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mardi 29 septembre 2015

Dernière nuit à Twisted River

John Irving, Dernière Nuit à Twisted River (2009)
Traduction: Josée Kamoun
Le Seuil, 2011, 562 p.
Je peux le dire les amis: Irving m'a sérieusement sauvé mon mois de septembre (qui s'annonçait fatigant et qui a été bien pire que cela, et seule une vraie fiction qui ouvre les horizons du coeur et de l'esprit pouvait me faire du bien).

Et pourtant, soyons honnêtes, un roman qui commence dans le New Hampshire avec un jeune ouvrier qui se noie sous des troncs d'arbres au dégel, vraiment j'avais peu de chance d'accrocher. Les ambiances âpres et rugueuses, les histoires gonflées de testostérone, les coins reculés d'Amérique où les femmes sont bâties comme des hommes, et où les hommes se comportent comme des bêtes... bof...tout ça avec un style décomplexé à l'américaine (que j'ai découvert à 20 ans avec Roth) un peu trash (description d'un membre amputé après un accident) , un peu sexuel (avec certains détails pas spécialement excitants), un peu gore (dépeçage et fumage d'un ours) ...franchement pour la bourgeoise urbaine et chochotte que je suis, ce n'était pas gagné.

Mais ça a marché quand même.

En trois mots, c'est l'histoire d'un père et de son fils de 12 ans, qui après une nuit tragique à Twisted River, sont contraints de fuir pendant 50 ans...Et le lecteur les suit tous les deux, du New Hampshire à Boston, en passant par le Vermont ou Toronto. Ils changent, vieillissent, se dissimulent, réalisent certains rêves et renoncent à d'autres, tout en arpentant ce Nord-Ouest américain âpre et rigoureux, non sans quelques péripéties.

Mais ce n'est pas un roman d'aventure ...Faut pas croire, c'est bien plus profond.

C'est un roman sur les hommes : le père, l'ami, le fils, le vague cousin. Une testostérone bienveillante et fragile, avec un père boiteux et un fils chétif , pas franchement les mâles dominants. Oh que je les ai aimés ces deux là, avec leurs espoirs, leur fantasmes, leurs femmes, leurs angoisses et leurs changements d'identité. Ils étaient, l'un et l'autre, parfaits et attachants, dans ce qu'ils sauvent et dans ce qu'ils perdent. 

Et si on dit frontière canadienne on pense forcément bucheron. Ca tombe bien, j'en ai un, l'ami du père: Ketchum. A priori pas le genre de personnages auxquels je m'attache. Grand partisan des armes à feu, analphabète converti sur le tard, massif comme un arbre, jurant toutes les cinq minutes, convaincu, brutal, sans délicatesse ni tendresse et dont on peu supposer une hygiène dentaire douteuse. Sauf qu'il y a chez lui une grandeur d'âme, une beauté de l'esprit, de ces sortes de loyautés qui réconcilient avec le genre humain. (On a aussi son pendant dégoutant, dit le cow-boy, le nommé Carl, un enfoiré de première qui fait peur tellement la bêtise et la bestialité l'agitent, mais dont je n'en dirai pas plus pour ne rien dévoiler)

La place laissée aux femmes est proprement ahurissante, toutes des molosses, sauf une junkie complètement désaxée et folle à lier, et la mère du fils, Rosie trop tôt disparue. Toutes les autres sont immenses, rassurantes, puissantes et maternelles. Elles traversent, telles des géantes, le récit en égrenant leur gentillesse et leur efficacité. 

Et puis la grande, l'immense réussite du livre, c'est que le père est cuisinier et le fils écrivain. Les mots et les mets, bref, tout ce qui rend la vie belle. Il y a de vraies réflexions sur la littérature, sur la fiction, sur le métier d'écrivain, sur la mise en abîme, vraiment c'est du beau travail qu'il nous rend là Irving, la genèse du romancier en somme. Et du début à la fin de ce long roman, on goute les descriptions de plats, le détail des ingrédients, les sauces qui réduisent, l'assaisonnement des viandes, les condiments italiens ou le farces qui mijotent ... tout cela ne peut avoir été écrit que par un très grand amateur de cuisine. Parce qu'au fond, Dernière nuit à Twisted River est un long roman sur la perte, l'accident et la disparition, et sans doute, n'y-a-t-il que ces nourritures (spirituelles et terrestres) pour nous apprendre à vivre avec.

