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lundi 6 octobre 2014

Une Education catholique

Catherine Cusset, Une éducation catholique
Gallimard, 2014, 132 p.
Chère Catherine,

Je suis cussetophile depuis plus de 10 ans, depuis que j'ai lu Le problème avec Jane en 2003 au moment de l'obtention de ma bourse d'allocataire-moniteur. Je ne vous cacherai donc pas que ce roman est une référence et un authentique coup de coeur. En plus, vous êtes l'un des seuls points de convergence littéraire entre ma petite soeur et moi. C'est ainsi qu'à Noël 2003 toujours, j'ai pu lui offrir Confessions d'une radine, sans que le repas de famille ne soit gâché par une énième dispute entre nous (elle m'a même dit merci, même après avoir lu le titre, c'est dire...notre père n'en revenait pas).


Chaque fois que vous sortez un livre, je me jette dessus, je m'enthousiasme des bons crus comme le Brillant avenir, et vous pardonne les opus moins réussis. J'aime que vous ayez un pied en France et un en Amérique, c'est ce grand écart qui donne une vraie originalité à vos romans et vous évite les écueils nombrilistes de la littérature française. Cette fois, c'est mon amie Marjorie qui me l'a offert, sachant que je l'attendais fébrilement.

Mais là, je vous écris, car ce n'est plus possible. Et c'est la lectrice qui vous aime qui vous le dit. Ne m'en veuillez pas de me le permettre.

Dans Une Education catholique, j'imaginais que vous parleriez de cette éducation justement,  de votre père chrétien, de l'odeur des églises, de la progression de la foi, de sa perte, des heurts, du questionnement religieux ....mais c'est un leurre, l'éducation en question ne concerne que 40 pages. Le reste du "roman" (90 pages)  touche à vos apprentissages sexuels. Mais là n'est pas le problème car à la limite, pourquoi pas.

Mon problème, c'est l'autofiction, cette gangrène littéraire française qui envahit notre paysage littéraire français.

Alors oui, vous allez me dire que vous faîtes ça depuis longtemps, et que si je connais votre oeuvre, je devrais le savoir. Oui, c'est vrai. J'ai lu La Haine de la famille, Confessions d'une radine, En toute innocence ou Journal d'un cycle (quoique ce dernier soit officiellement un récit). Mais peut-être était-ce à l'époque ou l'autofiction n'était pas encore à la mode. Mais peut-être aussi est-ce parce que vous êtes arrivée au bout de ce procédé. Peut-être que je connais trop les détails de votre vie. Et je vous le dis tout net, je vous aime en tant que romancière, mais votre vie ne m'intéresse pas Catherine (la panne sexuelle de votre futur époux lors de votre première nuit ou la taille de l'attribut de votre premier amour me laissent de marbre).

Ecrire un roman c'est comme cuisiner. On travaille une matière brute. Un restaurateur ne balance pas directement le produit l'assiette du client. Il y a un travail  en amont: le temps que la matière décante, qu'on lui donne sa saveur, qu'on expurge le trop (de sel, de gras, de sucre), qu'on cuise, qu'on dresse, qu'on transforme.  Le romancier travaille ses souvenirs comme le cuinisier son produit frais; et moi qui ne sait faire ni l'un ni 'autre, je suis une cliente particulièrement exigeante (typique des gens frustrés me direz-vous...pas faux).

Dans Une Education catholique, vous nous avez envoyé le produit tel quel, comme un condensé de 30 ans de journaux intimes . Pas de fil rouge.  Vous n'avez pas raconté d'histoire, vous n'avez pas réfléchi à une intrigue, vous avez balancé des souvenirs qu'on connaissait déjà de vos autres livres. Ca ne me dérange pas de lire tout le temps le même livre (je suis une modianette c'est dire), mais pas comme ça.

