vendredi 16 octobre 2015

Roman, écriture et variétés : LGL du 15 octobre


Au moment d'allumer la télévision, l'Homme et moi sommes en pleine digestion d'une nouvelle  apprise dans l'après-midi : les prénoms de nos deux filles sont dans le top 20 des plus donnés en France. Voilà, on se croit originaux et en fait on est des moutons, on a donné de prénoms générationnels sans le savoir. La loose!! (pourtant il y avait eu des indices..par exemple des homonymes chaque année dans leur classe). Et comble du comble,  celui qu'on avait plus ou mois choisi (plus pour moi, moins pour lui) pour My Third vient d'entrer dans le top 20. Fin de la parenthèse #OriginalitéQuandTuNousTiens


C'est donc la tête ailleurs, en attendant de pouvoir passer à Braveheart sur W9 que l'Homme me demande le programme du soir. Je lui réponds évasement Marie-Hélène Lafon , Christian Bobin et Eric Holder. Je lui dis que j'attends beaucoup de la première, que le second  est un grand chouchou de la blogo, dont les citations parsèment les blogs et les murs des réseaux sociaux, mais l'Homme me coupe la parole: 

- "Tu as lu lesquels?
-" Aucun
- "Sérieusement ? Tu n'as jamais lu aucun des invités de LGL de ce soir" (petit rire narquois) "En fait tout le monde te prend pour l'intello de la famille, mais si on creuse...
- "Effectivement je suis une imposture
- "Et l'auteur étranger ?
-" Jacques Higelin
-"...
-"Oui après Mc Bride, Amis, Harisson, ça claque hein...un chanteur de variétés de 70 ans qui va nous raconter sa vie qu'il a fait écrire par quelqu'un d'autre, tout de suite, ça te relève une émission littéraire n'est ce pas ?"
L'Homme est déjà parti chercher le gravlax et la bruschetta à la cuisine (non inutile de me dire que le gravlax m'est déconseillé, je le sais déjà, et j'en mangerai quand même), et l'Homme me hurle (enfin façon de parler, on n'habite pas un château non plus):
-"Ton Busnel lui devait un service sans doute"
Mais moi, je continue mon monologue, imperturbable
- "Nan parce que tu vois l'Homme, dans la vie il y a ceux qui aiment l'ombre et ceux qui aiment la lumière, globalement on est tous moitié moitié, sauf les écrivains qui généralement sont des gens de l'ombre et les chanteurs populaires qui cherchent la lumière...
-"Je croyais que tu l'aimais bien Higelin...mais bon. Ce serait l'un de tes chanteurs dépressifs à texte qui donnent envie de se pendre, tu ne dirais pas ça j'en suis sûre"
Il m'énerve l'Homme avec ses réflexions qui n'ont rien à voir

J'ai à peine le temps de me calmer que je découvre que ce soir, tel un guest star américaine, Higelin n'apparaîtra que quand on parlera de lui. Ce que pourraient raconter trois écrivains rares, médiatiquement discrets et globalement appréciés pour leur qualités littéraires, ne l'intéresse pas visiblement. Il interviendra donc en deuxième partie d'émission nous dit-on (tout en rappelant le spectacle de  ses 50 ans de carrière...). En opération marketing, y a pas à dire il sait ce qu'il fait.

Pire encore, Busnel amorce l'émission avec  un petit "y aurait-il une vie sans la poésie?" en demandant à chaque auteur ce qu'il pense d'Higelin. Et tous, en bon élève et à tour de rôle, vantent le génie du poète (qui ne daigne pas être à leurs côtés pour ne pas les aveugler de son aura). Déjà pour moi ça commence mal.

-"Tu vois Galéa, y a que toi que ça choque, même eux, ils trouvent ça normal"

Honneur aux Dames, enfin à la dame, avec Chantiers de Marie-Hélène Lafon aux Editions des Busclats. Marie-Hélène Lafon c'est une coiffure et des lunettes de prof de latin, mais avec une robe en velours grenat  sur des collants rouges. C'est un débit de paroles travaillé et précis,et des mains qui s'agitent pour mieux nous faire comprendre sa manière d'accoucher un roman. Marie-Hélène quand elle parle, elle se donne, ce sont les mains et la tête, la paysannerie et l'intellectualisme. Et quand elle définit la lecture à voix haute comme "un moyen d'approcher au plus près ce qu'elle veut faire des mots", on ressent chez elle le même soin pour ses phrases que celui qu'un artisan porte à son ouvrage. chez Lafon, il y a quelque chose de physique, de laborieux et d'artisanal dans son rapport aux mots. Et c'est vrai ce qu'il dit Busnel, on aurait tous aimé avoir une telle prof de français (enfin presque tous car je connais un blogueur que je ne dénoncerai pas par respect pour sa famille, et qu'elle n'a pas du tout séduit). Pourtant, Lafon a cette rigueur du mot juste proche de la précision des paysans. Et quand elle nous parle de l'adjectif, oui de l'adjectif, elle me donne des frissons. Bien sûr, aucun entretien ne peut s'achever sans l'incontournable question busnelienne adressée aux 3 écrivains présents, avec cette semaine : "n'est ce pas la peur qui vous pousse à écrire ?". Réponses collégiales des romanciers qui détournent le sujet. Chantiers c'est sans doute le livre qui rappelle que le métier d'écrivain c'est du boulot, du savoir-faire, de la technique et de la solitude.

- "Du coup, me demande l'Homme, il n'y a pas d'histoire dans son livre?
-" Non pas vraiment, dans celui-là elle parle de sa manière d'écrire je pense...
- "Ah ....

On passe à Bobin et son Noireclaire chez Gallimard dont on comprend que c'est un hommage à une femme défunte à laquelle il écrit ."Les gens qu'on a aimés sont toujours là (...) je crois aux vertus ressuscitantes des mots et du langage". Il n'en fallait pas plus à François pour poser sa question busnelienne :  "Est ce thérapeutique d'écrire?" Pas de réponse claire. Non. Toujours pas François, Arrête maintenant, tout le monde n'a pas envie de se répandre je t'assure.  

