| Catherine Cusset, Une éducation catholique Gallimard, 2014, 132 p. |
Je suis cussetophile depuis plus de 10 ans, depuis que j'ai lu Le problème avec Jane en 2003 au moment de l'obtention de ma bourse d'allocataire-moniteur. Je ne vous cacherai donc pas que ce roman est une référence et un authentique coup de coeur. En plus, vous êtes l'un des seuls points de convergence littéraire entre ma petite soeur et moi. C'est ainsi qu'à Noël 2003 toujours, j'ai pu lui offrir Confessions d'une radine, sans que le repas de famille ne soit gâché par une énième dispute entre nous (elle m'a même dit merci, même après avoir lu le titre, c'est dire...notre père n'en revenait pas).
Chaque fois que vous sortez un livre, je me jette dessus, je m'enthousiasme des bons crus comme le Brillant avenir, et vous pardonne les opus moins réussis. J'aime que vous ayez un pied en France et un en Amérique, c'est ce grand écart qui donne une vraie originalité à vos romans et vous évite les écueils nombrilistes de la littérature française. Cette fois, c'est mon amie Marjorie qui me l'a offert, sachant que je l'attendais fébrilement.
Mais là, je vous écris, car ce n'est plus possible. Et c'est la lectrice qui vous aime qui vous le dit. Ne m'en veuillez pas de me le permettre.
Dans Une Education catholique, j'imaginais que vous parleriez de cette éducation justement, de votre père chrétien, de l'odeur des églises, de la progression de la foi, de sa perte, des heurts, du questionnement religieux ....mais c'est un leurre, l'éducation en question ne concerne que 40 pages. Le reste du "roman" (90 pages) touche à vos apprentissages sexuels. Mais là n'est pas le problème car à la limite, pourquoi pas.
Mon problème, c'est l'autofiction, cette gangrène littéraire française qui envahit notre paysage littéraire français.
Alors oui, vous allez me dire que vous faîtes ça depuis longtemps, et que si je connais votre oeuvre, je devrais le savoir. Oui, c'est vrai. J'ai lu La Haine de la famille, Confessions d'une radine, En toute innocence ou Journal d'un cycle (quoique ce dernier soit officiellement un récit). Mais peut-être était-ce à l'époque ou l'autofiction n'était pas encore à la mode. Mais peut-être aussi est-ce parce que vous êtes arrivée au bout de ce procédé. Peut-être que je connais trop les détails de votre vie. Et je vous le dis tout net, je vous aime en tant que romancière, mais votre vie ne m'intéresse pas Catherine (la panne sexuelle de votre futur époux lors de votre première nuit ou la taille de l'attribut de votre premier amour me laissent de marbre).
Ecrire un roman c'est comme cuisiner. On travaille une matière brute. Un restaurateur ne balance pas directement le produit l'assiette du client. Il y a un travail en amont: le temps que la matière décante, qu'on lui donne sa saveur, qu'on expurge le trop (de sel, de gras, de sucre), qu'on cuise, qu'on dresse, qu'on transforme. Le romancier travaille ses souvenirs comme le cuinisier son produit frais; et moi qui ne sait faire ni l'un ni 'autre, je suis une cliente particulièrement exigeante (typique des gens frustrés me direz-vous...pas faux).
On sait qu'un romancier s'inspire de sa vie, de son entourage, de ses blessures et des autres pour fabriquer un roman. Mais il transforme, il ment, il enrobe, il biaise. Un romancier, il triche. Pourquoi vous ne trichez plus? Autant ça m'avait plu dans Confessions d'une radine, autant là je suis déçue. Parce que moi voyez-vous, toute la journée je croise des gens qui me racontent leur vie, leur malheur, leur intimité, alors quand j'ouvre un livre, surtout l'un des vôtres, je cherche autre chose que ces confidences personnelles. Je cherche quelque chose de plus que le réel. De plus beau, plus grand, plus travaillé.
Et puis (puisqu'on se dit tout hein) je ne supporte plus votre double, cette fameuse Marie qui est vous en pire. Vous en revenez toujours à elle quand il s'agit de vous dénigrer (pensez Catherine à toutes les Marie qui souffrent en vous lisant, parce que punaise, c'est dur que ce soit le prénom d'un personnage mou, pleurnichard, inconstant, pingre, mesquin, inconséquent et égoïste. Et vous savez bien que tous les parents n'ont pas la présence d'esprit de donner des prénoms originaux à leurs enfants, alors des Marie, il y en a beaucoup...je dis ça, je dis rien). Vous devriez moins vous regarder Catherine, parce qu'on en est tous là, si on s'observe trop attentivement, on se déteste.
Si Marie est supportable dans Un brillant avenir, c'est parce que ce n'est pas elle le personnage principal, c'est Elena. Vous savez si bien parler des autres. Et dans Une Education catholique, vous aviez de quoi faire du roman. Ximena est un formidable personnage, en travaillant bien, vous auriez pu en faire autre chose qu'un souvenir de collège-lycée-prépa. Mince, il y a un quelque chose à creuser dans la relation dominé-dominant des amitiés adolescentes. Il y a matière à un roman avec cette Ximena.
Les passages sur le décès de votre neveu (qui hante votre oeuvre) sont toujours aussi poignants (j'ai les larmes aux yeux à chaque fois) et démontrent vraiment l'affection réelle que vous avez pour votre soeur (même si c'est gênant ce que vous dites de son couple, même pour le lecteur). Pareillement, la femme entre deux hommes, l'esprit et la peau, j'aime. Mais là vos aller-retour entre Samuel et Al sont ennuyeux si on excepte les détails intimes. Je préférais de loin le trio amoureux d'Indigo qui m'avait bien plus émoustillée par la sensualité que vous y aviez mise autour de Géraldine.
Peut-être que 18 mois ne sont pas suffisants entre deux livres, en tous les cas pour que le second soit vraiment réussi (et puis bon 132 pages, franchement!!!)
Alors, en cette rentrée littéraire où les auteurs parlent essentiellement de leur vie ou de celle de personnages célèbres, en cette rentrée de non-fiction qui ne dit pas son nom, alors que la mode est à l'étalement de son enfance, de sa sexualité ou de ses affres matrimoniales, je suis déçue. Déçue que vous n'ayez pas fait la démarche du roman (et que ce soit quand même écrit sur la couverture).
Vous savez, et bien mieux que d'autres, mélanger réel et imagination, vous inspirer d'individus pour faire des personnages, nous construire des ambiances indiennes, américaines ou bretonnes, nous livrer des romans dont vous maîtrisez les chutes et les retournements. Mais pas cette fois.
Ne m'en veuillez pas, Catherine, j'espère que vous comprendrez ma déception, même si je reconnais que certains y trouveront leur compte, ma petite soeur par exemple, ou Jérôme Garcin dans le Nouvel Obs (et mettre son enthousiasme sur le fait que vous publiiez chez le même éditeur est un pas que je ne franchirai pas).
Revenez-nous vite (moi je vous attends en tous cas)
Galéa
Une lectrice qui vous aime (et qui achètera votre prochain livre quoiqu'il en soit, parce que je reste fidèle, même quand les romanciers que j'aime se contentent du minimum syndical).


