lundi 21 août 2023

Les enfants sont rois-Delphine de Vigan

Que dénonce Delphine de Vigan dans Les Enfants sont rois ?

Les Enfants sont rois, c'est l'histoire d'une famille française d'influenceurs, dont la petite fille Kimmy s'évapore subitement. La moitié du livre est consacrée à l'enquête sur sa disparition, l'autre partie à ce que chacun des protagonistes est devenu 10 ans plus tard (dans le futur donc). Même si le roman se lit vite et sans déplaisir, c'est une déception.

Les enfants sont rois- D. de Vigan

L'histoire : l'introuvable subtilité 

Force est de constater que Delphine de Vigan a choisi le versant évident des Réseaux Sociaux. On sent qu'elle s'est beaucoup documentée, mais essentiellement chez les Américains. Du coup, le trait est vraiment grossier. La famille d'influenceurs en question est une vaste blague : les enfants sont mis en scène quotidiennement pour vendre des produits Nike et Disney, pour tourner des vidéos Youtube, pour déballer des paquets, faire semblant d'acheter des produits et... Tout est excessif et raconté à base de filtres, de paillettes, de surconsommation, d'abondance d'objets et de "bisous d'étoiles". Ces comptes existent bien sûr, mais ce qu'elle dénonce est tellement évident. Pas besoin d'un doctorat de pédo-psychiatrie pour deviner qu'aucun enfant ne peut s'épanouir ni se construire comme cela. Enfoncement d'une porte ouverte. 

"Mélanie avait attendu d'avoir dépassé les 20 000 abonnés pour introduire les premiers déballages de jouets : œufs surprises, sucette Chupa Chups et pâte à modeler Play Doh" (p.118)

Les personnages : entre caricature et indigence

Les gros poncifs que Vigan balance à ses lecteurs correspondent à ce que chacun imagine des RS. 

 Mélanie : le portrait-robot de l'influenceuse

Mélanie, la mère et personnage principal du livre, prend racine en 2001 pendant le Loft. OK. Bien sûr elle devient une fan de téléréalité, évidemment ses enfants portent des prénoms américains, elle est inculte, fade, souffre du manque d'amour de sa mère et jalouse sa sœur. Par voie de conséquence, comme toute femme nolife, elle adore les like, les followers, les émoticônes. Bref, 20 ans après le Loft, elle utilise ses enfants pour soigner son ego blessé. Même quand Mélanie pense, cela manque de substance. 

Clara : l'archétype du "sans réseau social"

On retrouve les mêmes facilités sur la policière qui enquête sur la disparition de Kimmy. Clara est une belle âme seule, fille unique d'un couple d'alter mondialistes, élevée sans écran, avec des valeurs humaines indéboulonnable et un esprit critique affuté. Clara ne peut s'engager avec personne tellement le monde est laid et qu'elle est pure. On comprend bien que Clara et Mélanie sont des deux faces d'une génération née dans les années 80'.

Le malentendu entre Vigan et moi

Je m'attendais à toute autre chose. Je pensais que Vigan aurait choisi d'autres profils, plus ambigus, plus délétères, plus romanesques. Car les compte famille intéressants sont ceux qui frôlent la perfection. Les grands pourvoyeurs d'éducation bienveillante, de calme et volupté conjugale. Je m'attendais à ces mères qui ne vieillissent pas, qui stimulent remarquablement leurs enfants, qui cuisinent healthy. Ces comptes élégants avec des enfants impeccables en toutes circonstances, qui savent lire à 4 ans et trient leurs déchets à 5. Ces comptes qui font de la publicité haut de gamme pour vêtement de luxe, qui recommandent des adresses branchées pour les vacances, qui vendent des coachings éducatifs onéreux et donnent des codes promo pour des menus équilibrés livrés toute la semaine à domicile. Dans ces comptes là, on peut vraiment imaginer que les enfants sont heureux, stimulés, écoutés; et c'est là que je m'attendais à croiser Vigan.

La question c'était la monétisation que les bonnes mères de famille ont accepté contre l'image de leurs enfants. Il y avait tellement à faire, tellement à décortiquer, surtout pour Delphine de Vigan qui reste pour moi la romancière des ambiguïtés et de l'envers des choses.

