lundi 19 octobre 2015

Mr Gwyn

Alessandro Baricco, Mr Gwyn (2011)
Traduction Lise Caillat
Folio, 2015, 215 p.

Voici un livre à côté duquel j'ai complètement failli passer, pas à cause du livre en lui-même mais des circonstances qui l'ont accompagné. Je l'avais vu chez Kathel, Mior, Petite Balabolka (pour les plus récentes), et j'étais sûre de l'adorer, d'autant qu'Océan-Mer m'avait emballée il n'y a pas loin de 15 ans.

Et naïve, je m'étais dit : "Ma Galéa, 200 pages ça va passer tout seul, en trois soirées c'est plié, et ça va te faire un bien fou".
Que nenni. Quelle présomption de ma part.

Jasper Gwyn c'est le nom d'un écrivain qui arrête d'écrire et, à l'instar de ceux qui arrêtent de fumer, en fait une déclaration solennelle, et vu que c'est un auteur célèbre, il la fait dans Le Guardian (quand d'autres se contentent de leur blog). S'en suit une volonté de devenir copiste, c'est à dire, selon Jasper, de faire des portraits écrits des gens. Non pas des descriptions des traits des individus, ou même un résumé de leurs parcours de vie, mais tout à fait autre chose qui touche finalement à l'âme de chacun, et qu'il est impossible d'expliquer ou de décrire (et dont on ne lira pas une ligne...dans cet opus là en tous les cas...).

Comme toujours, il y a chez Baricco quelque chose qui est à la limite du fantastique ou plutôt du surnaturel poétique, comme cette petite dame (ou plutôt le souvenir de cette petite dame) qui l'accompagne dans l'aménagement de son atelier. C'est toujours discret, c'est toujours en arrière plan, mais c'est bien là, et cela donne cette atmosphère si particulière aux romans de Baricco. 

Nous voici transportés dans son atelier de "copiste" donc, un endroit complètement étrange, que Gwyn aménage de manière très personnelle, et où les modèles (qui ont commandé leur portrait), posent nus. Les pages concernant les portraits, en commençant par celui de Rebecca, son premier modèle, ont quelque chose de totalement hors du temps. Si on est soi-même, au moment de la lecture, dans un état un peu second (genre gros rhum, somnolence, horaires décalées, insomnies) l'impression d'avoir pris des substances est garantie. C'était mon cas. 

Il faut rajouter à cela une galerie de personnages assez merveilleuse: une petite dame et son cabas (en fait son fantôme parce qu'elle est morte), un agent littéraire handicapé mais truculent, une secrétaire au physique  étonnant, un très vieux vendeur d'ampoules, une jeune fille perverse... Tous plus improbables les uns que les autres, ils sont totalement réussis et indéniablement attachants. Sans compter que le romancier ne nous parle pas que des âmes, il y a aussi dans ce livre un fond de sensualité qui nous parle des corps d'une manière vraiment touchante en faisant cohabiter sexualité  et poésie. 

Et où Baricco est vraiment fort, c'est qu'après nous avoir emmenés dans des sentiers étranges (où j'avais l'impression d'être droguée), il retombe assez magistralement sur ses pattes, avec une fin de roman vraiment formidable, sous forme d'enquête, qui nous explique ce qu'il entend par l'idée du portrait (je ne mets pas l'extrait pour ne pas déflorer mais ça m'a fait un peu le même effet que la découverte de la finalité du CFR), parce que la vraie question, c'est : qu'est ce qui définit le mieux la personne que l'on est ? (trois jours que je m'interroge sur cette question du coup). 

Ne nous y trompons donc pas, ce roman n'est pas de ceux, très légers, qui nous font passer une bonne après-midi, dans Mr Gwyn, il y a une réflexion très profonde sur les vertues de l'écriture, le rôle du romancier et le sens de la vie:

"La seule chose qui nous fait sentir vivants, est aussi ce qui, lentement, nous tue. Les enfants pour les parents, le succès pour les artistes, les sommets trop élevés pour les alpinistes. Ecrire des livres pour Jasper Gwyn" (p.36).


Et Mr Gwyn a aussi cette particularité de la mise en abîme que j'affectionne tant en littérature, celle de mettre des livres dans le livre, et là il réussit quelque chose à la frontière entre la réalité et la fiction (je n'en dis pas plus, mais Kathel le fait ici). Baricco fait toucher le réel et l'imaginaire, à travers ce qu'il y a de plus passionnant pour un lecteur : les livres, et ce qu'ils disent des hommes.


Ce billet est une double participation 
* au mois italien d'Eimelle par ce que Baricco est italien (à mon avis ce sera ma seule, vu mon efficacité redoutable cet automne), 
a year in England de Titine  (l'intrigue se passe à Londres).