Quand Bobin sort, avec douceur et bienveillance: "les vivants et les morts sont a parts égales dans ce livre", je sens l'Homme en difficulté,  en ce moment, ce n'est pas exactement son sujet de prédilection. Il me demande un peu gêné aux entournures, "il écrit quoi comme genre d'histoires Bobin ?". Je lui réponds qu'il s'agit surtout d'un auteur de l'instant, de la sensation, du ressenti, voire de la contemplation, en tous les cas de ce que j'en ai compris. Nous écoutons attentivement tous les deux la citation que Busnel a choisie : "Voilà tu vois", après laquelle Bobin enchaine sur une ode aux bruits de la nature. Il y a quelque chose de rassurant chez cet homme sans fioriture qui semble finalement accepter le monde comme il est, en prenant le temps d'en observer ce qu'il y a de plus beau. Chaque question busnelienne est savamment détournée avec pudeur et délicatesse. Bobin, c'est un discours par métaphores et images, c'est le choix d'une certaine vision du monde, le renoncement à une forme d'arrogance (que certains agrégés de philo se permettent surtout quand ils passent à la télévision). Bobin, c'est ce monsieur avec débardeur sous veste, qui ne cherche pas à convaincre, juste à expliquer.

On termine avec Holder et la Saison des Bijoux au Seuil, un roman buissonnier. "Un roman réagit l'Homme, donc avec une histoire ?". Oui. Holder, c'est le t-shirt moulant, le bronzage plus méditerranéen que nature, un débit extrêmement maniéré. Il surjoue un peu son propos, mais on lui pardonne et je mets ça sur le compte du trac. D'autant que  ça tend à se lisser à mesure qu'il présente ses personnages, la famille Bijoux, des camelot sur les marchés et l'infâme Forjeau le prétendu méchant de l'histoire.  

On sent chez Holder un attachement aux marchés qu'il décrit d'abord en images d'Epinal, mais après une présentation un peu poussive, il arrive finalement à quelque chose de touchant dans sa volonté de rappeler l'absence de manichéisme chez l'être humain. D'ailleurs quand Marie Hélène rebondit sur Forjeau, on sent qu'elle a lu le livre et aimé le personnage.  A mesure qu'il parle de son roman, Holder ouvre la faille et nous parle de cette "pudeur constitutive de l'amitié masculine". L'Homme et moi acquiesçons en silence, moi avec la cuillère directement dans le pot de Nutella (oui c'est mal), l'Homme avec un bol de céréales en guise de dessert (si la DDASS sait ça on va nous enlever nos enfants). Finalement ce qui est touchant chez ce romancier, c'est qu'il nous parle non plus tellement de camelots ou de maraîchers mais de l'individu qu'on souhaite être: celui qui écrase les autres avant d'être écrasé ou celui qui s'accroche à sa générosité comme une manière de vivre, quelle qu'en soient les dégâts. 

Cet épisode avec les 3 auteurs passe rapidement, en 1/2h c'était plié (à 21h24 exactement), on retiendra particulièrement le petit intermède avec Bach et le bruit du vent, le rapprochement avec Flaubert pour Marie Hélène LAfon et celui avec Soulage pour Bobin, on se souviendra aussi de la petite digression sur le paysan et l'agriculteur, sur le fait qu'on peut être quasiment sûrs qu'ils se sont lus les uns les autres, et pas forcément par politesse, ni nécessairement pour l'émission..Trois artisans du mots, trois discrets, trois personnes de l'ombre.

C'est ainsi qu'après l'intermède librairie, nous revoici dans Vivement Dimanche, (oui franchement on était dans cette idée), avec entrée d'Higelin et de sa co-rédactrice, Valérie Lehoux, sous les applaudissements du public. Je ne vais pas trop m'attarder sur le titre Je vis pas ma vie, je la rêve chez Fayard, je ne vais pas commencer par m'énerver sur l'absence de double négation, parce que je ne fais pas les devoirs des enfants hein, et surtout parce que Busnel, avec sa complaisance dégoulinante, me rappelle qu'il a écrit les "plus beaux textes de la chanson française". Mais bon, après Marie-Hélène Lafon et son établi de travail du mot,  ça gratte un peu. Et encore plus quand Higelin avoue que le gros effort du livre aura été de parler de lui, et visiblement il adore ça. Au moins, il ne fait pas semblant de l'avoir écrit. 

S'ensuit ensuite un entretien qui aurait davantage sa place dans un plateau de variétés, chez Ardisson, Ruquier ou Nagui  que dans un émission destinée à la littérature. Confessions, égocentrisme, autosatisfaction étourdissante. Je manque de m'étrangler avec ma petite cuillère. Le passage de la photo de l'ancienne directrice d'école d'Higelin, qui a su déceler très tôt ses multiples talents  (en conte, dessin, rédaction et musique) constitue la cheville ouvrière du monologue. C'est assez décousu, moyennement intéressant, voire un peu gênant quand la co-auteur doit l'aider sur certains souvenirs. Les écrivains autour, rient quand il le faut, écoutent religieusement et s'abstiennent de commentaire.

On n'évite évidemment pas certains clichés autour de l'"intense envie de vivre et désespoir profond", histoire d'être bien dans la définition de base de l'artiste. Rien sur le travail, tout dans la posture. Higelin c'est un type qui est fait pour être sur scène (et l'Homme a raison, j'aime bien certaines de ses chansons), mais sur scène et nulle part ailleurs. Intarissable, le chanteur nous explique ensuite pourquoi il trouve que la guerre c'est mal et que la violence ça lui fait peur, mais heureusement "la musique, l'amour et l'amitié nous libèrent". N'en jetez plus, TF1 et Patrick Sébastien portent plainte pour plagiat.

C'est sur que ce n'est pas McBride et son saxo. 

