mardi 27 octobre 2015

Rien où poser sa tête

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête (1945)
L'Arbalète Gallimard, 2015, 291 p.
Tout a commencé, un samedi désoeuvré où je déambulais sur Twitter à la recherche d'une polémique, d'un truc drôle, bref de quelque chose d'un peu palpitant. C'est là que je suis tombée sur cet article : globalement quand il y a Modiano dans une phrase je me jette dessus, si en plus on parle de livre retrouvé dans un vide grenier et qu'il est vaguement question d'un libraire, sans réfléchir,  je réagis. J'ai donc pris mon sac (alors que j'ai des principes: je ne fais jamais de courses en ville le samedi après-midi, je trouve ça assez moutonnier). Mais bon je n'avais plus d'Huile Tonique, l'Homme avait un besoin urgent du 3ème tome du Trône de Fer et Rayures nous suppliait pour un tome de la Guerre des clans (Minuit-Livre 1-Cycle 2)

C'est comme ça que tout  a commencé.

 "Je ne sais à quel âge remonte, en réalité, ma vocation de libraire" (incipit)

Rien où poser sa tête, c'est l'histoire d'une polonaise juive, gérante d'une librairie française à Berlin, fondamentalement francophone et contrainte de se réfugier à Paris dès 1940. Pas un roman, juste un document, le témoignage saisissant et sans pathos d'une femme de 50 ans en fuite et de ce que cela signifie d'être traquée pendant l'Occupation. Une lecture que j'ai trouvée vraiment poignante.

"Je n'avais pas ouvert la boîte de Pandore au fond de laquelle gît, dans son sommeil dix fois millénaire, l'espoir d'une entente possible entre les peuples" (p. 31)

Poignante, parce que la rencontre s'est produite entre Françoise Frenkel et moi, car elle fuit de Paris à Avignon pour atterrir à Nice et atteindre la Savoie pour passer en Suisse. Tout est formidable, de la description du mistral provençal et celle de la lumière de la Riviera. Les tickets de rationnement, les errements administratifs, la passivité, la réalité d'un statut d'indésirable. Il y a tout, sauf des envolées lyriques, du pathos ou de grandes circonvolutions personnelles, Frenkel est d'une dignité ahurissante. 

"Après mes emplettes, je rentrai tranquillement à l'hôtel.
En tournant à l'angle de la ruelle qui aboutissait chez moi, j'avais coutume
de jeter un regard vers le cinquième étage pour faire un signe amical à ma voisine
viennoise. Ce matin-là, elle n'y était pas"
(p.
121) et c'est effectivement son
voisin du 3ème étage qui va lui faire le signe de fuir, car la police raflait tous
les juifs de l'hôtel, dont elle aperçoit les cars sur l'avenue peu après.
Elle se contente d'observer et nous lecteurs on se retrouve à côtoyer des héros aussi patriotes qu'anonymes et tous ceux, aussi, prêts à trahir, à vendre, à profiter des faibles et des fugitifs. Il y a tout cela dans Rien où poser sa tête. Pas de Gestapo ou de Kommandantür, on est dans la France d'en bas, celle des petits fonctionnaires, avec des portraits à peine esquissés d'un gendarme, d'une gardienne de prison, d'une cocotte ou d'un coiffeur, d'une voisine, et encore c'est sans compter le commerce lucratif de la cache des juifs de 1942 à 1944. Et c'est palpitant de suivre cette femme seule passant d'un refuge à un autre, selon les connaissances et la chance qu'elle a ou pas, les hôtes qu'elle croise et auxquels elle est obligée de faire confiance. Quelle solitude dans cette fuite incertaine, c'est bouleversant pour quiconque a vécu sa vie antérieure en 1940 (il n'y a pas de second degré dans cette phrase).

