dimanche 1 mars 2015

Un pedigree

Patrick Modiano, Un Pedigree (2005)
Folio, 2006, 127 p.
Pouvais-je vraiment ne pas participer au Blogoclub de Sylire consacré à Modiano ce trimestre-ci?  Non.

Mais c'était sans compter une panne de réseau, une valise mal faite, une balade tardive...bref. C'est en bonne dernière et un peu honteuse que je rejoins la troupe. 

Le propre des gens géniaux c'est d'être l'exception à nos principes. C'est le cas d'Un Pedigree dont, a priori, je déteste le postulat de départ (raconter sa vie et son enfance malheureuse...alors que je déteste l'autofiction et les gens qui se répandent sur leurs malheurs passés).  Mais ici, ça me touche plus que je ne saurais le dire.

"J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne" (p.45)

Un Pedigree c'est l'histoire d'un petit garçon qui n'en a pas justement (de pedigree), un enfant de personne et de nulle part au fond, un enfant presque seul au monde,  né de parents égoïstes et peu aimants, qui le sont devenus presque par hasard. C'est le récit douloureux d'années sombres et pluvieuses, de pensionnats à la discipline de fer. C'est le récit d'un enfant dont on se débarrasse, qui n'est protégé de personne entre une mère-actrice qui ne percera jamais et un père englué dans diverses affaires.

En fait c'est une histoire archi-glauque, parce qu'il y a l'absence d'amour, mais aussi la pauvreté, la limite de la légalité, mais tout ce mélodrame devient, sous la plume de Modiano, poétique, brumeux et élégant. Une tristesse magnifique. Les quelques lignes touchant à la mort de son frère sont bouleversantes de retenue. 

En plus ce n'est pas seulement triste, c'est aussi un peu noir. Car dans ce livre, il est question de grand banditisme, de brigands, de braquage, d'assassinats ; mais chez Modiano, on évite le roman noir. C'est un auteur qui, sous le filtre de ses mots, donne ses lettres de noblesse aux situations pathétiques, violentes ou indignes.

Et surtout, on sent qu'il aurait pu en dire bien plus, on sent qu'il aurait pu régler ses comptes comme d'autres auteurs se plaisent à le faire, en vomissant sur la place publique la haine des leurs... mais lui n'en est pas là, et si on comprend l'idée générale, on n'a pas besoin de voir le fond de ses poubelles, car littérairement, il a bien compris, que c'était inutile.

"Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu  trop livré à lui-même, j'éprouve la tentation puérile d'écrire noir sur blanc et en détail ce qu'elle [ma mère] m'a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et je lui pardonne" (p.90)

Mais surtout ce qui est formidable dans Un Pédigrée c'est que de cette enfance dont Modiano dit qu'il l'a vécue en transparence, à une place qui n'était pas la sienne, sont nés tous les personnages de ces livres. On y retrouve le couple Niels de Dimanches d'août, une Daragane qui rappelle son dernier opus, les belles jeunes femmes qui s'occupent d'enfants abandonnés, l'affaire Ben Barka de l'Herbe des nuits, les futures meurtrières, les éternelles adolescentes disparues dans la nuit de l'Occupation, les hommes troubles, les voleuses, les maître-chanteurs, les affairistes véreux, les si braves garçons abandonnés dans des pensionnats, les contours d'Annecy, les identités troubles, les rues de Paris; et surtout les disparus d'un temps dont on doute qu'il ait existé. 

Je ne sais pas si Un Pédigrée peut plaire à des lecteurs qui n'aiment pas spécialement Modiano, mais chez moi, c'est un livre qui fait surgir une immense émotion. Je ne sais pas si Modiano aurait été cet écrivain magnifique sans l'infinie tristesse de son enfance.

Oserai-je dire qu'à titre personnel j'aurais perdu beaucoup s'il avait été plus heureux, mieux né et davantage entouré?

56 commentaires:

  1. C'est très intéressant ce que tu dis sur ce roman en particulier et sur l'histoire de Modiano. On dit souvent que les meilleurs écrivains sont ceux qui n'ont pas eu le choix d'écrire. Sans doute que pour Modiano, ce fut une sorte de thérapie (ou je m'avance trop?). C'est sûr que cette journée n'aurait pas pu eu la même saveur sans toi (par contre, tu peux ne pas lire mes commentaires sur les différents billets, ça sera tout aussi bien).
    Retrouve vite du réseau quand-même parce que bon, une semaine, ça va être long.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Evidemment que j'ai lu tes commentaires, mais je te pardonne, c'est ça l'amitié, accepter que des gens puissent ne pas adorer Modiano. Et au moment où je te réponds, c'est toi qui est hors des frontières sans réseau.