La fin consiste en un long long monologue d'Higelin, j'ai perdu l'Homme  en route, parti sur le balcon fumer une cigarette "Tu es vraiment obligée de regarder jusqu'au bout ?". Higelin, il a bien fait de choisir la voie de chanteur plutôt que celle d'écrivain, car son besoin de lumière sur lui est incommensurable. Sur la toute fin, on sentirait presque que Marie-Hélène attend poliment que ça se termine avec politesse et un intérêt feint. "C'est très important la parole" conclut Jacques. La sienne surtout, car il se vexe terriblement (et c'est mon moment préféré) quand François lui fait comprendre que c'est bientôt fini. Contrarié comme un enfant capricieux et visiblement peu habitué à ce qu'on ne le laisse pas continuer à parler, parler, parler, parler (les repas de famille ce doit être quelque chose quand même avec lui), il geint qu'on lui coupe la parole "pourquoi ...c'est déjà fini là? vous n'êtes pas comme ma directrice, hein, elle elle me soutenait pour continuer". De la part d'un type qui ne s'est pas intéressé le moins du monde aux gens qui l'entouraient, c'est absolument énorme. Busnel devait vraiment avoir une sacrée dette à son égard, car sa présence était absolument inappropriée sur un plateau destiné à promouvoir la littérature.

L'Homme n'a fait aucun commentaire et a zappé sur son film.

Je m'excuse d'avance auprès de tous les fans que j'ai heurtés, mais votre rancoeur n'égalera pas mon niveau d'exaspération.

A la semaine prochaine , peut-être (ce n'est pas avec de émissions comme ça que je vais détourner l'Homme de ses vices télévisuels).

C'était Galéa, à vous les studios.

jeudi 15 octobre 2015

Nuage: photo du mois #10

Ce mois-ci Dame Scarlett a choisi Nuage comme thème de la Photo du Mois, et je me suis dit que j'allais faire quelque chose d'hyper original, voire d'un peu symbolique, une image poétique qui claque, bref que j'allais monter un échantillon de mon potentiel artistique...J'avais même réfléchi à des rimes (genre visage, rivage ...des trucs élaborés quoi), bref, je me sentais très inspirée....

...et puis le temps est passé vite, très vite, avec des choses qui nous rattrapent comme par exemple ce Compactor des affaires d'hiver (qui a tout simplement disparu), les recommandations importantes avant la photo de classe ("ne fais pas l'imbécile dans la cour où ta frange va friser"), des rendez-vous chez le dentiste, la réservation du centre aéré pour les vacances de Toussaint, les premières discussions familiales sur l'organisation de Noël...

Et c'est comme ça qu'on se retrouve à fouiller désespérément dans son ordinateur la veille du jour J,  à le recherche d'une photo avec des nuages dessus. Fini les velléités d'originalité, me voici donc avec des nuages d'altitude, de ceux qui annoncent les orages du mois d'août sous la posture héroïque de Numérobis qui s'était dit qu'elle allait attendre la pluie dehors parce que "même pas peur".

Donc "Même pas peur" sera mon mot du mois,  ni de l'orage, ni de l'hiver, ni de la crise, ni des piqures, ni des mulots, ni de l'avion, ni des autres qui pensent pas comme moi!

(Nan je rigole en vrai, je me bouche encore les oreilles quand le tonnerre gronde)

Allons voir ce que mes petits camarades ont fait du nuage:
Renepaulhenry, Akaieric, BiGBuGS, Loqman, CécileP, Visites et voyages, Rythme Indigo, La Fille de l'Air, Gilsoub, Canaghanette, Alban, Krn, Mamysoren, Iris, Woocares, Lau* des montagnes, Julia, Noz & 'Lo, Lavandine, ratonreal, Luckasetmoi, Les bonheurs d'Anne & Alex, princesse Emalia, Milla la galerie, Memories from anywhere, Champagne, Sinuaisons, Homeos-tasie, Eva INside-EXpat, Carole en Australie, Frédéric, Fanfan Raccoon, Blogoth67, Thalie, Tuxana, J'habite à Waterford, Xoliv', Christophe, Aude, Cara, Morgane Byloos Photography, Giselle 43, Chat bleu, Nicky, Testinaute, Chloé, Philisine Cave, Lavandine83, Tambour Major, Céline in Paris, Dom-Aufildesvues, Laulinea, Philae, Brindille, Galéa, Pilisi, Koalisa, Dame Skarlette, Les Bazos en Goguette, Guillaume, Kenza, Autour de Cia, François le Niçois, magda627, Isaquarel, Danièle.B, MauriceMonAmour, Marie, Pixeline, Chiffons and Co, Pat, Les Filles du Web, Rosa, Estelle, KK-huète En Bretannie, DelphineF, Nanouk, Un jour, une vie, A'icha, Alexinparis, MyLittleRoad, Laurent Nicolas, El Padawan, Josette, Cricriyom from Paris, Lyonelk, Dr. CaSo, Loulou, Suki, Voyager en photo.

vendredi 9 octobre 2015

LGL du 8 octobre : les orphelins, les femmes et un autre regard sur l'Histoire

- "C'est qui les invités ce soir?
- "Aucune idée, la semaine est passée vite, je n'ai pas creusé le sujet"

Voilà (comme dirait l'autre).
Il y a eu l'eau qui ne s'évacuait plus dans nos sols trop minéralisés, il y a eu mes varices qui n'en faisaient qu'à leur tête (et une contention force 4), il y a cette maîtresse qui chaque jour repousse l'élection tant attendue des délégués de classe de CM2, et puis il y a eu le tome 18 des Légendaires qui a traumatisé Numérobis. 

Du coup, on s'est retrouvé jeudi soir, sans aucune préparation préalable à LGL, l'Homme encore euphorique de son travail accompli sur les canalisations grâce à un furet de 7 m, nous voici tous les deux en mode touristes-incultes devant la télévision, à 20h45, sirotant péniblement un coca (à défaut de vin et de bière). 


On a réussi à manquer la présentation des invités, le nom des livres et le générique d'annonce. On arrive directement sur Carole Martinez et La Terre qui penche chez Gallimard. Carole Martinez, c'est une voix de fumeuse, un chignon relâché et une frange approximative. Pas de tenue à paillettes, pas d'esbroufe vestimentaire, bref elle a tout, absolument tout, pour me plaire. Au sujet de Martinez, je pense au billet d'Asphodèle (et pour situer Aspho à l'Homme je lui dis goulag, Fitz, anniversaire en août, vapoteuse et Vendée). 
-"Martinez est plutôt populaire sur la blogo tu sais" 
-"Et toi, tu l'as lu ?"
- "Non".