C'est mon unique (et méritante) participation au mois américain de l'incontournable Titine.

Fournisseur officiel de ce billet: Laure qui nous avait offert à toutes un livres quand les Bibliomaniacs étaient venues se perdre sous mes rivages méditerranéens l'année dernière, j'avais choisi Irving car les autre me faisaient peur. Merci à elle.

mardi 23 septembre 2014

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka,
Certaines n'avaient jamais vu la mer (2011)
10/18, 2013, 143 p.

Bon, bon, bon, dernière semaine du mois américain et deux participations poussives, il est temps que je me ressaisisse, n'est-ce pas?


C'est Pauma qui m'a offert Certaines n'avaient jamais vu la mer, une journée d'avril, il n'y a pas si longtemps (entre un café avec mon père et une bagarre dans un parc). Je sais que c'est un livre cher à son coeur, je sais aussi que c'est avec ce titre qu'elle a candidaté au prix ELLE...donc je suis partie avec un a priori extrêmement positif (et la peur aussi de ne pas l'aimer autant qu'elle).

Julie Otsuka nous raconte l'histoire de ces femmes japonaises qui quittent leur archipel nippon, au début du XXe siècle, pour rejoindre des époux qu'on a choisis pour elles.

"Sur le bateau, nous étions presque toutes vierges" (incipit)

C'est un long récit polyphonique sur l'expatriation, la pénibilité, et la solitude aussi. C'est aussi celui de la maternité dans un autre pays que le sien, quand on fait partie des plus pauvres, de ceux qui ne reçoivent pas toujours les soins nécessaires. C'est donc parfois le récit des deuils d'enfants qui m'ont particulièrement émue. Le chapitre Naissances est à la fois poignant et effroyable, et l'un de mes préférés (littérairement parlant bien sûr, vous vous doutez bien).

Il est vraiment très original ce livre, à mi-chemin entre le document et le roman désindividualisé. Aucun personnage principal, aucun destin particulier, seulement une narratrice aux visages multiples, qui est à la fois belle et laide, jeune et expérimentée, mère et stérile, désespérée et sereine.  C'est une espèce de voix triste et collective, qui s'élève sur 139 pages, avec un  " nous" pour seul personnage et narrateur. C'est un chant désespéré qui raconte le destin de toutes ces femmes qui partent ensemble vers un monde et un homme inconnus. 


Chez Otsuka, j'y ai trouvé l'Histoire, celle que j'affectionne, celle qui modifie le destin d'un peuple expatrié, et vraiment c'est extrêmement réussi, surtout la fin qui est une tragédie injuste, poignante et silencieuse: l'exil de milliers de Japonais envoyés en convois dans les montagnes suite à Pearl Harbour. C'est d'une justesse et d'une intelligence vraiment remarquable, car c'est au moment où la deuxième, voire troisième génération, s'intègre en Amérique, qu'ils sont contraints à un départ de plus. La dernière partie est absolument remarquable.


Mais, j'ai eu du mal quand même à supporter ce "nous" omniprésent et incontournable (nous avons pris le bateau, nous avons accouché, nous avons pleuré...).  Le destin collectif est formé d'une multitude de destins individuels, et c'est ceux-là que j'aime plus que tout et qui m'ont terriblement manqué. Le parti-pris était de parler de toutes, mais finalement on n'en suit aucune, et j'en ai été frustrée. Toutes ces femmes m'ont donnée le vertige, j'aurais aimé pouvoir en imaginer au moins une, avec son mari et ses éventuels enfants, sa vie, ses états d'âmes, mais je crois que ce n'était pas le propos d'Otsuka qui visait à quelque chose de plus universel...