Bref ma lecture partait sur un quiproquo (comme il y a 10 ans avec Petersen, mais exactement pour les raisons inverses)

Les enfants : les vrais "rois" du roman de Vigan

Évidemment, cela reste un un roman qui se dévore avec des passages très intéressants et une fin réussie. L'idée d'imaginer ce que peuvent devenir ces enfants-publicitaires dans un avenir proche est tout à fait intéressante. L'analyse psychologique de l'engrenage de l'engagement est convaincante : la soif d'être vue, l'épuisement d'être scrutée. Le coup du papillon final c'est vraiment pas mal. La boucle avec the Truman Show, c'est propre, c'est bien fait. Le personnage de Sammy (le frère) est intéressant, même si c'est resté dans le domaine de l'ébauche. La relation entre le frère et la sœur est émouvante : le rôle de chacun, la question de la liberté, de l'individu qu'on peut ou pas devenir. La folie qui rode, l'abandon de soi qui s'impose.

"Mais Big Brother n'avait pas eu besoin de s'imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d'être son propre bourreau. Les frontières de l'intime s'étaient déplacés". (p. 236)

Bref, Vigan a remarquablement théorisé l'impact des Réseaux Sociaux, mais force est de constater qu'elle n'a pas su en faire une histoire à la hauteur du talent qu'elle a. De cette romancière, je m'attendais à un roman à la lisière des choses. Je me suis même demandée si Gallimard lui avait fait une commande. Quelque chose comme "il faudrait un roman sur les ravages des RS surtout avec la loi qui va passer sur l'exposition des enfants, tu te sens pas de faire quelque chose là dessus ?".  

Pour le coup, c'est compliqué d'écrire sur ce qu'on ne connait pas.

Les Réseaux Sociaux: lot de consolation des gueux en quête de reconnaissance

Et si Vigan rate à ce point (selon moi hein), c'est parce que les RS, c'est pour les gueux et qu'elle n'en fait pas partie. Ce qu'elle a besoin de raconter de sa vie est rendu visible par son éditeur ; alors que les chaînes et comptes divers ont été inventés pour les gens qui ne passent pas à la télévision, qui n'ont aucune reconnaissance publique et qui sont coincés dans leur statut de lambda. Sur les RS, les randoms parlent aux randoms et que c'est pour cela que ça marche (je parle de nous les amis !!). Quand on est née du côté des notables, des intellectuels, de ceux qui font les choses et qu'on écoute et qui sont visibles, on ne peut pas bien saisir le mécanisme, ni le vertige de la visibilité.

Pour comprendre la zone grise, peut-être faut-il avoir un pied dedans.

Le roman sur les Réseaux Sociaux : un pari impossible ?

J'attends le roman qui décortiquera les choses. J'attends le romancier qui saura parler de cela, même si je doute qu'il existe, car je ne pense pas que ce soit tout à fait compatible d'être à la fois un écrivain et un grand consommateur de Réseaux. J'attends finalement l'auteur qui saura parler de ma génération.

Vigan démarre son histoire en 2001 avec Loft Story, et c'était très prometteur pour moi. Je me souviens de l'Homme et moi, avachis devant notre télé, à la fois circonspects et fascinés d'être devenus des voyeurs autorisés. La vacuité érigée au rang de spectacle. Des gens de notre âge acceptaient d'être observés comme des animaux dans un zoo. 

Il parait que l'été 2001 est l'instant où le monde a basculé. C'est indéniable. Le 5 juillet, les finalistes du Loft sortaient de leur expérience sous les caméras et hourras d'une foule hystérique ; le 11 septembre toutes les télévisions du monde retransmettaient l'attaque des Twins Towers. Avoir la vingtaine en 2001, c'était assister sans le savoir à la fin d'un monde. 

Bref, j'en attendais vraiment trop.

Delphine de Vigan, Les Enfants sont rois, 2021 (Gallimard), folio, 2022, 364 p.

lundi 14 août 2023

Rosa Candida-Audur Ava Ólafsdóttir

 Rosa Candida, l'étrange petit roman qui aide à supporter le fracas du monde

"Comme je vais quitter le pays et qu'il est difficile de dire quand je reviendrai, mon vieux père de 77 ans veut rendre notre dernier repas mémorable" (incipit).

Couverture Rosa Candida
Rosa Candida c'est l'histoire d'un jeune homme de 22 ans qui quitte l'Islande (où rien ne pousse), pour rejoindre un monastère étranger qui abrite ce qui fut la plus belle roseraie du monde. Dans son périple, il transporte des boutures de rosa candida, une rose à 8 pétales. C'est une bien étrange aventure que celle dans laquelle se lance Arnljótur pour vivre sa passion : faire pousser des végétaux. Et finalement, cet étrange petit roman permet de se réconcilier avec l'être humain, en ce temps d'actualité fracassante.