C'est l'histoire de la mort d'un enfant de 12 ans. l'Homme s'inquiète "ça va aller?", "oui oui".
On plonge dans le XIVe siècle, la toute fin du Moyen-Age avec la guerre de 100 ans et la Grande Peste.  Je sens l'Homme qui réagit, qui mastique moins vite, il adore le Moyen-Age et les médiévistes.

Martinez, elle, nous parle des grands fléau divins médiévaux, ceux dont on apprend qu'il marque le monde qui change. J'aime aussi cette période troublée et troublante d'autant que de l'histoire, ou plutôt des histoires , Busnel nous dit que "c'est au lecteur de trouver le lien". Comme dirait Attila, c'est chouette les auteurs qui parient sur l'intelligence de leur lecteur. Carole nous parle alors d'une  certaine Blanche, orpheline de mère, qui veut, au XIVe siècle, lire et écrire, signer de son nom, se rebeller face à ce qu'on impose à son sexe. L'Homme me dit "il a l'air pas mal" (Oui, à force de ne faire que des filles l'Homme devient de plus en plus sensible à la cause des femmes). Le moyen de se rebeller, c'est l'accès au Verbe. Merveilleux sujet d'actualité, et pas si moyenâgeux que cela. 


Khaddour intervient, Mabanckou acquiesce. On nous parle de se libérer par l'écriture. Et si la poésie au Moyen-Age avait été un moyen de domination? Un point de vue complètement à contrecourant de ce qu'on apprend habituellement, l'amour galant comme un moyen de pression, la femme cantonnée dans son rôle d'attente. Rajoutons à cela quelques secrets de famille et une figure que j'adore en littérature : le père. Le père dont la fille et héroïne "recoud" l'image. 


La Martinez touch selon Busnel, semble être une petite dose de surnaturel (l'Homme fait des bons sur le canapé), "le merveilleux est essentiel dans ma vie depuis que je suis toute petite" nous confie la romancière, et mon Homme de lui répondre via  la TV "mais moi aussi, c'est tout pareil" (oui l'Homme parle à la télévision et je ne rapporterai pas ici sa sa longue justification explicative au sujet de son arrière-grand-mère magicienne, car il m'en voudrait de dévoiler cette part de lui-même). Bref, si j'ai bien tout compris, La Terre qui penche, c'est une jeune femme au XIVe siècle, la volonté d'apprendre, l'ombre du père mais aussi une dame verte, une rivière, une terre qui penche...

L'Homme veut lire le dernier Martinez, je répète : l'Homme veut lire le dernier Martinez. Première fois de notre vie de couple qu'il fait la démarche de vouloir lire une romancière française. Cette soirée est totalement inattendue.

On passe alors à Alain Mabanckou et son Petit Piment au Seuil. Mabanckou c'est une expression orale débordante et des lunettes formidables. Une histoire qui commence dans un orphelinat, une sorte de prison d'enfants (ce qui vaut à Mabanckou d'être affublé de Dickens congolais - il y a pire comme référence). 

Et Mabanckou, d'une chose à l'autre, arrive à un sujet que j'ai fréquenté de près à un moment:  du tabou de la traite des noirs par les noirs. "Nous sommes tous comptables de la traite" nous dit-il, et il y a quelque chose la-dedans de vraiment grand, pour les historiens de la colonisation. Il nous parle de Petit piment comme d'un garçon puis un homme, ni du Nord ni du Sud, qui se réveille à sa propre conscience et qui grandit sur les terres congolaises. 

Mabanckou c'est un feu d'artifice d'expressions métissées (comme la "grosmotslogie"), du détournement des référence littéraire (les 3 moustiquaires), une mise en lumière de la langue congolaise, qui défend une autre sonorité, un autre rapport au verbe, aux mots et à leur fonction dans la vie et la société. 

La conversation est bonhomme et joyeuse, mais la gravité n'est jamais loin, "c'est un livre pour célébrer la rue africaine", le combat de la femme africaine, les prostituées qui nourrissent les orphelins congolais. Le bordel dans lequel se retrouve Petit Piment, dans la bouche de Mabanckou, est bienveillant et chaleureux. Petit Piment c'est un livre de pure fiction, selon François, et ça fait du bien.

Par conséquent, quand Hédi Kaddour prend la parole, on croit revenir à quelque chose de beaucoup plus classique. Avec son allure de professeur de fac (il a enseigné à l'ENS de Lyon), son absence totale de fantaisie vestimentaire, on se dit qu'on est en terrain connu avec les Prépondérants chez Gallimard. Mais on se trompe, déjà parce que l'action se déroule dans les années 20 (youhouuuuu Aspho tu as vu ça?) et dans une zone géographique non déterminée. Petit moment de flottement sur le canapé quand l'Homme me dit "tu vois "prépondérant "là comme ça, je vois à peu près, mais dans un titre, les Prépondérants, tu penses qu'il veut dire quoi exactement?". Alors que je tente péniblement de trouver une réponse intelligente, Kaddour vient nous explique que les Prépondérants sont des colons réactionnaires. 


Kaddour nous raconte finalement l'histoire d'une équipe de cinéma (américaine of course) qui va débarquer dans la petite société coloniale et remettre en cause un système. Dit comme ça, je suis déjà conquise, et encore plus quand l'auteur nous parle des femmes qui articulent le roman. Il cite particulièrement Rania, une veuve de guerre dont il nous raconte qu'elle s'est imposée à l'écriture, (on adore quand un auteur ne choisit pas tout dans son roman). Et quand Kaddour enchaîne sur Gabrielle Conti, géniale journaliste de l'entre-deux guerres, femme libérée et assumée, il se passe quelque chose...Parce qu'entendre un romancier masculin de presque 70 ans, qui a enseigné dans des établissements prestigieux,  nous mettre des femmes d'avant-garde sur un piédestal, c'est se dire que malgré tout, quelque chose a bougé à un moment. A quelques jours du 11 octobre, punaise que ça fait du bien. 