Tous ceux qui connaissent bien l'oeuvre de Modiano trouveront dans ce récit comme une préhistoire à ses romans, et ça c'était pour moi le plus magique. On retrouve Nice la lumineuse-vénéneuse, les passeurs savoyards dont il faut se méfier, l'ambiance particulière de ces villes repliées et frontalières, cette fuite  lente et ininterrompue, la peur endémique, l'hôtel de fortune, la traque. Il y a tout et c'est bouleversant.

"Me trouvant seule, en pleine rue et en danger,
je me dirigeai comme poussée par une main
invisible chez les Marius. Le patron se tenait
sur le seuil..."
C'est chez ce couple de coiffeurs dont
la rue débouche sur la baie des Anges que Frenkel se
réfugie (70 ans après c'est toujours un salon de
coiffure...certes beaucoup plus moderne).
Bien sûr, comme tout document historique, il a ses parts d'ombres, Frenkel était mariée : son mari s'est aussi réfugié en France en 1939, a été déporté en 1942, mais pas un mot sur lui, elle ne porte pas son nom, ne fait référence à aucun enfant qu'ils auraient eu ensemble. Aucune mention d'aucun de ses amis non plus, qui sont pourtant nombreux et serviables. Juste quelques références à sa mère, toujours en Pologne pour laquelle elle s'inquiète. On ne sait rien de ceux qui peuvent l'accueillir en Suisse, on se sait rien non plus des subsides qu'elle a pour vivre. Mais on sait qu'après la guerre c'est à Nice qu'elle revient s'installer et c'est dans un vide grenier niçois qu'on a retrouvé son livre publié à Genève en 1945.

Je me réjouirais qu'un historien s'attelle maintenant à travailler les pièces mises en annexes du livre. Il y a encore beaucoup à apprendre sur cette femme extraordinaire qui ne parle finalement que très peu d'elle dans son livre.

Et je m'enthousiasme que mon auteur préféré (et nobelisé) donne un peu de sa lumière pour promouvoir ce livre sorti de l'oubli après 70 ans, et qu'un éditeur comme Gallimard prenne le risque de republier un tel récit qui nous en dit encore beaucoup sur ce dont est capable la nature humaine dans les périodes troublées. 

Fournisseur du livre: mes libraires indépendants qui, a défaut d'être chaleureux, sont très compétents et m'ont tout de suite trouvé le livre grâce à des explications assez approximatives.

Fournisseur des photos: la famille des Galets qui a accepté que je les traîne tout une après-midi à travers la ville pour retrouver les lieux ou Françoise Frenkel s'est cachée (Numérobis s'est éclatée la lèvre en patinette suite à une course poursuite avec sa soeur et son père...je me demande parfois combien ai-je d'enfants à surveiller).

39 commentaires:

  1. Bien évidemment je n'en avais pas entendu parler de ce livre mais je le note, tu m'as donné envie de le lire. J'imagine qu'il a eu une saveur particulière pour toi qui est niçoise.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non je ne suis pas vraiment niçoise, mais c'est vrai que la description de la ville est franchement émouvante pour qui la connait bien. C'est un témoignage vraiment remarquable Tiphanie ;-)

      Supprimer
  2. Dingue l'histoire de ce livre quand même... Je ne suis pas étonnée que tu te sois précipitée...!

    RépondreSupprimer
  3. C'est dangereux la trottinette, j'en porte les stigmates dans les paumes et sur un genou !!!
    Livre à lire dès que j'ai passé mes examens... la pile monte.
    C'est incroyable cette idée d'aller prendre des photos des différents lieux. Ca rend ce livre encore plus attachant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Disons que vu que j'habite à côté, c'était surtout un prétexte de balade ;-)
      C'est un beau récit, je ne sais pas s'il plaira au plus grand nombre.