Sans doute, était-il un peu trop grand pour moi ce livre (mais peut-être est-ce le propre des grands livres)

Merci encore à mon amie Pauma ;-)

Participation au mois américain de Titine et au challenge A tous pris d'Asphodèle pour le prix Féminin Etranger 2012

lundi 15 septembre 2014

Mailman

 J. Robert Lennon, Mailman (2001)
Monsieur Toussaint Louverture, 2014 (623)
Ce livre, je ne l'aurais jamais acheté de mon plein gré et je ne l'aurais jamais lu si Jérôme ne m'avait pas gentiment offert les épreuves non corrigées, si Keisha ne l'avait pas adoré et si Coralie n'en avait pas fait une pépite. 


Parce que voyez-vous, pour mon goûter, je suis plus sandwich-au-bacon-avec-a-cup-of-tea, qu'hamburger-géant-avec-coca-XL-dans-un-gobelet-en-carton. Je me sais réfractaire à la littérature outre-atlantique, et je craignais que Mailman ne présente tous les stigmates de ce que je fuis : de l'excès de langage et de situation, de l'intestinal décomplexé, des dénouements poussés au pire, de l'oralité à toutes les pages et surtout cette description désespérée d'une civilisation qui sombre...

Et effectivement, Mailman comporte tout ce que je crains et que je fuis habituellement. Mais c'est Mailman. 

Mailman c'est un facteur, Albert, qui a complètement raté sa vie et pendant plus de 600 pages, nous faisons  l'aller-retour entre ce qu'il a raté avant et pourquoi il va échouer maintenant.

Je pense que pour quelqu'un de globalement équilibré c'est une lecture de plutôt distrayante, mais pour un individu déjà foncièrement névrosé, cette lecture est une épreuve, une sorte de chemin de croix qu'on n'abandonne pas néanmoins, un miroir déformant et déprimant, tellement Mailman n'est pas si loin de nous.

Comme dans toutes les séries américaines que j'affectionne, Mailman commence assez normalement, par la description de la journée d'un looser acceptable, presque sympathique voire attachant. Le type qui fera toujours les mauvais choix dans la vie quotidienne, avec des journées toujours compliquées par un enchevêtrement de circonstances malheureuses. C'est acheter le mauvais produit au mauvais moment, choisir la mauvaise viennoiserie, boire son café dans un établissement en dépôt de bilan, garder un chat chez soi alors qu'on n'aime pas les chats, tenter de partir se réaliser ailleurs et revenir la queue entre les jambes, se faire prendre sur le vif les 2 secondes où on fait quelque chose d'inavouable...bref. Un poissard.

Il y a des moments littéraires que j'ai trouvé géniaux: la description de l'action de l'aspirine particulièrement, ou les réflexions sur le suicide. Je me suis retrouvée dans toutes les contrariétés quotidiennes qu'il subit, dans son côté rabat-joie lors des manifestations de la ville, dans sa rancoeur envers un universitaire imposteur, tout cela avec un humour noir et assez délicieux.

Le problème, c'est la progression. Un facteur qui lit le courrier de ses "usagers", moi ça ne me choque pas plus que ça finalement, même le suicide de l'un d'eux, à la limite, pourquoi pas (c'est un personnage auquel on n'est pas attaché, puisqu'il meurt presque au moment où il apparaît dans le livre).

Le vrai problème c'est qu'à force de remonter vers son enfance, c'est un peu plus qu'un looser qui apparaît, ce ne sont plus des petites névroses mais carrément ses tendances un peu inquiétantes (sans être dangereuses). Et peu à peu, et ça c'est de mon point de vue très américain, la bosse qu'il se fait en se cognant n'est plus simplement une petite bosse (seuls les hypocondriaques irrattrapables me comprendront).

Tout est énorme, grave et sans issue.

C'est finalement l'histoire d'un type malheureux, globalement mal-aimé, qui n'a pas trouvé sa place dans une société qui ne lui ressemble pas, qui n'a reçu la bienveillance désintéressée de personne, qui est trop intelligent pour passer outre ce que le monde lui renvoie, mais pas assez pour faire avec.

"Vous pouvez toujours apprendre par coeur tout le dictionnaire, ce n'est pas ça qui vous rendra capable d'écrire Le Roi Lear" (p.31)

C'est un livre terrible sur la vacuité de nos existences (à lire un jour de pluie et de solitude ou lors d'une digestion difficile)

Il va rester en moi un moment ce roman, parce qu'il est important sans doute (et parce que je l'ai lu dans une période de forme relative en plus). Il n'y a pas à tortiller, j'ai du mal avec la franchise américaine, j'ai encore besoin qu'on me mente un peu sur le bonheur, et tout ça

Je crois même que je n'ai pas fini de grandir.