Sans compter que Kaddour, il paraît connaître parfaitement son sujet, la période et ses complexités. Il semble dénouer les subtilités de l'histoire (qu'on n'apprend pas spécialement dans le secondaire). Et quand il dit "je cherchais quelque chose de pas ordinaire mais qui reste vrai"...c'est exactement ce que je cherche en littérature: cette probabilité extraordinaire qui rend le lecteur heureux. Busnel conclut en demandant si Les Prépondérants constitue une chronique sur le désenchantement, mais peut-on raisonnablement ne pas lier le désenchantement aux années 20?...(et aux notres sans doute)

En transition, je me réjouis de la discussion entre les auteurs au sujet de leurs personnages: ceux qui s'imposent, ceux qui sont nécessaires, ceux qui mènent l'histoire, ceux qui sont les encadrent, et j'aime particulièrement le propos de Mabanckou sur l'utilité indispensable du personnage secondaire, sans qui le héros ne peut exister...des discussion comme celle-là, on en voudrait tous les jours. 

Enfin on termine avec James McBride, oreillette, chapeau mou, gros noeud papillon, anneau dans l'oreille et bouc soigné. Des yeux de petits garçons et une élégance irrévérencieuse... "un livre génial et magnifiquement écrit" nous vend Busnel (pour changer) au sujet de l'Oiseau du Bon Dieu chez Gallmeister. On notera l'effort de McBride de parler français (pas si fréquent et totalement respectueux), et même si on apprécie que Busnel lui conseille de repasser à l'anglais pour être compréhensible, on se dit qu'on est vraiment gâtés ce soir. Et oui, encore un orphelin et une histoire de ségrégation raciale. Un orphelin qui est en plus menteur, voleur, buveur, volage bref, un anti-héros du livre: et tout de suite forcément, surtout quand on se considère comme chef de loose, on se dit "pourquoi pas". McBride revendique un livre de caricatures des communautés noires-américaines qu'il critique autant qu'il les aime. La citation du livre par Busnel, nous laisse ahuris:  "la libération des noirs américains est-elle une invention de l'homme blanc?". C'est à la limite du croyable, tant c'est une autre voix, un autre point de vue...Mais que recèle ce livre si un extrait peut-être à ce point détonnant?

Un roman sur un enfant qui essaie de comprendre qui il est, et un auteur qui nous dit que "tout le monde doit faire des compromis ". C'est toujours étonnant et émouvant d'écouter les afro-américains parler de choses graves et profondes avec cette joie et cet humour qu'on pourrait prendre pour du détachement, alors qu'au fond c'est une posture pour supporter "que nous sommes tous victimes du passé".

Et puis, il y a ce moment de grâce avec les autres auteurs du plateau, fairplay et honnêtes, qui avouent avoir vraiment aimé ce livre décalé, cocasse et profond. Et pour une fois, François ne botte pas en touche, il a une nette préférence pour le McBride et ne le cache pas vraiment, sans que les autres ne semblent lui en tenir rigueur.

Fin en musique assez émouvante, qui met la joie en coeur avec McBride, son saxophone et son groupe. Bref, un air de gaieté, de franchise et de bienveillance ce soir...une bien belle émission...Heureux étaient ceux qui ont pu y assister en direct. C'était top. Rien à dire. Il n'y en aura pas cinquante d'aussi belles dans l'année, celle-là il ne faudra donc pas l'oublier trop vite.

Joyeuse semaine à tous. 

mercredi 7 octobre 2015

Le Livre des Baltimore-Joël Dicker

Le plaisir coupable de la littérature populaire

Voilà, c'est toujours pareil, j'avais dit que j'attendrai un peu, que je ne me jetterai pas dessus, parce que bon, quand même ce n'est pas de la grande littérature. Et puis bon, ça pourrait attendre la sortie poche...Mais je me suis servie du premier prétexte venu pour me ruer à ma librairie, et faire passer Le Livre des Baltimore avant tous les autres qui patientaient, tels des âmes en peine esseulées, sur ma table de chevet.

Le Livre des Baltimore-couverture
Joël Dicker, Le livre des Baltimore
Edition de Fallois, 2015, 476 p.

Certes, le style n'est pas à la hauteur de son succès

Alors oui, le style de Dicker laisse à désirer. Oui, ses dialogues amoureux sont à la limite du pastiche tant ils sont mièvres. Oui, parfois il frôle la caricature. Oui ça reprend la recette du succès du premier. Oui ce n'est pas un polar, mais on a la solution de l'énigme qu'à la fin. Classique, facile...oui oui.

Mais que voulez-vous (et c'est peut-être ça le talent au fond), ça a marché quand même. Je l'ai lu avec délectation, pressée de l'ouvrir dès que je le pouvais, j'ai même pleuré de temps à autre, j'y ai vu tous les défauts...mais n'empêche, toute snob que je suis (car moi aussi je me sens au dessus de la populace) je me suis régalée, il m'a fait du bien ce livre, j'y ai cru du début à la fin...bref.

Il vend plein de livres Dicker ; et peut-être que ce n'est pas que parce que les gens sont des idiots abreuvés de publicité et de télévision.  Il existe des journalistes de talent à BiblioObs qui se permettent de démonter un livre sans l'avoir lu, juste parce qu'il est populaire. Comme on le sait tous, un auteur populaire écrit forcément de la daube en barre, vu que la grande majorité du genre humain baigne dans son imbécilité SAUF les valeureux journalistes de BiblioObs qui viennent nous éclairer de leur culture - et leur aigreur - sans égal.

Mais, décrire les arcanes des cousinades nécessite un certain talent

Bref, on a beau dire, on a beau faire, moi je le trouve réussi le dernier Dicker, et davantage que son précédent pour tout dire.

Déjà parce que les personnages sont formidables. Si Dicker n'est pas très bon pour créer des jeunes filles désirables en littérature (je ne les supporte jamais, Nola ni Alexandra ne trouvent grâce à mes yeux), en revanche il sait vraiment peindre les hommes. Du jeune garçon qui vient de muer au sexagénaire revenu de tout, Jojo, il sait parler des amitiés masculines, des cousinades plus fortes que des fratries, des rêves et des frustrations des hommes en devenir.