      Supprimer
  4. Je crois qu'il nous arrive à toutes de nous poser la même question que toi, Galea ;-)
    Quant au reste, je suis ravie que tu sois tombée sur un tel livre, qui correspond en tout point à tes centres d'intérêt !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Exactement pour le livre.
      Et oui Delphine, j'imagine bien qu'on s'est toutes demandées la même chose ;-)

      Supprimer
  5. super billet, tu donnes (une fois de plus) vraiment envie quand tu aimes :-)
    ...et tu nous sors des listes des nomimés , des nominables , des promus, des probables, de tous les prix littéraires de l'automne...
    Désolée pour la vie antérieure , elle n'est pas facile à porter ; mais une bonne historienne saurait faire son miel de cette adversité, me semble-t-il...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui c'est vrai que c'est un vrai outsider ce livre, sans auteur ni ayant droit...
      Merci de ce compliment Mior...

      Supprimer
  6. Pfiou tu fais fort avec ce billet ! J'adore particulièrement la genèse de ta rencontre avec ce livre.^^ S'il n'était pas 22h30 passé, j'aurais pu moi aussi sortir avec mon sac (c'est pour ça que je fais un tour de la blogo principalement le soir haha). Tout me plaît dans ce que tu décris de ce livre, ce qu'on y trouve et ce qu'on n'y trouve pas (hé oui, très important aussi cet aspect !). Bref ma PAL tremble mais j'ai un bouclier anti-PAL très solide en ce moment qui tente de parer les tentations bloguesques (non sinon je pourrais tomber en dépression à l'idée de tous les livres que j'aurais envie de lire là maintenant tout de suite et que je ne peux pas lire car je ne lis pas assez vite). Je m'en arme spécialement quand je passe chez Jérôme. Je note donc ce titre discrétos, chuuut, mon bouclier n'a rien vu.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il vaut le coup A Girl et finalement se lit assez vite...
      De sbises

      Supprimer
  7. Alors là, tout m'intéresse dans ce livre ! Merci pour cette trouvaille ! Comme je m'apprêtais à écrire à mes libraires indépendants (et chaleureux, eux), je vais ajouter celui-ci !

    RépondreSupprimer
  8. Celui-là je suis preneuse tout de suite. Rien ne vaut les récits directs, même si en ce qui la concerne, j'ai l'impression que l'on aimerait en savoir davantage. Je vais encore faire une suggestion à ma bibli !

    RépondreSupprimer
  9. Ce thème est hélas infini et je crois en plus vendeur.
    En effet, je n'ai lu que 3 Modiano mais je retrouve dans ta chronique les lieux de ces romans, la Haute Savoie (Savoie ici), la Suisse, Paris et Nice. Et puis aussi l'occupation. Je comprends que tu te sois jetée dessus aussi vite et que tu l'ai lu séance tenante.
    Je lis très rarement des témoignages de ce type mais ça a l'air intéressant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il est saisissant pour qui connaît bien Modiano je dois dire (mais tu as raison, c'est vendeur, mais la production sur cette thématique reste assez inégale)
      ;-)

      Supprimer
  10. Intéressant! Et si en plus c'est validé par Patrick Modiano, je suis preneuse aussi.

    RépondreSupprimer
  11. Je le veux, il me le faut !!! Et il n'est pas à la bibliothèque.
    Lorsque les vacances seront terminées et nous, libres, j'irai le commander

    RépondreSupprimer
  12. C'est incroyable une histoire trouvée dans un grenier qui finit chez Gallimard ! Je pense que la préface de Modiano n'est pas étrangère à ce succès mais je pense aussi que Modiano n'aurait pas préfacé s'il n'y avait pas là quelque chose à creuser ! Et ton billet est génial, on sent ta passion, jusque dans ce désir d'aller voir les lieux où se sont passés les faits et ça c'est formidable ! Bravo pour tes photos plus vraies que si elles étaient d'époque ! Sauf le salon de coiffure qui détonne mais là encore, incroyable que ce soit encore un salon de coiffure 70 ans après ! Il paraît qu'il y a des prix littéraires en ce moment ? Il va falloir que je lise un peu la presse quand même !!! :D Bises Galinette, fais attention à toi et tant que la trottinette ne te tombe pas dessus à toi !!! ^^ Ça va te faire 4 enfants à surveiller très bientôt, pfffiou...tu vas passer en vigilance orange !!!^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. dans un vide-grenier grande prêtresse !!!!
      Oui je suis déjà en vigilance orange, là j'attends les vacances de l'Homme pour baisser la garde et me reposer.
      Des bises

      Supprimer
  13. bon, tu t'en doutes, je veux lire ce livre!