      Supprimer
  2. Je pense que je lirai ce titre après avoir un peu plus découvert l'oeuvre de Modiano, j'ai l'impression qu'elle donne des clés, des sous-titres, dont je préfère me garder pour aborder ses opus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui c'est exactement cela, ça donne l'origine réelle de ses personnages de fiction (qui sont souvent les mêmes), mais comme tu le dis, je pense que ça a de l'intérêts que si on connait bien ses autres romans. Merci de ton passage Praline.

      Supprimer
  3. Si ce n'était pas un Modiano, le Jack Russell de la couverture m'aurait définitivement conquise. En tout cas, bravo, tu as réussi à écrire un billet sur ce livre.
    "Je me tais. Et je lui pardonne." Rien à dire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui hein Jackie, tu sens tout ce qu'il pourrait vomir dessus, mais lui a l'élégance de ne pas le faire. Vraiment rien à dire hein...(je sais qu'on pense pareil sur Modiano)
      Belle journée à toi.

      Supprimer
  4. J'aime bien l'idée de tous les points communs qui se retrouvent d'un roman à l'autre de Modiano. Ce qui semble primer c'est une ambiance particulière et le travail de mémoire. Je poursuivrai ma découverte de cet auteur petit à petit : merci de ton enthousiasme!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. oh bah de rien Enna, c'est toujours un plaisir pour moi de parler de Modiano

      Supprimer
  5. Pas de réseau mais tu parles de mon quotidien, tu vois la loose va se nicher bien au-delà de Nice (et des montagnes où tu t'escapes !!!^^) ! Modiano et moi c'est pas facile on va dire ! Je pense que s'il y a deux livres qui peuvent me redonner goût à sa plume ce sont : Un Pedigree et Dora Brudder, le dernier est dans ma PAL ! A suivre mais en lisant tes billets touchants et sincères, on a envie de s'y coller et on aimerait aimer (ça c'est encore une autre histoire ) ! Bonne vacances Galinette ! :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu sais que je suis en pleine phase de tolérance absolue sur Modiano, j'accepte (oui j'ai bien dit j'accepte) qu'on puisse ne pas l'aimer. Je sais c'est carrément punk.
      Ca me touche ce que tu me dis Aspho.
      Belle fin de semaine à toi grande prêtresse.

      Supprimer
  6. Je voudrais en lire d'autres de lui car "Dimanche d'août" date un peu et je ne m'en souviens plus guère, mais je ne suis pas très attirée par "Le pedigrée" pour le sujet. Mais il y en a tant d'autres de lui que j'ai encore le choix.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ah oui Ribambelle, tu as plein d'autres choix ;-)

      Supprimer
  7. Je crois bien n'avoir jamais lu de livre de Modiano
    Surement une grosse lacune !
    A lire ton condensé on aurait envie peut etre envie de le lire ...
    En tous les cas merci à toi
    Bises

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ne commence pas par celui-là Claudine alors, plutôt par rue des boutiques obscures ou villa triste
      Bonne journée

      Supprimer
  8. Comme Jackie, j'aurais facilement craqué pour la couverture mais va savoir pourquoi, le nom de Modiano me bloque complètement. Je voulais justement participer au Blogoclub pour surmonter ce blocage mais je suis trop stress en ce moment. Ton billet me donne toutefois envie de me lancer un jour, avec ce titre ou un autre...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Plutôt avec un autre titre alors, car celui là est vraiment déstabilisant pour qui ne connaîtrait pas Modiano.
      Merci Zarline

      Supprimer
  9. Tu m'as vraiment donné envie de lire "Un pedigree". On lit des tas de nouveautés ( parfois médiocres) et je me dis parfois qu'on perd un peu son temps. Approfondir l'oeuvre d'un écrivain, comme tu l'as fait, c'est plus riche.
    Il faudrait que tu le rencontre un jour, Modiano, tu aurais tant de choses à lui dire !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu sais je n'en suis pas sûre, je crois que le lire me suffit, je ne suis pas certaine que j'aimerais le voir en vrai...mais merci de ce très gentil comm Sylire, et merci pour ce super blogo club ;-)

      Supprimer
  10. C'est clairement le texte où il se livre le plus, même s'il reste dans une forme de retenue qui est tout à son honneur.

    RépondreSupprimer
  11. Excellente approche d'une oeuvre qui se mérite pour des lecteurs patients.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Patients je ne sais pas si c'est le bon terme Denis, parce que Modiano ce n'est pas particulièrement difficile, mais je reconnais que ce n'est pas son opus le plus accessible.
      Bienvenu ici.