Une histoire de famille

Rosa Candida c'est 77 chapitres (oui oui comme l'âge du père) qui raconte la famille. Pas vraiment la famille au sens traditionnel. La famille dont Arnljótur est issu, c'est un vieux père, un frère jumeau handicapé et le fantôme bienveillant de la défunte mère. Et puis il y a la famille qui pourrait exister, avec une petite fille de 9 mois, née par hasard d'une rencontre avec une jeune femme généticienne qui va et vient durant le livre. Rosa Candida raconte le lien familial, l'associe à la nourriture, au fait de faire à manger pour les autres. Il y a la question de recettes perdues et de celles qu'on invente. De tout cela, il en ressort énormément de douceur, de bienveillance. Pour certaines personnes, c'est thérapeutique ce genre d'ambiance.

Une sorte de roman d'apprentissage

Rosa Candida c'est aussi un roman d'apprentissage. Un jeune homme, pas encore tout à fait adulte, part à la découverte du monde. Avec même un petit côté road trip puisqu'une partie du livre se passe dans une voiture. Pendant tout le trajet vers le monastère, le héros couve ses boutures, transportées dans des bouteilles en plastiques, qu'il essaie de maintenir en vie envers en contre tout. On y trouve tous les ingrédients du roman d'initiation : les rencontres, les aléas, la question des corps. Sauf que c'est l'inverse de Balzac ou Flaubert. Il n'y a pas la découverte de la laideur du monde. Étonnamment, la cupidité, la méchanceté et le désenchantement sont absents de cette curieuse quête végétale.

Rosa Candida, Ólafsdóttir et le Christ

Ce n'est pas qu'il ne se passe rien de tragique dans cette histoire. Bien au contraire. Il y a deux accidents de voiture épouvantables, des wagons de solitude, des abandons et beaucoup de fantaisie. C'est juste qu'il n'y a pas de malveillance ni d'indignité. Arnljótur n'est pas Rastignac. Il ne perd pas ses illusions sur le monde et sur la vie ; il ne devient pas quelqu'un dévoré d'ambition. Le narrateur est un meilleur homme à la fin du livre qu'au début. Et tout au long de la seconde partie, on sent poindre quelque chose d'un peu christique et de vaguement non-violent. Il y a un prêtre cinéphile, un bébé thaumaturge, un jardin convalescent, un vitrail rassurant.

Rosa Candida doit se lire au bon moment (je sais que certains s'y sont ennuyés). C'est un livre chemin, un voyage à l'envers des codes, un roman d'apprentissage à rebours dans lequel on ne cherche pas à conquérir le monde mais plutôt à y trouver sa juste place. La première fois que j'avais lu Ólafsdóttir avec l'Exception, j'avais été charmée. C'est une romancière qui a une foi profonde en l'humain, et je me demande si ce n'est pas ce dont le monde manque en ce moment.

Audur Ava Ólafsdottir, Rosa Candida (2010)  Points, 2012, 333 p.

Traduction : Catherine Eyjólfsson

jeudi 27 juillet 2023

Au Bonheur des Ogres-Daniel Pennac

J'ai tenté pour vous : découvrir Benjamin Malaussène, 38 ans après tout le monde

La saga des Malaussène, forcément ça m'évoque quelque chose, puisque le premier tome est sorti quand j'étais enfant, alors même que je ne savais pas encore lire. Mais je ne sais pas, je n'étais pas plus attirée que cela. Rien que le titre du premier volume me faisait un peu peur. Au Bonheur des Ogres m'évoque quelque chose à mi-chemin entre Zola et de Bettelheim. En gros, on se doute que ce ne sera pas une ode joyeuse à la grandeur de l'Homme. En plus, l'illustration de Tardi me faisait penser à une bande de vieux dégueulasses pas sympas; bref ça fait 25 ans que je me dis qu'il n'est pas pour moi.

Au Bonheur des Ogres-Pennac
Daniel Pennac, Au Bonheur des Ogres 

Et tout à coup, le bon moment

À un moment, on tombe dessus (où bien est-ce une émission de radio qui a parlé du dernier tome?). A mon âge théoriquement, les ogres ne font plus peur. Toutefois, tout ce que j'imaginais de ce livre quand j'étais jeune se révèle juste. Il se déroule bien dans un grand magasin, il y a des mangeurs d'enfants qui ressemblent à s'y méprendre à la première de couverture. Mais il y a aussi tout le reste.