On retrouve donc le Marcus Goldman de La Vérité sur l'affaire Harry Québert, dont les mauvaises langues disent que c'est pour reprendre la recette du succès. Honnêtement non, car Marcus n'est plus tout à fait le même personnage (et sa mère- qui me faisait hurler de rire au précédent tome- encore moins). On retrouve ici un Marcus au cœur de la sphère familiale, avec ses souvenirs d'enfance et ses cousins (ou assimilé).

Finalement Le Livre des Baltimore, c'est l'histoire de cousins, le gang des Goldman, des cousins pas exactement du même rang social, ni avec les mêmes prétentions dans la vie, et que l'on suit de leur petite enfance à leur année d'adultes, jusqu'au Drame final et inévitable. Il y a  Marcus, le Goldman de Montclair et les cousins Goldman de Baltimore, la branche de l'oncle Saul, la caution "successful" de la famille, ceux qui réussissent tout ce qu'ils touchent. 

Finalement,  le Livre des Baltimore touche un sujet universel : la réussite

Mais alors quand Busnel dit que Le Livre des Baltimore est un roman sur la jalousie, je me demande s'il l'a lu. Parce qu'il n'est pas vraiment question de cela, en tous les cas pas uniquement. Il est davantage question de ce dont on rêve pour soi, de l'image qu'on a de nous même. Et ça pique un peu c'est sûr, mais tous les personnages de Dicker  gardent au fond du cœur des rêves de lumière (l'écrivain veut être célèbre, la chanteuse reconnue, le footballeur adulé, l'avocat admiré). Ce qu'il nous dit, c'est que ce que l'on cherche dans la réussite, c'est peut-être l'aboutissement personnel, mais aussi et surtout le regard et l'admiration des autres. C'est complètement américain comme point de vue, mais totalement vrai.

Alors naturellement, ce dont il nous parle aussi c'est de la toute puissance de l'argent, le sésame de tous les désirs et de tous les bonheurs, la condition sine qua non de l'existence de chacun au sein de la société. Ce dont il est question ce sont des grandeurs et des décadences des puissants, de la possibilité de briller au sommet puis de tout perdre, c'est aussi le fait qu'il y aura toujours plus riche, plus beau, plus fort que soi.

La véritable histoire de ce roman c'est donc celle des cousins Goldman (Hillel le surdoué, Woody le sportif, Marcus l'éloigné, sans oublier Scott le très malade) et des parents de chacun (l'avocat prodige, le père discret et vaguement loser, l'investisseur ingénieux). Chacun joue sa partition et tente d'obtenir le meilleur rôle.

Parfois, les derniers sont les premiers

Celui qui a gagné le concours de la vie, c'est celui qui reste...Bref, ça a beau être écrit à la truelle, le questionnement est universel, décomplexé et infiniment touchant. Dicker, il ne sait pas écrire les scènes d'amour passionnel, mais parvient à merveille à me tirer les larmes sur l'amour filial, les amitiés indéfectibles et vachardes entre garçons, et je suis convaincue que beaucoup d'Hommes se retrouveront dans ce qu'il raconte.

Et puis, n'en déplaise aux élitistes, c'est bien qu'un roman populaire, qui sera lu par le plus grand nombre, et qui finalement parle des vanités et des tours de Babel. Il nous rappelle que la dignité c'est la seule chose qui n'ait besoin ni d'argent, ni de pouvoir, ni de puissance.

Bref, Le Livre des Baltimore est sans lyrisme ni envolée stylistique. Il est de ceux dont on peut y voir un authentique navet, à côté duquel on passe sans regret. Ou bien, selon l'humeur de chacun,  ce sera un bon livre prenant,  qui marchera sans doute parce que malgré tout, on s'attache aux Goldman et à leur destin. 

Et ma clique et moi, c'est ce qu'on attend de la littérature au final.

vendredi 2 octobre 2015

LGL du 1er octobre : questions convenues, faux polars et vrais romanciers

Hier, jeudi soir, l'Homme et moi avions l'esprit un peu préoccupé au moment de se mettre devant La Grande Librairie, car Rayures a eu l'idée saugrenue (mais courageuse) de se présenter aux élections de délégués de sa classe. Soyons clairs et lucides, elle n'est pas ce qu'on peut appeler une enfant "hyper populaire" et la peste de la classe lui a déjà bien rappelé qu'elle n'avait aucune chance, même pas d'être suppléante (et on doit envisager qu'elle ait raison). Nous étions alors en pleine mise au point conjugale du plan de l'après-élection.

C'est donc d'une oreille un peu distraite que l'Homme m'écoutait lui présenter le programme de l'émission d'hier soir. Je lui ai dit "Il y a Dicker", il m'a répondu "c'est qui?" (alors qu'il a lu son précédent roman mais il n'a pas la mémoire des noms trois ans après). J'ai tenté de lui toucher trois mots de Zeniter "Tu sais qu'elle a eu le prix Inter pour son avant-dernier roman", "Punaise, j'imagine que ce ne doit pas être très gai non ?" (il est pénible l'Homme avec ses a priori). Sur Grangé je m'attendais à ce qu'il soit plus réactif "Mais si les Rivières Pourpres, on l'a à la maison, tu l'as lu quand on était à la fac"...."- de Kassovitz?" me répond-il, "Non ça c'est le film, tu avais lu le livre avant". C'est donc sans aucun espoir que je lui ai parlé de Ford, en m'attendant à une blague automobile qui n'est jamais venue (pendant longtemps, dans ma belle-famille on roulait en Ford de père en fils - solide, résistant et sans chichi ), mais non même pas. Mon Homme hier soir, au moment d'allumer la télé, il était dans les élections des délégués de classe des CM2, oscillant entre l'envie de dire à Rayures "Arrêtes les dégâts maintenant ma fille" et celle de dire du mal de tous les autres candidats qui pourraient être élus à sa place.. On s'est un peu cru dans Little Miss Sunshine

Pendant la présentation des auteurs, il m'amenait mon suprême de volaille aux quatre épices dont il est assez fier, ce qui ne l'a pas empêché d'être impressionnée par le parcours de Dicker, en glissant avec une pointe de jalousie,  "ah ouai, dis donc, il est beau gosse votre Jojo". Assez intéressé par  le portrait de Zeniter, j'ai eu le droit à: "ça veut dire quoi lectrice à Budapest?"...Entre temps, Numérobis a eu un truc important à dire avant de se coucher, tandis qu'on entendait Rayures du haut de son lit superposé répéter son allocution électorale devant ses doudous. Bref, le temps que le silence se fasse, Busnel en était à nous promettre du suspens et du voyage. 


