Le récit qui enterre Eddy Bellegueule
Je ne crois pas avoir déjà lu un livre aussi violent.
Inutile de rappeler l'histoire, à moins d'être sourd, aveugle ou retiré du monde (littéraire), personne ne peut ignorer En finir avec Eddy Bellegueule.
Le fascinant Édouard Louis
Je précise que je suis tombée en amour littéraire d'Edouard Louis, un soir de Grande Librairie, où il a failli me faire pleurer tant il transpirait d'intelligence, de justesse et de sensibilité. Quand il a cité Annie Ernaux, il était tellement bouleversant que je me suis dit que si son livre était à la hauteur de son discours, j'allais forcément être une lectrice comblée.
Et puis la polémique est née (avec des investigations aussi odieuses qu'indignes), et moi, courageusement, j'ai reculé. Il a fallu un concours aux Éditions du Seuil pour que je m'y frotte. Et quoiqu'en dise la première de couverture, Édouard Louis n'a absolument pas écrit un roman. Lui-même revendique son témoignage et assume le récit de son enfance pauvre et la découverte de son homosexualité.
La rage, la violence et la honte
Il est jeune Edouard Louis, il a la rage de la vingtaine, la cruauté de ceux qui ont beaucoup souffert et la plume d'un Normalien. Alors forcément, c'est d'une violence ahurissante. Rien n'est épargné, ce livre suinte la haine de la famille pauvre dont il est issu et le rejet du prolétariat dont il a honte. Les pauvres (ceux dont il nous parle) sont alcooliques, violents, racistes, homophobes, bêtes, sales et incultes.
Je suis encore estomaquée qu'on puisse dépeindre les siens jusque dans les détails les plus humiliants. Rien n'est épargné : les rires de sa mère qui raconte sa fausse couche dans les toilettes, le niveau de langage (mis en italique, comme tenu à distance de son propos), les tares familiales (cousins malformés, taulards et consanguins), l'omniprésence de la télévision (rendue obligatoire), le coït parental (écouté derrière la porte), la violence du frère (qui manque de le tuer), le harcèlement des collégiens (avec les détails pervers de la torture quotidienne que ses bourreaux lui infligent)...
Que le lecteur qui n'a pas été chamboulé de ces passages me jette la première pierre...
La confusion du combat
Mais, quelque part, tout cela, quoiqu'à la limite du supportable, est légitime, parce que la vie d'Eddy Bellegueule était insupportable. Et puis reconnaissons qu'on sait qu'ils existent ces gens-là et Edouard n'épargne pas plus Eddy que les autres dans l'image qu'il renvoie de lui.
Mon problème est ailleurs.
J'ai eu le sentiment qu'Edouard Louis associait son rejet en tant qu'homosexuel au milieu pauvre qui était le sien. La corrélation me paraît malheureuse. Comme si les familles bourgeoises (ou même moyennes) acceptaient mieux que les grands déshérités d'avoir des fils efféminés. Et là, pardon, (et pour le coup je sais de quoi je parle)... Non.
Les pauvres ne sont pas plus homophobes (ni plus racistes d'ailleurs) que les autres classes sociales. Les bourgeois aussi entretiennent l'image de base qu'un homme, un vrai, fait vivre sa famille, a une voix grave, est sportif (football, ski ou voile quelle importance?). Les bourgeoises aussi guettent les ventres des femmes qui s'arrondissent et suspectent une épouse sans enfant. Il y a juste le vocabulaire qui change. Ce n'est pas une question de classe sociale d'accepter son fils tel qu'il est, c'est une question d'intelligence et de tendresse.
La scène du hangar aurait pu se passer Place Bellecour à Lyon, dans l'Ouest parisien ou dans un hôtel particulier bordelais. Des cousins de 15 ans, pervers et dominateur, qui ressemblent à celui d'Eddy (qui n'a que 9 ans!), je crois qu'il en existe dans les centre-villes et dans des appartements standing. Les tentatives douloureuses d'Eddy avec Sabrina ou Laura, l'auraient été pareillement dans un autre milieu, seulement elles se seraient appelées Clara, Léa, Constance ou Sixtine selon la classe sociale.
Le bruit sourd de la souffrance
Aujourd'hui encore, des garçons efféminés sont font harceler au sein de collèges classés en zone violence comme dans de prestigieux établissements privés, c'est juste le niveau de langage et la marque des vêtements qui changent. La victime aurait vu des chaussures bateaux quand sa tête aurait cogné contre le sol plutôt qu'une paire de baskets. Mais la méchanceté gratuite et le plaisir qu'elle procure aux bourreaux restent identiques.
Je crois vraiment que son parcours d'enfant (qui se sait sexuellement différent) est très proche de celui d'autres garçons issus d'autres milieux. Il y a une universalité dans le récit de son apprentissage de lui-même et de son adolescence. C'est juste qu'Eddy a vécu tout cela en plus de la honte d'être pauvre, d'être privé de confort matériel, de référents culturels et d'une possibilité d'imaginer sa vie autrement (on est d'accord c'est énorme).
Les zones d'ombre et les nuances de gris
La grande absente du livre, c'est l'école de la République. Pour finir à Normale Sup, être un élève moyen de Picardie ne suffit pas. Le système scolaire a forcément joué son rôle avec lui, il a nécessairement eu les moyens d'exploiter ses possibilités intellectuelles, de travailler, de récupérer les bases qu'il assure ne pas avoir. Cette ellipse est curieuse.
Par contre, je trouve malgré tout, que sans cacher la répulsion que ses parents lui inspirent, il écrit quelque chose qui, sans ressembler à un hommage, tend vers une certaine reconnaissance. Il y a de beaux passages sur la condition ouvrière (p.41), et Édouard Louis évoque malgré tout les tentatives maladroites et sporadiques de ses parents de le défendre (contre son propre frère p.58) et de le soutenir (quand il part passer son audition), avec des moyens ridiculement peu adaptés mais une volonté réelle.
Dans En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis s'assume homosexuel tout en se débarrassant d'origines populaires dont il a terriblement honte. C'est peut-être qu'il fasse les deux ensemble qui me heurte. Car ce livre est un assassinat social et civil, dans lequel il enterre son ancienne vie et fait disparaître de sa carte d'identité un nom de famille transmis par des gens qui, sans doute, n'ont pas su protéger, comprendre ni rassurer le petit garçon qu'il fut. Et qui lui font encore honte sans doute.
Le malaise de la disparition d'Eddy Bellegueule
En finir avec Eddy Bellegueule est à mes yeux un livre important, qui marque la naissance d'un écrivain et la disparition d'un jeune homme qui n'est plus. Ce n'est pas une image, Édouard Louis a vraiment modifié son état civil, il a vraiment fait disparaître Eddy Bellegueule. Ce livre était sans doute nécessaire pour continuer à avancer.
Comme dirait ma mère, "ce qui est dehors n'est plus dedans", Édouard Louis en a donc fini avec Eddy Bellegueule maintenant. Je crois qu'un jour, s'il continue en littérature, il reviendra sur cette mue extraordinaire et fracassante.
Quant à moi, j'aurais aimé être plus concise mais je ne suis pas certaine d'avoir un avis définitif sur ce livre, je m'interroge encore sur ce que j'en pense vraiment.
Merci aux Éditions du Seuil.