"L'histoire commence un soir de Réveillon de Noël, dans un grand magasin, quelque part dans les années 80

"La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée" (incipit)

Le héros est un pauvre type, employé d'un grand magasin à un poste obscure. Il est le salarié responsable de tout les ratés de la société de consommation. Il est celui qui doit suffisamment faire pitié au client pour que ce dernier ne porte pas plainte contre le magasin. C'est drôle et gênant à chaque fois. Et puis, tout à coup une bombe explose, et tout le roman suivra l'enquête pour découvrir le pourquoi du comment. D'autant que notre héros est le principal suspect.

Daniel Pennac : un auteur rock

Je ne sais pas très bien comment j'avais cerné Pennac depuis que je lis mes livres toute seule, mais manifestement, il n'est pas le vieux monsieur sage et un peu ampoulé que j'imaginais. Malaussène est un héros de roman comme je les aime : un peu loser, un peu à la marge et assez drôle. Évidemment, le côté famille dysfonctionnelle tout de suite ça me le rend sympathique. Et puis c'est très années 80' comme état d'esprit, avec des allusions vaguement malaisantes qui ne passeraient peut-être pas aussi bien maintenant (l'attirance du narrateur pour sa petite sœur par exemple).

Au Bonheur des Ogres : l'Homme et la laideur

La plus grande partie des personnages sont complètement pourris, cupides, égotiques ou mesquins. Les clients se marchent dessus, les employés du magasins sont un peu répugnants. Ici, une mère qui abandonne ses enfants à chaque fois qu'elle les met au monde. Là, un agent de sécurité qui suinte la malveillance. Un jeune directeur général policé et implacable. Et puis ces vieux messieurs dégueulasses de la couverture. C'est un roman assez inesthétique, on ne va pas se mentir. Le niveau de langue est familier. Beaucoup de dialogues, beaucoup de jurons. Et même un vieux chien qui sent mauvais!

 Malaussène et les belles choses

Rien n'est à l'endroit dans cette histoire, tout est à l'envers. Mais quel rythme! Quel souffle! Ça se dévore. Le surgissement du sympathique est assez ébouriffant: une lycéenne qui photographie tout, un vendeur de bricolage qui protège des petits vieillards, un médecin dépressif qui ne veut pas d'enfant, une journaliste voleuse et nymphomane, un commissaire clairvoyant, des demi-orphelins complètement largués. On flirte avec le gênant et le glauque, mais c'est joyeux, c'est addictif et tellement attachant. 

Et quelque part, l'idée du bouc-émissaire universel a quelque-chose de génial pour décrire notre société.

Lire le premier tome des Malaussène 38 ans après sa sortie et l'année de publication du dernier volume, c'est un peu comme si j'avais attendu que Pennac ait terminé sa saga pour pouvoir m'y plonger. J'ai hâte de voir vieillir Benjamin Malaussène.

J'ai La Fée Carabine sur ma table de chevet, évidemment.

Daniel Pennac, Au Bonheur des ogres, 1985, Folio, 2022, 287 p.

vendredi 14 juillet 2023

Lire Proust : seul remède aux Réseaux Sociaux ?

La Recherche est-elle le meilleur antidote aux Réseaux Sociaux en 2023 ?

Proust: remède aux RSActuellement, entre les Réseaux et moi, c'est de l'ordre du "je t'aime, moi non plus". Ils sont toxiques, et pourtant je n'arrive pas à m'en débarrasser. Twitter m'informe en temps réel mais me consterne avec ses torrents d'injures et ses analyses de comptoir. Insta me réjouit visuellement mais me désole dans ce qu'il véhicule en termes de vie rêvée et de félicité inatteignable. Facebook me rassure car j'y ai mes copines, mais peut-être sommes-nous arrivés au bout du principe de partager son quotidien pas exaltant (souvent entrecoupé de publicités qui n'ont rien à voir). Et puis partout, il y a ces gens qui ont des choses à nous vendre. 

Face à ma passivité, il me semble qu'il ne me reste plus que Proust. La Recherche apporte tout ce dont les RS nous privent (avec notre consentement). Sans compter qu'on a tous besoin d'être un peu snob pour supporter le fracas du monde. Bref, je me demande si Proust n'est pas le garant de notre santé mentale?

"Longtemps, je me suis couché de bonne heure." (incipit)

La résistance du papier

La plupart des auteurs peuvent être lus sur ordinateur, tablette ou liseuse ; sauf Proust. Ses interminables phrases ne se prêtent pas à l'ergonomie d'un téléphone. Les incises sont si nombreuses qu'un petit support ne permet pas de bien absorber ce qui se passe entre la majuscule et le point.

