Je ne résiste pas (alors que je suis plongée dans les Apparences ceci expliquant sûrement cela) à vous faire partager le merveilleux monde professionnel dans lequel j'évolue depuis 10 ans. Je vais croiser d'ailleurs très fort les doigts pour qu'aucun de mes délicieux collègues ne tombent jamais sur ce billet mesquin et revanchard (on a le droit de passer sa route!)
Bref, dans la vie il y a ceux qui sont forts en math et les autres. Je fais partie des autres, au grand dam paternel. Les autres après le bac ont le choix entre faire une hypokhâgne... ou autre chose. J'ai évidemment choisi la fac en me disant que j'irais tranquillement à mon rythme, sans stress ni compétition. Youpi! J'ai changé trois fois de filière sous le regard inquiet et bienveillant de mon cher père (qui se convainquait que ce n'était pas si grave si je n'étais pas astrophysicienne quand je serais grande).
Et puis en Licence, il y a ceux qui ont passé le CAPES pour avoir un "vrai métier" et les autres. Encore une fois j'ai fait partie du deuxième wagon. Pour sauver les apparences et camoufler ma fuite du concours je me suis lancée dans une improbable maîtrise puis un DEA tout aussi opaque, qui m'ont propulsée, bien contre mon gré, au rang d'intellectuelle de la famille. Je n'ai rien fait pour démentir parce que c'est chouette de briller. Et patatra, mon labo, qui manquait d'élément féminin, parvient à me sortir une bourse de thèse. Waouh, la classe. J'en ai été la première surprise. Mes parents, repus de fierté légitime, n'en pouvaient plus de joie.
Sauf que le monde universitaire, c'est tout sauf ce qui me ressemble. Rien ne me convient dans ce milieu. Les directeurs de recherche, dans le meilleur des cas, reprennent à leur compte des "concepts" élaborés par de pauvres doctorants du fond d'un obscure dépôt d'archives. Dans le pire, ils t'ignorent et te laissent te vautrer lamentablement le jour de ta soutenance. Dans le pire du pire, ils font les deux.
Les maîtres de conférence, avec lesquels j'ai été amenée à travailler dans le cadre d'un contrat à durée déterminée, avaient un mépris aussi rare que surprenant de l'étudiant ; puisque comme chacun sait, ils sont l'élite de la nation et se récupèrent tous les lycéens qui n'ont pas été pris en prépa. Et bien sûr, on te laisse à 24 ans affronter sans aucune préparation (parce que c'est comme ça qu'on apprend le métier) un amphi de 200 personnes dont certains ont presque ton âge. Sans compter que moi qui déteste les esprits communautaires, je devais faire semblant de penser comme tout le monde (c'est l'avantage d'être indécise sur tout dans la vie, je me fonds admirablement bien dans la masse). J'avoue aujourd'hui avoir caché pendant trois ans mes lunettes de soleil griffé offertes à mon anniversaire pour ne pas passer pour une bourgeoise snob (ce que je ne suis pas vu que je n'en ai pas les moyens). Ne surtout pas soigner son apparence, ça voudrait dire qu'on est superficiel et quand on est "enseignant-chercheur" on est un esprit avant d'être un corps!
Au bout de quatre ans de contrat rémunéré, bien sûr le doctorat n'est pas terminé, et on finit sa thèse comme on peut, sans salaire mais avec un mari compatissant et/ou des parents conciliants. On ne lit que des ouvrages scientifiques, on mange thèse, on dort thèse, on parle thèse. On ne lit pas pour le plaisir, on travaille son érudition. Mais le mieux, c'est quand on annonce sa première grossesse aux membres de son labo, avec les soupires et les regards exaspérés de ses collègues. "Mais voyons, personne ne fait des enfants avant la fin de sa thèse". J'aurais annoncé à l'infirmière scolaire à 16 ans que j'attendais des jumeaux que la réaction n'aurait pas été différente. Faire des enfants pendant sa thèse (alors qu'on a la chance d'avoir intégré un monde masculin) c'est trahir la cause des femmes, en faire plusieurs c'est trahir celle des chercheurs. Mais ce n'est rien par rapport à l'école qui considérait que j'étais vaguement étudiante. J'ai du pleurer pour avoir des places à la cantine (sur ce coup, je dois dire que j'ai été vraiment grandiose).

Et quand sa thèse est terminée et soutenue, il faut encore être qualifiée maître de conférence (ben non, ça ne va pas de soi) et faire éditer ses recherches. Je suis en ce moment même jugée par de vieux messieurs englués dans leur érudition, et qui aiment moyennement les jeunes chercheurs (et dont je n'ai jamais entendu parler ce qui montre à quel point j'ai été une doctorante sérieuse). Quand on est vraiment optimiste (c'est bien entendu mon cas), on tente le C*N*R*S. Une bonne âme m'a clairement prévenue que" mon niveau de conceptualisation" était sans doute trop faible, mais que c'était bien de le tenter à blanc une première fois. Pour moi, les chercheurs sont ceux qui trouvent des vaccins pour les maladies rares ou qui résolvent les grands problèmes de l'univers...Les autres (je me compte dedans) ont quand même une utilité sociale discutable (qui se souvient des Chevaliers de l'an 1000 du lac de Paladru dans
On connaît la chanson? C'est l'histoire de ma vie).
Et le pire c'est que je m'en fiche totalement (j'ai honte de le dire), parce que je n'ai aucune envie d'en faire mon "vrai métier", que j'espère secrètement ne pas être reçue, de ne pas être convoquée à l'oral. Le problème je ne peux rien en dire à mon entourage qui ne comprendrait pas qu'après autant de sacrifices je renonce à une place douillette de fonctionnaire qui "serait tellement pratique pour les vacances scolaires".
Bref, si j'ai aimé le dernier
Dicker c'est probablement parce que le rôle de l'imposteur "formidable" je suis en plein dedans, que j'ai fait mes choix non par exigence intellectuelle mais pour gagner du temps avant de rentrer dans la "vie active". En plus, je ne suis pas à une incohérence près puisque je continue (essentiellement parce que je ne sais pas dire non) à répondre favorablement aux appels à contribution de revues spécialisées (tirées à 100 exemplaires) et à participer à d'obscures conférences. Ça me prend un temps fou et me confirme l'idée de la totale vacuité de mon étroit sujet de recherche.
Il n'y a que sur mon blog que je peux me permettre un tel aveu, c'est réjouissant de confesser que l'excellence n'est pas pour moi, que je rêve d'autre chose...(reste à déterminer quoi, parce qu'à l'heure actuelle , je ne sais rien faire d'autre que ce que je fais depuis 10 ans). Je vous l'avais dit, je ne me souhaite pas le meilleur pour 2013, juste du bon, du beau, du bien.
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| Judith Bernard, Qui trop embrasse, Stock, 2008, 265 p. |
PS: Je suis certaine qu'il y a des universitaires super sympas, simples, humbles, ouverts sur les autres, qui aiment les apéros, les randos en montagne, les photos de bord de mer, Modiano et Noir Désir...mais si j'avais pensé à eux je n'aurais pas pu rédiger cette chronique de pure mauvaise foi! Pour démonter ce petit milieu rien de mieux que lire Judith Bernard qui a, bien mieux que moi, disséqué pendant 265 pages, les rouages de ce petit monde.
PS2: Plus je blogue, plus je deviens égocentrique...et ça ne va pas en s'arrangeant. Le billet le plus long que je n'ai jamais écrit n'est même pas consacré à un chef d'oeuvre littéraire mais à ma petite personne. Tu disais quoi déjà
Sophie la styliste? "
Blogueuse pudique: oxymore."