Fournisseur de ce billet: livre acheté dans la meilleure librairie de toute la Provence ;-)

66 commentaires:

  1. Encore jamais lu Barrico. C'est bien lui qui a écrit Soie? Je ne sais pas si j'aurai l'occasion de relire de l'italien avant la fin du mois, mais le Camilleri que je viens de finir ne m'a pas emballée. Je lirai plutôt Barrico la prochaine fois!

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    1. Oui c'est lui ...c'est un auteur inégal, j'avais adoré Océan mer et pas du tout aimé le suivant (dont j'ai oublié le titre).

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  2. Une lecture qui avait su me toucher, me surprendre, m'amuser et n’impressionner tout à la fois ! "Les livres, et ce qu'ils disent des hommes", tout mon projet de lectrice :-) Bisette ma Galéa !!!

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    1. Je t'embrasse aussi chère Céline ;-)
      (et encore je l'ai lu dans un moment où j'avais du mal à ma concentrer je pense que j'aurais pu l'apprécier davantage si j'avais eu l'esprit plus libre).

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  3. un livre atypique et au charme pénétrant , assurément :-)
    Barricco joue une petite musique particulièrement inventive et décalée dans cet opus
    Et maintenant en Poche !

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    1. Oui c'est cela, comme Modiano il sait installer une ambiance !!!!

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  4. Un titre d'une grande force. J'ai été conquise et particulièrement étonnée par cet univers autour de l'écriture et toute la magie qui en ressort. L'homme est fascinant, sa première complice nourrissant également l'aura du héros (qui le lui rend bien). Les duos secondaires sont particulièrement bien trouvés, ce qui n'est pas toujours évident.
    Un titre "phare" de mon été.

    https://aumilieudeslivres.wordpress.com/2015/08/21/mr-gwyn-alessandro-baricco/

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    1. Tu as du le lire au bon moment alors, car je n'en ferai pas un titre phare même si vraiment je souscris à tout ce que tu dis.

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  5. Un gros rhum ? Je ne suis pas sûre que ce soit indiqué, dans ton "état" ! Quant au gros rhume, soigne-le bien ! ;-) Merci pour les liens !

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    1. Tu vois à quel point ça m'obsède cette abstinence.....;-)

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  6. J'aime beaucoup la façon dont tu le présentes! Je l'ai acheté il y a peu, très tentée par Moka qui l'a ADORE! ps: je t'ai envoyé un mail, tu ne l'as pas reçu? juste pour savoir si tout allait bien ;)

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    1. Oui pardonne moi LAeti, j'ai une boite mail complètement saturée, je réponds extrêmement en retard...jai honte....

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  7. Bon, j'ai souvent vu des chroniques sur les blogs concernant cet auteur, beaucoup même, et je n'ai jamais eu tellement envie d'essayer. Impossible de te dire pourquoi car je pense que c'est certainement un équilibriste, voire un trapéziste à sa manière.
    La dernière phrase que tu cites, heu, comment dire...je la trouve un peu niaise et convenue mais ce n'est que mon avis ! L'apiniste le romancier et les parents...bref.
    Mais dis-moi, tu n' avais pas arrêté de boire Galinette ?? Je dis ça à cause du gros rhum...joli lapsus non ??
    Je t'embrasse !

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    1. Ah ah , vous remarquez tous mon lapsus, ce qui montre vraiment ma réputation d'ivrogne.
      Bon tu le sais, les formules c'est toujours convenues et fondées à base de pensée simplifiée, mais je le trouve vraiment très vraie cette phrase, en tous les cas au moment où je l'ai lue, elle m'a parlé. Mais tu as sans doute raison....

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  8. Il est sur ma liste depuis un moment mais après ce billet, il va remonter en pole position!

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  9. J'ai beaucoup aimé Novecento mais je n'ai pas trop suivi cet auteur par la suite... à part Soie. Celui-ci me plaît par deux de ses aspects : une réflexion sur l'écriture et le livre dans le livre! Quant à avoir l'impression d'être droguée, alors, c'est qu'il y a va fort Bariccco!

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    1. Je t'assure avec le rhume parfois je me sentais complètement dans le flou...

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  10. Je l'ai lu cet été, effectivement, on se lance dans un petit bouquin qu'on imagine fastoche et en fait...Il y a une très belle réflexion sur ce que peut être un portrait (tel que Mr Gwyn l'entend). Et son scénario est absolument surréaliste. J'ai beaucoup aimé.

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    1. Oui c'est exactement cela, qu'est ce qu'un portrait dit de nous ?

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  11. Conclusion : il faut le lire mais cela prendra plus que trois soirées sans compter les autres soirées consacrées à trouver des réponses aux questions philosophiques.

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  12. Un très bon livre original et bien écrit.

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  13. Pas encore lu. Il me fait de l'oeil. Je pense que je succomberai avec plaisir

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  14. Mr Gwyn ! Lu et soufflée j'ai été ! Mais quel génie ce Baricco ! Et quel régal son écriture ! Il faut maintenant que je lise "Trois fois dès l'aube". A priori, il y a un lien. Je me délecte d'avance !

