait la dinde de Noël à farcir, alors qu'aucun des autres chroniqueurs n'avaient visiblement pas ouvert le roman). Parce qu'à force de mépriser la littérature populaire et divertissante, tout en ne se frottant pas à l'exigence littéraire quand elle se présente à vous (même si je reconnais qu'avaler 700 pages ça prend du temps, mais dans ce cas on ne le met pas au programme), vous risquez (et ça me ferait vraiment de la peine, parole!) d'être réduits à vendre les livres de vos petits amis publiés chez Grasset et Gallimard. Le Masque (par son histoire et son exigence) mérite quand même mieux que ça (de mon point de vue)
Bien à vous
Signée Galéa qui vous aime quand même (mais de moins en moins)."