On sait qu'un romancier s'inspire de sa vie, de son entourage, de ses blessures et des autres pour fabriquer un roman. Mais il transforme, il ment, il enrobe, il biaise. Un romancier, il triche. Pourquoi vous ne trichez plus? Autant ça m'avait plu dans Confessions d'une radine, autant là je suis déçue. Parce que  moi voyez-vous, toute la journée je croise des gens qui me racontent leur vie, leur malheur, leur intimité, alors quand j'ouvre un livre, surtout l'un des vôtres, je cherche autre chose que ces confidences personnelles. Je cherche quelque chose de plus que le réel. De plus beau, plus grand, plus travaillé. 

Et puis (puisqu'on se dit tout hein) je ne supporte plus votre double, cette fameuse Marie qui est vous en pire. Vous en revenez toujours à elle quand il s'agit de vous dénigrer (pensez Catherine à toutes les Marie qui souffrent en vous lisant, parce que punaise, c'est dur que ce soit le prénom d'un personnage mou, pleurnichard, inconstant, pingre, mesquin, inconséquent et égoïste. Et vous savez bien que tous les parents n'ont pas la présence d'esprit de donner des prénoms originaux à leurs enfants, alors des Marie, il y en a beaucoup...je dis ça, je dis rien). Vous devriez moins vous regarder Catherine, parce qu'on en est tous là, si on s'observe trop attentivement, on se déteste. 

Si Marie est supportable dans Un brillant avenir, c'est parce que ce n'est pas elle le personnage principal, c'est Elena. Vous savez si bien parler des autres. Et dans Une Education catholique, vous aviez de quoi faire du roman. Ximena est un formidable personnage, en travaillant bien, vous auriez pu en faire autre chose qu'un souvenir de collège-lycée-prépa. Mince, il y a un quelque chose à creuser dans la relation dominé-dominant des amitiés adolescentes. Il y a matière à un roman avec cette Ximena. 

Les passages sur le décès de votre neveu (qui hante votre oeuvre) sont toujours aussi poignants (j'ai les larmes aux yeux à chaque fois) et démontrent vraiment l'affection réelle que vous avez pour votre soeur (même si c'est gênant ce que vous dites de son couple, même pour le lecteur). Pareillement, la femme entre deux hommes, l'esprit et la peau, j'aime. Mais là vos aller-retour entre Samuel et Al sont ennuyeux si on excepte les détails intimes. Je préférais de loin le trio amoureux d'Indigo qui m'avait bien plus émoustillée par la sensualité que vous y aviez mise autour de Géraldine.

Peut-être que 18 mois ne sont pas suffisants entre deux livres, en tous les cas pour que le second soit vraiment réussi (et puis bon 132 pages, franchement!!!)

Alors, en cette rentrée littéraire où les auteurs parlent essentiellement de leur vie ou de celle de personnages célèbres, en cette rentrée de non-fiction qui ne dit pas son nom, alors que la mode est à l'étalement de son enfance, de sa sexualité ou de ses affres matrimoniales, je suis déçue. Déçue que vous n'ayez pas fait la démarche du roman (et que ce soit quand même écrit sur la couverture).

Vous savez, et bien mieux que d'autres, mélanger réel et imagination,  vous inspirer d'individus pour faire des personnages, nous construire des ambiances indiennes, américaines ou bretonnes, nous livrer des romans dont vous maîtrisez les chutes et les retournements. Mais pas cette fois.

Ne m'en veuillez pas, Catherine, j'espère que vous comprendrez ma déception, même si je reconnais que certains y trouveront leur compte, ma petite soeur par exemple, ou Jérôme Garcin dans le Nouvel Obs (et mettre son enthousiasme sur le fait que vous publiiez chez le même éditeur est un pas que je ne franchirai pas).

Revenez-nous vite (moi je vous attends en tous cas)

Galéa

Une lectrice qui vous aime (et qui achètera votre prochain livre quoiqu'il en soit, parce que je reste fidèle, même quand les romanciers que j'aime se contentent du minimum syndical).

dimanche 24 mars 2013

Indigo



Quand Catherine Cusset a annoncé que ce roman là serait plus léger et joyeux que les autres...et qu'il se passerait en Inde (espace moyennement léger quand même),  je dois dire que je me suis un peu méfiée. En plus, la pauvre romancière a quand même écrit Le Problème avec Jane ce qui est une référence difficile à égaler.