La Recherche c'est un contenu et un contenant. Avoir les sept volumes dans sa bibliothèque, c'est militer pour la survie du papier et du livre-objet. Peut-être ne peut-on pas tout dématérialiser dans la vie. Lire un vrai livre, c'est aussi garder un pied dans le monde réel, là où les choses existent vraiment. Dans ce cas, Proust existerait davantage que le lambda qui raconte toute sa vie à longueur de posts, qu'on ne connait pas mais qui surgit chaque jour dans notre fil et qu'on lit presque contre notre gré.

L'éloge de la lenteur

Qui n'a jamais perdu une après-midi entière à scroller sur son téléphone ? 

Pas moi.

Dans le monde digital, les raccourcis durent plus longtemps que les analyses. Lire ou relire Proust, c'est accepter de se fondre dans un processus lent, de faire un pas de côté dans l'urgence de l'époque. Alors que l'information fuse et se répand, la lecture de Proust prend du temps. Se plonger dans la Recherche c'est faire une pacte implicite avec soi même : on prendra les heures qu'il faut pour la saisir. Proust ne permet pas la lecture en diagonale et nécessite une vraie concentration pour ne pas se perdre. Accepter de lire lentement, c'est accepter l'effort. Aller au delà du sujet-verbe-complément comme seul moyen de décrire les choses. Les uniques commentaires de la Recherche sont ceux de Luc Fraisse, qui est légitime lui! Rien à voir avec Jean-Michel du 83 qui fait son analyse des émeutes en banlieue. 

L'élégance du beau

Dans l'imaginaire collectif, Proust est un écrivain du beau. Vu qu'il n'est pas né dans le caniveau, il raconte un environnement qui se prête à la description. Luxe, calme et volupté en somme (il aurait fait un malheur sur Insta). Hôtels particuliers parisiens, bords de mer normands, brouillards vénitiens, réceptions aristocratiques, ambiance jardin du Luxembourg. Proust sait décrire la densité d'une étoffe, la courbe d'un visage endormi, l'émotion d'une corde frottée...

Aucun post Insta ne pourra concurrencer l'arrivée de Marcel à Balbec avec "toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel, indéniables, inamovibles et comme tout ce qui est réalisé, stérilisants" (t-2, folio, p.234). Aucun avis de décès via Facebook ne pourra égaler le passage sur la mort de la grand-mère qui est raconté avec un flamboyant supplément d'âme. Du récit de l'inévitable agonie au travail de deuil à retardement.

Mais La Recherche n'est pas qu'un long voyage esthétique chez les grands bourgeois et aristocrates d'avant-guerre, c'est aussi un monument littéraire qui rappelle la complexité de l'homme.

La nécessité du complexe

Se lancer dans La Recherche du temps perdu, c'est accepter que le monde soit en nuances de gris. Parfois, il est dangereux de trop simplifier, au risque de se perdre.

Par exemple, le narrateur nous faisait presque pitié dans les premiers tomes (si quand même!). Son attachement à sa mère et son côté souffreteux avaient quelque chose de pathétique (à mi-chemin entre Tanguy et Charles II d'Espagne) : "Pour la première fois, je sentais qu'il était possible que ma mère vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie." (tome 2, folio, p. 217). Mais cela ne l'empêche pas du tout de devenir un authentique connard dans la Prisonnière !

Et que dire du baron de Charlus, qu'on déteste jusqu'à sa disgrâce et auquel on finit presque par s'attacher. Et le docteur Cottard dont on déplore la bêtise et qu'on découvre discrètement généreux? Proust rappelle que rien n'est figé dans la vie, que les héros ne le sont pas toujours, et que les bonnes âmes ont leur faille de honte. Sur les Réseaux Sociaux le monde est manichéen et les camps sont étanches; dans la Recherche on vogue dans les méandres de la complexité des individus.

Mais pas que.

L'esthétique de la subversion

Proust reste un punk des années 1910. Il défonce les codes de la bonne société. Il ouvre Sodome et Gomorrhe par une scène totalement sans ambiguïté entre Jupien et le baron de Charlus et ne cache pas sa jalousie quant aux attirances d'Albertine. Proust ne juge pas, il observe. En cela, il est plus moderne que nos grands-parents (et que certains réac de Twitter). 