Joël Dicker (Jojo pour ma clique et moi-même) publie Le Livre des Baltimore chez De Fallois. Je confie à l'Homme que je suis en plein dedans "oui, j'avais reconnu la couverture, merci", et que c'est l'histoire d'un jeune romancier, Marcus Goldman (encore lui!)  qui revient sur le drame qui a marqué sa famille quelques années auparavant. "C'était pas déjà le thème du précédent ?" "Non l'Homme; dans Harry Québert, Marcus enquêtait sut le passé de son mentor et prof de fac, pas sur ses cousins". Parfois l'Homme ne fait pas d'effort, et j'ai comme l'impression que le fait que Jojo soit plutôt beau gosse ne jouerait pas en sa faveur. Il marmonne (en mauvais joueur qu'il est), "Mais dis, Galéa, c'est pas de lui dont tu avais dit qu'il n'avait pas un style à casser des briques ?", "Si c'est lui... mais ça n'empêche pas d'aimer ses romans non? et tu sais qu'il a fait pleurer Attila quand même?". "Ah ouai quand même". 

Quand Jojo nous parle de Marcus, il évoque une trilogie américaine (youyou!!! t'entends ça Attila? ceci-dit, attention, écrire n'est pas publier, il l'a bien signalé). Un chouette dialogue s'engage sur le plateau au sujet des horaires d'écriture (Granger et Dicker attaquent à 4h du matin...je pense que j'ai toutes mes chances -quand j'aurai eu my third- de me lancer dans un best seller). Avec l'Homme on aime cet échange, mais quand Busnel reprend la parole, je trouve qu'il en dit vraiment trop : "c'est un livre sur le drame de la jalousie". Pour moi, c'est là que l'émission bascule, j'aurais aimé qu'on parle de Hillel, de la Floride, du métier d'écrivain, de la maison au bord de la mer, bref de tout ce que je trouve au coeur du livre. Mais on dérape sur de longues digressions sur la jalousie, l'image que les autres renvoient, ce qu'on propose de nous-mêmes.... digressions que l'Homme trouve assez banales, et je ne peux pas lui donner tort. Pourtant j'aime tout dans le propos de Jojo surtout quand il nous parle de son souci de clarté dans ses romans, c'est bien, on sent qu'il respecte son lecteur (et ça nous change de ceux qui reconnaissent être dans le flou et nous le livrer tel quel). On retrouvera les questions et réponses ici (à peu de choses près). 

Un nouveau dialogue bien passionnant émerge au sujet de la construction des livres, les plans plus ou moins précis de trame chez Grangé, des synopsis écrits ou pas à l'avance chez Zeniter, et l'absence de plan chez Dicker. On aime entendre les auteurs parler de leur manière d'écrire. 


Busnel enchaine sur Alice Zeniter qui publie Juste avant l'oubli chez Flammarion/Albin Michel. A priori le sujet m'emballe, mais je sens l'Homme très dubitatif "Encore une histoire de fille qui fait une thèse, non pardon, hein, mais je n'en peux plus de cette thématique". Tu m'étonnes. J'ai beau lui dire qu'il y a un côté polar là dedans, que ça se passe sur une île, avec des universitaires et que si j'ai un peu de chance, ce sera caustique et méchant. On ne va pas se mentir,  sur la blogo les billets élogieux ne sont pas légions, (et les billets tout court non plus en fait), alors que le livre est sorti en août.  Ratage ou pas ratage?


Busnel parle d'une "faux polar mais un vrai roman pour le couple". L'Homme ricane dans son coin. Moi, j'y crois encore, je sens quelque chose un peu dans la veine de La Plume de l'ours. J'aime l'idée que Zeniter invente un auteur de toutes pièces, j'adore le principe du huis-clos des universitaires pendant un colloque, je valide le principe d'une île désolée et hostile, et bien sûr je ne suis jamais contre un meurtre etc....En plus Zeniter avoue qu'on l'accuse d'avoir caricaturé les universitaires, et moi j'ai un mauvais fond, j'aime l'idée de la caricature, d'autant qu'avec eux, il y a rarement besoin de forcer le trait, hein Alice ?.

Ouaich ouaich ouaich, oui mais voilà la thématique dominante, ça a quand même bien l'air le couple, ses grandeurs et ses bassesses, Busnel nous parle du "cynisme amoureux", elle répond par les faux "sacrifices" qui sont autant de mesquineries dissimulées. Busnel conclut avec un "très beau roman sur les rapports hommes-femmes". Ah bon ?! ouh la....

On passe à Grangé et son Lontano chez Albin Michel, avec des flics de père en fils, un journaliste suicidé, un serial killer qui cloue ses victimes (bon déjà j'ai du mal à finir mon assiette). Thriller oui mais aussi roman sur la famille et les égouts de la République. Busnel tente un maladroit "comme disent les jeunes, ce sont 800 pages qui se fument en deux jours" (Mon Dieu, mais quels jeunes fréquente-t-il Busnel? Ceux des années 90? Mais c'est nous alors!!! Oh François, on touche la quarantaine là, on n'est plus si jeunes!!).

 Bon revenons à l'Homme-clou (le serial killer). Je me sentais moyen moyen pendant la description de Jean-Christophe, mais ça va mieux quand il enchaine sur un personnage qu'il caractérise comme "un Pasqua de gauche" ... tiens l'Homme ne réagit pas. Ah bah oui, il a sorti le tome 2 du Trône de fer...

Et c'est vrai qu'il y a une lenteur dans cette émission. Comment une affiche aussi exaltante peut-elle être un peu ennuyeuse? Pourtant,  c'est beau ce que dit Grangé, j'ai monté le son pour que l'Homme entende,  "je n'ai jamais pu digérer la sadisme et la cruauté humaine, je règle ça avec les romans policiers". Il m'émeut Grangé dans cette déclaration. Et j'aime encore plus quand il compare les thrillers pour les adultes aux contes pour les enfants: ce besoin de terreur avant de se coucher. Je le trouve extra, honnête, pertinent. Et ce qu'il dit sur le combat entre l'audiovisuel et la lecture est formidable, intelligent, pertinent (l'Homme me fait remarquer qu'il est du côté du papier ce soir). Grangé, il a une vraie grâce dans ses propos. 