Indigo raconte l'histoire de quatre Français qui partent en Inde participer à une rencontre autour du cinéma et de la littérature organisée par l'Alliance Français. Le roman suit donc Charlotte cinéaste française installée aux Etats-Unis, Roland un sexagénaire romancier à la limite du vieux beau, Géraldine salariée de l'Alliance Française mariée à un Indien et converti à l'islam et Raphaël, romancier lui aussi dans une version sombre et torturée. Cusset les suit pendant un petite semaine.


D'abord, pour être totalement transparente, j'ai un rapport particulier avec l'Inde, pas l'actuelle bien sûr (vu que je ne prends pas l'avion), mais  celle d'il y a  trois siècles que j'étudie depuis un certain temps maintenant. Et force est de constater que Cusset nous raconte une péninsule indienne avec la même ambiance, la même couleur que celle que je crois connaître (les vélos, mobylettes et voitures en plus). Elle parvient à retranscrire  à la fois la fascination et la répulsion. Je crois vraiment que la grande réussite de son livre tient dans cette restitution sonore, visuelle, olfactive et affective d'un pays contrasté, mystérieux et toujours à la frontière du danger. 



Je dois dire que j'ai été moins séduite par l'histoire qu'elle nous raconte. Chacun de ses personnages se retrouve en pleine introspection en Inde et règle un peu ses comptes avec son passé. A la vérité j'aurais aimé davantage de sobriété dans le passé des personnages puisque nous avons au choix (et sans déflorer l'intrigue): un père mort noyé, une mère incestueuse, un père violent, une enfant abandonnée, une meilleure amie suicidée, un cancer surmonté, des femmes trahies et abandonnées, un fiancé pervers et dominant...et j'en passe, j'aurais aimé moins de pathos et plus de simplicité; même si certaines phrases qu'elle fait dire à ses personnages me font frissonner d'émotion: "Il faut de la médiocrité pour arriver à vivre. Ceux qui n'y arrivent pas sont souvent les meilleurs" (p.228).

J'ai aussi trouvé la construction maladroite, les flash-back sont amenés poussivement, les épisodes amicaux entre Charlotte et Deb paraissent un peu artificiels et s'insèrent mal dans le récit. Une certaine dissymétrie m'a gênée parce que l'un des quatre personnages, Raphaël, est nettement moins suivi que les autres (et  c'était celui qui me plaisait le plus...), et parce que les deux figures féminines, malgré leur 10 ans d'écart, sont quand même assez redondantes. Le personnage et la vie de Roland me semblaient suffisants pour remplir tout le roman.

Et pourtant, malgré cela, je l'ai aimé quand même ce dernier Cusset, bien que j'en voie tous les défauts.  Je me demande même si à force de décortiquer un roman, on n'en perd pas sa saveur. C'est un livre aussi d'une très grande sensualité, qui colle très bien à l'ambiance indienne (telle que je me la représente), un espace de tous les possibles. C'est une fois de plus une réflexion sur l'égocentrisme, masculin et féminin, avec toute la psychologie un peu hasardeuse que ça suppose; et qui forcément fait appel à quelque chose chez moi. Et puis j'aime le côté sans complaisance de Cusset l'universitaire, qui raconte avec une certaine cruauté ses tables-rondes qui réunissent des gens avec un ego démesuré et des intonations géniales devant des publics réduits. La fin n'est pas tout à fait réussie mais elle s'articule autour des symboles du feu et de l'eau ...ce qui n'était pas pour me déplaire. 

Bref, je l'ai lu, sinon avec enchantement, au moins avec un plaisir certain parce que j'aime Catherine Cusset et que ses romans se répondent les uns aux autres.