La Recherche est exigeante mais totalement dénuée d'édulcorant. Si on lit Proust attentivement, on a sa dose de trash. La description de la face sombre de l'Humanité, la sienne et celles des autres, est brillante, précise et sans vernis. La cruauté des Verdurin, la cupidité de Morel, la soumission d'Albertine, la vacuité des Guermantes, l'antisémitisme envers Bloch ou Swann, ...de toutes ces petites et grandes laideurs, il ne retranche rien. Même quand le narrateur abuse d'Albertine endormie : 

 "Seul son souffle était modifié par chacun de mes attouchements, comme si elle eut été un instrument dont j'eusse joué et à qui je faisais exécuter des modulations en tirant de l'une, puis de l'autre de ses cordes, des notes différentes." (t.5, LDP, p.174). Plus enfoiré que ça, tu meurs ! (et ce n'est pas un passage isolé).

Le confort de la distance

Proust est un remède car il permet de se désoler du genre humain à distance (autre époque, autre milieu). 

Mieux que les influenceurs sur Insta, Proust nous offre les Guermantes ! Ces mondains égoïstes qui dégagent tout ce qui pourrait les empêcher de se faire voir. Ce sont eux qui laissent Swann agoniser dans leur vestibule tandis qu'ils partent danser.

Sur Twitter, on a nos juristes parisiennes qui se moquent des provinciales habillées en Desigual (on est toujours le plouc de quelqu'un, mesdames !). Pour montrer qu'elles sont du bon côté du goût, elles prennent en photo leurs chaussures à semelle rouge, leurs coupes de champagne et les adresses branchées de la capitale. Pourquoi s'infliger leurs comptes alors qu'on peut tranquillement détester Mme Verdurin : sa cour de fans, son mépris de classe, sa cruauté facile, sa mesquinerie permanente, ses postures ridicules, sa recherche de notoriété chez les plus grands qu'elle.

Je pense à tous ces nostalgiques du temps d'avant qui viennent nous expliquer la perte des valeurs, la déliquescence du monde et le naufrage collectif. J'ai envie de leur répondre que seule l'époque a changé. L'être humain est resté le même (avec ou sans Meta).

"Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant" (t.1, folio, p.574)

Proust nous console des Réseaux Sociaux

Le début du XXe siècle n'était pas plus beau que maintenant, peut-être même était-il pire. Mais Proust a sublimé tout cela en livrant un monument littéraire, ouvragé et exigeant. On sort de Twitter vaguement écœuré d'avoir pataugé dans la boue, on coupe Insta en se disant qu'on a raté le virage glamour de sa vie, on quitte Facebook saoulé de platitudes. 

En revanche, on pourrait relire la Recherche plusieurs fois qu'on y trouverait encore son compte, comme ces monuments qu'on visite régulièrement en remarquant toujours un nouveau détail.

Je crois donc vraiment que le seul moyen de digérer le Metavers est de s'abreuver de Proust.

Ne me remerciez pas, c'était ma prescription du jour (je me réjouis d'avoir encore deux volumes à dévorer).

PS - oui je pourrais supprimer mes profils Twitter, Insta et Facebook. Mais je n'ai aucune volonté. Je ne regarde pas la télévision, ni le lit les journaux. Ils sont mes seuls canaux d'information (tous sujets confondus). Et puis à part l'Homme, je ne connais personne qui ait réussi à être complètement en dehors de tout cela. Rajoutons aussi que j'ai une vraie tendance à l'addiction (je n'ai toujours pas arrêté de fumer par exemple). J'ai une petite dépendance aux RS et la sociabilité qui en découle. Bref, je participe largement à ce que je dénonce. Mais je me soigne !

Du coup, c'est exaltant de considérer Proust comme un remède au monde.

vendredi 30 juin 2023

Une chambre à elle

 Il y a un an, "Une chambre à moi" s'évaporait.

Un jour de juillet, une copine croisée sur un Discord, m'a prévenu que la blogueuse d'Une chambre à moi était morte. On a pensé à un accident, à une maladie fulgurante...Et puis, au fil des jours et des messages, on a du se faire à l'idée au départ volontaire.

La première fois que j'ai vu passer "une chambre à moi", c'était sur Facebook quelques temps après la naissance de Duracell. J'avais reconnu la vue mer de la maternité. Je ne la suivais pas vraiment, mais son blog me disait quelque chose. Sa chambre à elle, c'était un endroit qui parlait des enfants, de la vie de femme au foyer, un peu de livres, un peu de couture, quelques recettes de cuisine, de jolies aquarelles. Plein de belles choses, mais une ambiance loin de mon monde (je pipe pas une beignet en parentalité, je sais à peine cuisiner, je ne couds que les ourlets et les tabliers des petites, je suis trop mal organisée et trop peu renseignée pour me greffer dans cette ambiance).