    RépondreSupprimer
  14. Un article sur ce roman dans le Monde des livres d'aujourd'hui... enfin, de demain, je suis en avance ! ;-)
    Penses-tu que quelqu'un qui n'arrive pas à lire Modiano peut aimer ce livre ? Je le note, en tout cas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne suis pas certaine Kathel, même si le témoignage d'une certaine manière se suffit à lui-même. Bien sûr il n'y a pas l'ambiance propre à Modiano, c'est beaucoup plus factuel et moi"vaporisée, je serais vraiment curieuse d'avoir ton avis, car je reconnais que je l'ai lu avec Modiano et particulièrement "Rue des Boutiques obscures" dans un coin de ma tête.

      Supprimer
  15. Je vois que chez toi aussi le nombre d'enfants nés de ton ventre n'est pas le même que le nombre d'enfants à surveiller ;^)
    Et tu lis avec ta montre ? Tu chronomètres ton temps de lecture ?
    Nan j'rigole !
    Il a l'air bien ce livre. Peut-être qu'elle ne parle pas de ses amis pour ne pas les trahir. Si le livre a été publié en 45, elle avait sans doute encore un peu peur qu'il leur arrive quelque chose. Ou alors elle trouve qu'ils l'ont laissé tomber.
    J'aime bien aussi aller voir les lieux où se passe les livres. J'avais fait le tour de Rouen pour trouver le trajet d'Emma Bovary quand je travaillais sur ma thèse.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non mais ma montre est sur ma table de chevet le soir, je ne dors pas avec, du coup elle était à côté du livre ;-)
      Oui les zones d'ombre sont vraiment intrigantes sur ce livre, et ça en fait d'autant plus la saveur, il y a le pourquoi du comment.

      Supprimer
  16. Si ton mari faisait partie des enfants à surveiller, il aurait aussi la lèvre éclatée, ce qui n'est visiblement pas le cas. ;)
    Voici donc l'origine de cette recherche d'hôtel. J'aime bien ton idée de libraire compétent mais pas aimable. J'ai tendance à fuir les commerçants qui n'ont pas un minimum de chaleur mais peut-être que la compétence devrait me suffire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non ce n'est pas le cas vu qu'il a été amorti par sa fille de 6 ans !!!!! Bref, depuis la lèvre a dégonflé et elle s'est fait plein d'autres blessures ;-)
      Dur dur, dans une grande ville comme la notre de trouver un libraire aimable et compétent...soit ils n'ont pas le temps, soit ce n'est pas leur truc...

      Supprimer
  17. J'aime tant les histoires qui ont une histoire, et celle-ci a l'air passionnante !!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Passionnante et vraie....c'est ce qui est vraiment troublant finalement.

      Supprimer
  18. merci pour ce billet fouillé ! Je note ce titre et aime beaucoup voir les photos de notre envoyée spéciale !

    RépondreSupprimer
  19. C'est parfois risqué la culture avec les enfants.... Plus de peur que de mal, j'espère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui tant que les dents ne prennent pas, je m'estime heureuse (on a déjà du lu en arracher une, suite à un choc)

      Supprimer
  20. je viens de finir ce livre et je suis ravie de cette belle découverte . Billet à suivre

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont modérés car je n'accepte que les remarques qui encensent mes billets ou qui crient au génie.
Merci de votre passage
(je plaisante!! La modération est activée pour échapper aux vérifications diverses et variées dont tout le monde sature ;-)