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    1. Mais oui c'est le livre dont il est question à la fin que Gwyn aurait écrit sous pseudo !!!!

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  15. Autant j'avais aimé "Soie", autant j'avais été déçue par "Océan mer". Mais je suis prête à redonner une chance à l'auteur et à me lancer dans celui-ci. L'histoire est intrigante.

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    1. AH mince, c'est vrai ? Tu n'avais pas aimé Océan-Mer ?! Punaise, j'avais adoré !!!
      Oui c'est le bon mot cette histoire est très intrigante!!

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  16. Rooo tu cites mon préféré de Baricco, lu comme toi il ya 15 ans, "océan mer" ! Je devrais donc aussi adorer celui ci !

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    1. Je l'ai moins adoré qu'Océan-Mer, sans doute parce que j'ai 15 ans de plus....et qu'Océan-Mer, c'était mon élément ;-)

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  17. Acheté à sa sortie en grand format et toujours pas lu. Pourtant, c'est une évidence je vais adorer ce roman !

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  18. J'ai lu Soie et j'étais restée sur ma faim. Le sujet dont parle ce livre m'intéresserait bien, mais pas sure que j'accroche à son écriture. Mais c'est vrai que ça donne à réfléchir.

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    1. AH mince pourtant Soie est généralement considéré comme son meilleur non ?

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    2. oui, mais je crois que j'aime les détails, les fresques historiques, et là tout est survolé. C'est le principe de son écriture j'ai l'impression, mais du coup, il m'a manqué quelque chose.

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    3. ah mince, je croyais que c'était son livre phare, mais j'avais tellement aimé Océan-Mer que j'avais peur d'être déçue, du coup je vais attendre un peu.

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  19. Merci pour ce titre que je ne connaissais pas

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  20. "finalité du CFR"... je ne comprends pas du tout... et Google m'embrouille l'esprit, là, pour le coup...
    De désespoir, je retourne à mes NEO PI-R, EPQR-A, PDQ IV, et autres sigles dont je maîtrise la signification... ^^
    Bises, Galéa...

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  21. Mais pourquoi diable est-ce que je n'arrive pas à être attirée par cet auteur qu'apprécient mes copinantes ?!!

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    1. Il y en a tellement d'autres que ce n'est pas si grave ;-)

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  22. Wahou ! Le moins que l'on puisse dire est que tu es convaincante !
    J'ai hésité plusieurs fois à acheter ce livre. J'ai adoré Océan-mer qu'une amie m'a conseillé il y a quelques années, mais la couverture de Mr Gwyn et le titre m'ont à chaque fois rebuté, et puis j'ai beaucoup d'a priori sur les livres qui parlent d'un écrivain. J'ai tendance à soupçonner l'auteur d'être à cours d'inspiration... Mais là tu me donnes sérieusement envie de réviser mon jugement ! ;)

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    1. C'est effectivement le risque, je n'en aurais néanmoins pas fait un coup de coeur, mais c'est vraiment un bel exercice.

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  23. Un roman profond, bien moins léger qu'il ne parait au premier abord... Et marquant!

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  24. Une lecture que j'avais beaucoup aimée.

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  25. J'ai beaucoup aimé celui-ci comme d'ailleurs j'ai aimé "Soie" !!! Un auteur à lire assurément !

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  26. Oh my, il est dans ma liseuse depuis Tolkien sait quand... Je n'arrive pas à lire TOUT ce que je veux :-(

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  27. Moi aussi, je me suis fait avoir. J'ai cru prendre un petit livre léger mais pas du tout...Depuis, j'ai lu "Novecento : pianiste" et j'ai adoré. Maintenant j'hésite entre "Soie" (surtout que Delphine-Olympe m'a signalé qu'il existait une édition illustrée par Rebecca Dautremer) et "Océan mer"...

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    1. Je n'ai pas lu Soie, mais je me suis vraiment régalée avec Océan-Mer....

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  28. Ah mais moi aussi je croyais qu'il s'agissait d'un petit livre facile et vite lu ! Me voilà (bien) avertie :).

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    1. Ceci-dit, il se lit vite quand même, mais le propos est profond c'est certain.

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  29. Bon, bon, bon... il y a des billets comme ça qui vous font passer du "il faudrait que je le lise celui-là" à : "je le note pour mon prochain passage à la médiathèque" ;)

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  30. Mais ça donne super envie, nom de Zeus !

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  31. Je suis admirative de Baricco depuis Soie et Novecento, pianiste ! Bizarrement celui-ci ne m'attirait pas mais là alors, ton billet me fait dire qu'il va finir dans mon panier à ma prochaine descente en librairie ! ;) Il y a une phrase magique qui m'a décidée : "frontière entre réalité et fiction", là je craque ! ;)

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    1. Dis donc Aspho il faut vraiment que je me mette à Soie alors ;-)

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