Et tout à coup, le Covid 

A partir de mars 2020, dans ma tête, les gens étaient rangés en deux catégories: ceux qui acceptent les mesures et ceux qui les dénoncent. Sur le Discord que j'avais rejoint qui traitait des chiffres, nous étions très peu de filles, et l'une d'elle pensait que j'étais l'auteur d'"Une chambre à moi". La confusion était effectivement possible. Elle et moi vivions dans la même ville, avions quasiment le même âge, plusieurs enfants, et surtout j'étais comme elle toujours en colère. Une chambre à moi avait écrit un bel article sur la maltraitance des protocoles scolaires: les tests, les cas contact, les isolements familiaux. J'aurais pu reprendre chaque terme à mon compte. Soyons honnête, j'étais flattée qu'on m'ait prise pour elle, donc je l'ai suivie sur Instagram. 

Sa chambre à elle : c'était la mienne en mieux

A une lettre près nous avions le même prénom, à un enfant près nous avions la même maternité. Elle adorait le bleu avec la même passion que moi. Elle aurait pu être une lectrice de Modiano tant elle aimait marcher. C'était une yogi prosélyte comme je l'étais devenue. Nos enfants faisaient les mêmes balades le dimanche, nos filles étaient élevées comme n'importe quel garçon...La vie de cette blogueuse, c'était la mienne (avec plus d'argent, plus de temps, plus d'abonnés ;-)). Elle semblait vivre dans une ville de carte postale où elle mettait en scène toutes les nuances de bleu de la Méditerranée (et franchement ça envoyait du bois, l'office du tourisme aurait pu l'embaucher, même moi je me disais que j'avais drôlement de chance de vivre ici). 

Une chambre à moi dénonçait en story, avec des mots que j'aurais aimé trouver, l'éducation bienveillante, raillait la mode des HPI et militait contre les diktats infligés à la femme de 40 ans. C'était une sorte de bourgeoise à la fois tradi et rebelle, intello et glamour. Bref, dans une autre vie, peut-être aurais-je eu les mêmes combats qu'elle. 

À un moment, je me suis désabonnée. Sans doute parce que cette vie un peu idéalisée ne me faisait pas forcément du bien. 

Et un jour, elle a fermé la porte

En février, elle fermait son blog, en juin elle postait peu, début juillet son décès était annoncé sur son Insta. A partir de ce moment beaucoup de groupes se sont formés. J'en ai rejoint un. Nous avions toutes besoin de comprendre ce qu'il s'était passé. De comprendre l'incompréhensible, de connaitre le comment et le pourquoi. Quatre enfants quand même. On se sentait voyeuses. Chacune y allait de son hypothèse, de ce qu'elle avait cru comprendre, déceler. Certaines screenaient son Instagram encore disponible pour tout garder d'elle avant qu'il ne soit supprimé. Et un grand sentiment de malaise. Elle avait autour de 3000 abonnées et c'est comme si chacun de ses followers avait des droits.

Il y avait la possibilité de laisser des messages pour la famille, et je me demandais à ce moment-là à quoi serviraient-ils et qui les liraient. Quel mari, quel enfant, quelle soeur aurait envie de recueillir les témoignages et souvenirs de copinautes en mode "elle a mis du bleu dans ma vie, et du beau dans le quotidien"? Et pourtant la tristesse des femmes qui la suivaient était sincère, il y avait plus de chagrin que de curiosité dans leur démarche.

On a vidé une chambre qui ne nous appartenait pas

C'est là que l'enquête a commencé, et pour plusieurs mois : on a trouvé l'avis de décès avec son état civil et celui de ses enfants. Sur une photo, j'ai reconnu les ferronneries de son appartement. Stupéfaite, j'ai découvert que nous habitions à 15 mètres l'une de l'autre. Elle vivait dans l'immeuble de mon dentiste, l'immeuble où un pianiste joue toujours la fenêtre ouverte. J'ai appris où ses enfants étaient scolarisés; ma voisine est parent d'élèves dans cet établissement. Je me suis dit qu'à un moment je saurai, que la vie de quartier ferait son œuvre et que j'apprendrai ce qui s'est passé. Je n'ai rien trouvé.