PS: j'ai pris un retard certain sur vos blogs, je vais y remédier, j'ai manqué de billets extra à droite et à gauche. Ma boite Gmail semble ne pas non plus être d'une efficacité redoutable ...j'espère que vous avez eu mes réponses aux commentaires du billet précédent (deux ne sont pas passées ...c'est une certitude). Je vais creuser le problème...J'en appelle à votre indulgence...Bon dimanche à tous


vendredi 8 février 2013

New-York, journal d'un cycle

J'ai une grande tendresse pour Catherine Cusset, qui m'avait enchantée avec Le Problème avec Jane (je venais de commencer ma thèse, il tombait à point), qui m'avait fait sourire avec Confession d'une radine, qui m'avait émue avec Un brillant avenir.

Catherine Cusset,
New York, journal d'un cycle
Folio, 2011, 121 p.
Catherine Cusset est une romancière brillante qui sait écrire les tréfonds de l'âme et du corps. Bref, je la lis toujours avec plaisir.

Je suis tombée par hasard mercredi sur New-York, journal d'un cycle, en édition poche. Pour être honnête, je n'en avais pas entendu parler à sa sortie (honte sur moi).

Étrange livre que celui-là qui est à la fois une chronique new-yorkaise, le récit de la frustration de ne pas tomber enceinte quand on le souhaite, et une ode d'amour à son vélo. Cusset joue avec les mots: le cycle du temps new-yorkais, les cycles d'ovulation et la bicyclette. Bref comme toujours, elle sait tourner et retourner son sujet.

Je ne peux être insensible à cette étrange plainte que nous avons connue ou entendue autour de nous, ce gémissement qui touche au désir d'enfant, tellement douloureux quand il n'arrive pas: le calcul des jours, les décevants tests de grossesse, la tension conjugale, le rapport aux désirs de l'autre... Elle écrit à la frontière entre l'enfant gâtée qui veut un bébé maintenant et tout de suite et la femme en souffrance qui laisse surgir des démons enfouis (et Catherine Cusset a vécu du lourd de ce côte là!). Tout cela est juste, cru mais sans impudeur.

Son regard sur New-York  m'a laissée plus dubitative, elle décrit la ville comme un grand axe de circulation où automobilistes, cyclistes et piétons se disputent l'espace. Je n'y ai vu que du bruit, du béton, de l'acier, un danger potentiel et des couleurs grises noyées dans une effervescence;  et cela n'a pas répondu à l'image que je me fais de New-York (où je ne suis jamais allée...alors forcément).

Ce qu'il y a de plus étrange dans ce récit, c'est l'ode au vélo qui m'a, je dois le dire, beaucoup touchée. Le vélo comme un instrument de liberté et de contrôle de soi, comme une part d'intimité de la romancière. Et singulièrement, elle y a joint une galerie de photos, égrenée entre les pages, qui apparaît comme un immense cimetière de bicyclettes. Une dizaine de roues accrochées à des réverbères, de vélos abandonnés, sans scelle, cabossés, démembrés, oubliés ...Elle s'en explique bien, mais ça m'a fait l'effet d'une désolation. Il y a quelque chose de triste dans ces photos posthumes de vélos new-yorkais.

Finalement, c'est un ensemble un peu foutraque de souvenirs d'enfance, d'adolescence, de fratrie, d'étudiante expatriée..Catherine Cusset livre tout cela, de manière un peu désordonnée, comme si elle faisait un peu de ménage dans sa tête et son coeur. 

La vie est vraiment surprenante parfois; lundi je prêtais à ma soeur Le problème avec Jane, mercredi j'achetais par hasard New York, chronique d'un cycle, et hier je retombe sur elle chez François Busnel pour son nouveau roman Indigo dont le sujet me touche particulièrement (rapport à mon deuil universitaire).

Hier elle disait, "je ne crois pas au hasard, je crois au destin"...le destin voulait donc que je me jette sur Indigo.

Catherine Cusset m'accompagne depuis dix ans, et resurgit régulièrement pour se rappeler à mon souvenir...La vie est bien faite ( littérairement parlant).

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