Le problème, c'est que Busnel ne peut pas s'empêcher de nous ramener sa grande question "est ce que ça répare la littérature?" (mais on s'en contrefiche punaise, mince). Après Angot le mois dernier, c'est Dicker qui s'y colle...et qui noie joyeusement le poisson. François, arrête ta psychanalyse littéraire. Non. Insatisfait de la réponse de Jojo, il interroge Grangé, qui fait semblant de ne pas entendre, et enchaîne sur autre chose.

Pourquoi, mais pourquoi ça ne fonctionne pas, avec  trois auteurs francophones de qualité, qui s'entendent bien, s'écoutent et interagissent les uns avec les autres? Pourtant on touche du lourd, les secrets de famille, les compromis avec soi-même, le fond des âmes, alors qu'est ce qui fait que l'Homme bouquine George R.R. Martin et que j'échange des textos avec Marjo

La séquence "découvrons une librairie" nous réserve une petite surprise (genre "Sacrée soirée").  Hier soir, LGL nous présente une libraire suisse qui est ...tadadam (roulement de tambour et suspens sur le plateau) ...qui est la mère de Jojo, libraire suisse tout à fait sympathique qui nous parle de Gary. Bon, on sent quand même bien que, chez les Dicker, on n'est pas du genre à verser sa larme devant les caméras, ni à se répandre sur les liens familiaux...on sent Busnel assez déçu.


Enchaînement sur ce que notre François considère visiblement comme le clou de l'émission : Richard Ford et En toute Franchise chez l'Olivier. Inculte comme je suis en littérature américaine, je me souviens que Canada avait été salué en son temps. Et je comprends que Ford reprend dans cet opus l'un de ses personnages récurrents qu'il met face à la vie, à la douleur et aux bilans d'une existence. A la question, "tu sais qui c'est Franck Bascombe" je réponds "non". C'est pas grave, je vais me concentrer.

"4 tableaux magnifiques de l'Amérique en dépression" nous promet Busnel et le cri du lézard le présente de la même manière. Donc ce sont des nouvelles. Ouch. Richard Ford, il est classe et élégant, un peu à la Clint Eastwood, des yeux bleus à tomber par terre (mais vraiment par terre). Son credo c'est "qui est la cause de quoi?". C'est bien simple, même si je suis absolument seule devant ma télévision:  j'adore ce qu'il dit. Ford, il bloque complètement sur l'ouragan Sandy, et c'est génial pour quelqu'un comme moi, officiellement monomaniaque. Un auteur obsédé par un événement, et qui se sert de la littérature pour le comprendre, ça me parle.

Mais quel beauté dans son propos! D'autant qu'il m'accorde une petite satisfaction personnelle: quand Busnel lui demande si Sandy est la métaphore d'une amérique en déclin, Ford lui répond (et là je fais des bonds de joie sur mon canapé) : "Oh Mon dieu pourquoi ce que je dis serait forcément une métaphore, pourquoi un événement ne serait-il pas juste un événement?". Moment délicieux pour la téléspectatrice tordue et malveillante que je suis. Oui! pourquoi tout décortiquer tout le temps, pourquoi chercher des sous-textes partout, pourquoi la littérature ne se suffirait-elle pas à elle-même, juste pour le plaisir qu'elle nous procure? 

Je vous le dis, si ça continue, je vais me convertir à la littérature américaine, je le sens, l'histoire pour l'histoire, l'événement pour l'événement, sans nécessairement de clefs ni de symboles. J'aurais préféré qu'il lui parle de Franck Bascombe, de son personnage récurrent, du pourquoi, du comment. C'est là que je me dis qu'il a une petite forme François quand même...

"Un grand livre sur le rapport aux autres"...et si c'était ça la vraie finalité d'une vie? Me dis-je tout haut, au moment où Ford, grandiose assène la nécessité d'"avoir un peu d'autorité sur son propre comportement". Il est top Ford dans ce qu'il dit des gens, des peuples, des généralités. Dommage que ce soit des nouvelles son livre, car vraiment, la philosophie de ce romancier, inconnu de moi, est très belle.

Pour conclure, une émission inégale qui doit tout à ses invités, mais qui, pour moi, n'était pas à la hauteur de son affiche. Je regrette finalement pas mal de poncifs  (du genre "la littérature comme refus des généralités"), un manque de souffle, de spontanéité. Un petit quelque chose qui ne prend pas, une mayonnaise qui retombe. Et puis il y a cette impression pendant le générique que l'émission commence vraiment quand on voit Ford et Dicker, loin des caméras, commencer ensemble une conversation dont on ne saura rien. 

Certes, c'était bien, respectueux, interactif, mais il a manqué ce petit plus qui parfois se produit avec la magie du direct, une faille qui s'ouvre, un moment de vérité quand les auteurs échangent entre eux, un moment de lâcher prise aussi, sans doute. 

L'Homme en enchaîné direct sur le match après avoir lu 2 chapitres du Trone de Fer pendant l'émission. 

Messenger de 21h46: Attila a trouvé ça top (et venant d'elle ne c'est pas rien) donc autant c'est mon karma un peu a la ramasse en ce moment, les élections des CM2 aujourd'hui, ou mes nouveaux bas de contention déprimants qui m'ont fait perdre mon objectivité. Peut-être que j'étais là mais pas là au final (contrairement à l'Homme qui n'était pas là du tout et qui a décroché après Jojo en préférant lire que regarder la télévision). 

PS - message personnel à François : reprends-toi, laisse tomber les questions à la noix, reviens aux bases. Tu sais quoi, on préfère les romans aux romanciers, laisse les explications psychanalytiques aux tabloïds et profs de fac. L'intrigue, les personnages, le décor, le style et l'angle se suffisent à eux-mêmes...La littérature sert à se faire du bien, le reste n'est que galéjade. 

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