Sur la Toile les pistes fusaient. Une coiffeuse aurait parlé de ses problèmes d'argent, une instagrammeuse s'était glissée aux funérailles, on a su quel était le traiteur qui avait été choisi pour le buffet des obsèques. On a préjugé sur la fin du procès du 13 novembre (elle avait survécu à la fusillade). Peut-être des problèmes de couple ? Une maladie dégénérative ... Chacune derrière son portable a envisagé une explication. 

On n'abandonne pas une vie comme celle qu'elle nous montrait donc il y avait forcément autre chose.

Dans la vraie vie, dans ce quartier que j'habite depuis 18 ans, parmi les commerçants qui ont vu grandir le gang des girls, rien! Je n'ai rien appris.Et puis je me suis aperçue que je ne l'avais jamais croisée au jardin, ni chez le boulanger, ni dans aucun café, pourtant je passe ma vie dehors. Je n'ai jamais vu de filles en skate dans ma rue non plus. Ou je n'ai jamais fait attention, il n'y avait peut être pas la bonne lumière. J'en ai déduit que nous venions tellement de deux mondes éloignés que nous n'avions sans doute personne en commun. 

Et puis, je me suis demandée si tout cela s'était vraiment produit.

Sa chambre à elle, c'était notre faille à nous

C'était quelqu'un dont je savais beaucoup trop de choses. Sa maternité, qu'elle racontait dans les bons et mauvais jours (un brillant billet sur les coquillettes séchées avait montré tout son talent). Les études qu'elle avait faites. L'année où elle avait quitté Paris. Les attentats du 13 novembre auxquels elle avait survécu. On savait ce qu'elle lisait, ce qu'elle mangeait, ce qu'elle portait, à quelle heure elle partait se baigner. On connaissait le caractère de ses enfants (team terrible third), les loisirs et la profession de son mari. On avait même entraperçu ses plafonds peints, son parquet. On voyait la piscine de chez ses parents. On connaissait sa garde robe, ses chaussure, la marque et la taille de ses maillots de bain. On avait même une idée de son visage. 

On peut avoir plus de 40 ans et se faire avoir par le mirage insta. On croyait tout savoir mais on ne voyait rien. Quand on relit les quelques articles d'elle encore en ligne sur d'autres plateformes, on préjuge, on recoupe. On avait même oublié qu'on n'était pas légitimes à chercher ni à comprendre. 

On n'a pas vu la faille. Le point de rupture. Ou peut-être que si justement, c'est sans doute pour ça qu'on n'arrive pas à passer à autre chose. Il y a aussi tout ce qu'on ignorait, tout ce qu'on ne peut pas savoir, tout ce qu'Instagram ne livre pas. Le plein et le creux. Il y a tout ce qu'on ignore, et surtout tout ce qu'on ne sait pas qu'on ignore. 

Et finalement, ce voyeurisme qui m'a tant mis mal à l'aise, je suppose qu'il est dû au miroir plus ou moins déformant qu'elle nous tendait. Sa mort nous renvoie à la question de la féminité et de la maternité, on ne prend jamais Virginia Woolf par hasard en référence. 

C'est effrayant de se dire qu'elle n'avait pas réussi à trouver son endroit à elle, malgré son aisance, malgré ses talents, malgré sa vie qui paraissait douce. Plus la personne nous ressemble plus on s'identifie. Et au final c'est de nous dont il est question. 

Tel un Didier Blonde ou un Patrick Modiano, je poursuit un fantôme sous mes fenêtres. Une sorte de rencontre impossible, de discussion qui n'aura pas lieu. C'est comme si je longeais un précipice auquel j'ai échappé.

Dans la disparition d'Une chambre à moi, c'est notre propre fragilité qui nous effraie. C'est aussi l'abysse qu'on mesure entre la vraie vie et celle des Réseaux. Aujourd'hui ça fait un an que j'essaie de comprendre le geste d'une blogueuse dont je croyais tout savoir et qui ignorait mon existence à l'angle de sa rue. Un an que j'ai quand même l'impression d'être bien dérangée. 

Depuis plusieurs jours, je m'interroge sur le désespoir qui a du être le sien jusqu'au 30 juin. Dans la vie il faut accepter de ne pas savoir, et de rester sur le seuil. Donc je crois qu'il est temps de pour moi de me retirer de tout cela. Je n'ai aucune légitimité à m'interroger sur ce drame. Les comptes qu'on suit sur Insta ne nous appartiennent pas. 

Je vais donc laisser sa chambre à elle pour ce qu'elle était : un jardin secret virtuel qui n'avait
pas vocation à lui survivre.

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