Deuxième participation au mois américain et merci Jérome ;-)

dimanche 7 septembre 2014

Absences


J'aurais du faire un billet de présentation pour le mois américain, mais voilà, le temps passe et nous sommes déjà le 7 septembre, je ne voudrais pas que Titine s'aperçoive que je suis effectivement une blogueuse peu fiable.


Alors je lance mon mois américain et ma première chronique américaine, avec Absences d'Alice Laplante, que j'avais lu dans le cadre du prix Elle 2014 (il y a déjà plusieurs mois). 

Quel étrange policier que celui-là!

C’est l’histoire d’une femme qui est accusée du meurtre de sa meilleure amie. Mais, atteinte d’un Alzheimer avancé, on craint que la meurtrière n’ait déjà disparu dans les méandres de la maladie, et que de fait, elle soit incapable de s'en expliquer.

Alice LaPlante, Absences (2011)
Robert Laffont, 2013, 407 p.
Je précise en préambule que s'il y a une maladie que je connais bien (en plus de toutes celles que je pense attraper régulièrement), c'est celle-là. Car dans ma famille, c'est notre petit fléau génétique, du coup, nous sommes tous à guetter notre mémoire. Et celui d'entre nous qui oublie ses clefs ou son digicode pense immédiatement avoir déclaré les premiers symptômes...(d'ailleurs, sans faire de la psychologie de comptoir, cette épée de Damoclès n'est sans doute pas pour rien dans l'existence de ce blog). 

Donc ce livre je l'ai lu avec l'oeil  inquiet, hypocondriaque et chipoteur du lecteur-potentiellement-malade-dans-l'avenir.

Et finalement, à travers cette dégénérescence de souvenirs, ces instants où l’on s’oublie à soi-même, La Plante reconstruit les personnalités de la victime, du bourreau présumé et des personnages périphériques. Je dois dire que c’est bien écrit ce récit d’Alzheimer, cette narration à rebours qui correspond si bien à la maladie, et qui fait ressurgir les souvenirs les plus anciens en effaçant les plus récents.

Ceci-dit, ce n’est pas à proprement parler un policier, hormis les meurtres du départ, il n’y a pas vraiment d’enquête. Les révélations ne viennent pas de déductions.

Mais en tant que roman, je l'ai plutôt apprécié, même si cela reste une histoire de femmes (en général ça me fait fuir). Et les femmes sont vraiment réussie avec:  Jennifer, la présumée coupable, (malade, ancien grand ponte de la médecine, femme de fer qui disparaît peu à peu), Amanda, la victime, (femme frustrée, manipulatrice et faussement chevalier blanc -honnêtement je l'ai détestée), Fiona, la fille de Jennifer, (petit prodige emprisonné dans ses névroses et ses tatouages- qui a remporté toute ma sympathie). 

Ce qui m'a gênée ce sont les hommes qui tous ne sont que des figurants sans beaucoup d’épaisseur, et qui apparaissent (au choix) vénaux, faibles ou corrompus. Et c'est là que ça pêche, j'aime quand les personnages masculins apportent quelque chose et là, vraiment, Alice Laplante, je vous le dis, n'a pas une très haute opinion de l'autre moitié de l'humanité. 

Mais, malgré la lenteur de ce policier, que j’ai mis du temps à achever, je peux dire que je l’ai bien aimé. Parce que ce qui est réussi c’est qu’il reconstitue la psychologie d’un monstre (qui n’est pas celui qu’on croit) et la raison d’un crime (qui n’est pas celle qu’on pense).

Je ne l'inscris pas au challenge de Liliba, car ce n'est pas vraiment un polar même si le New York Times trouve qu'il transcende le genre...(les journalistes, même américains, n'ont peur d'aucune exagération).

Bon dimanche à tout ;-)

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Nouveau point d'étape de la quarantaine : le sens de la fête.  Que reste-t-il de nous quand il s'agit de faire la fête ? Je parle d...