      Supprimer
  12. Sylire m'a fait rire en m'écrivant que si tu passais chez moi lire mon avis à propos de Modiano " tu ferais 3 tours dans ton slip".... montre voir comment tu fais?

    Désolée de massacrer ton chouchou, mais il fait top de nœud à son cerveau pour atteindre le mien, sans doute très cartésien...Je l'ai lu 2 fois, mais on ne m'y reprendra plus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. tu fais bien de me prévenir, ça m'évitera d'aller lire les horreurs que tu as écrites sur lui.

      Supprimer
  13. Je crois que "dimanches d'août" me convenait meiux ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui si on le connait mal on peut être déstabilisée par le Pédigrée....

      Supprimer
  14. j'adore j'adore j'adore ta façon d'évoquer Modiano... Et quel beau billet... la fin est juste sublime...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est parce que c'est un auteur important ma Comète, quoiqu'on en dise.
      Des bises et merci pour ta toujours gentillesse.

      Supprimer
  15. Je te pardonne ta dernière phrase .. cruelle que tu es !!! Bon, tu m'as donné envie de le lire et je crois que tu as utilisé l'adjectif qui pour moi caractérise le Monsieur : élégant. Et je ne parle pas de son élégance vestimentaire. il a l'élégance du cœur et aussi celle de l'esprit. Je n'aimerais pas me coltiner tout ce qu'il a vécu, mais il en a vraiment fait quelque chose de bien.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui c'est exactement ça Aifelle ;-)
      et merci de ta magnanimité.

      Supprimer
  16. Merci pour ce très beau billet. J'aime également beaucoup Modiano que je lis depuis mon adolescence, mais à intervalles de plusieurs années, comme si j'avais peur de briser le charme en lisant plusieurs romans en suivant. En fait, j'adore savoir que je vais retrouver cette atmosphère. Je n'ai pas lu" Un Pédigrée", mais il est dans ma PAL ...future !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je comprends très bien cette manière de fonctionner (même si je me suis avalée la moitié de son oeuvre en moins d'un an parce que je suis excessive)
      Bienvenue ici Florence.

      Supprimer
  17. Faut-il avoir été malheureux pour écrire? Peut être, sûrement. L'autofiction est toujours un exercice périlleux, mi roman mi autobiographie. Difficile de ne pas aimer quand on est aussi fan que toi. De mon coté, je lirai Villa triste comme deuxième Modiano, comme ça, le titre m'attire...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je te rassure aucune autofiction dans le Pédigrée, c'est vraiment de l'ordre du récit...Bon...hemmm, peut-être bien que c'est Dimanches d'août que tu liras ensuite....

      Supprimer
  18. Un pedigree est l'un de mes livres préfèrés de Modiano. Toute la délicatesse, la pudeur et la mélancolie de l'auteur y sont réunis. Et tu as raison de dire que l'on comprend mieux l'écrivain lorsque l'on a lu ce livre, on comprend d'où prend racine son œuvre magnifique.

    RépondreSupprimer
  19. Et bien grâce au blogoclub j'ai lu mon premier Modiano. Une atmosphère, une recherche, une lenteur. Loin du coup de coeur mais pas de rejet non plus

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. ECoute, ça fait toujours ça de pris Gambadou, tu ne l'as pas détesté c'est déjà pas mal ;-)

      Supprimer
  20. J'ai failli le prendre, tout à l'heure, mais j'ai finalement opté pour "Dora Bruder".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. hâte de voir si tu en parleras sur ton blog mine de rien, mais tu as bien fait de privilégier Dora Bruder, pour entrer dans son monde, c'est tellement mieux....

      Supprimer
  21. Je fais une espèce de blocage sur les couvertures avec des chiens ou des chats, alors je vais te laisser le bénéfice du doute :p Bon ok c'est ton chouchou Modiano et ce que tu en dis me donne envie de lire le livre, malgré le chien! :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. mais moi aussi, je ne suis pas fan des couvertures animales on ne va pas se mentir....
      Mais tu sais que pour lui, je passe sur tous mes a priori

      Supprimer
  22. Un livre qui semble dégager une certaine tristesse.

    RépondreSupprimer
  23. En tous cas, tu m'as convaincue... on dirait qu'il s'agit d'un titre bien plus personnel que ceux que j'ai lus jusqu'à présent. Bien peu, au vu de son impressionnante bibliographie, mais à part avec La place de l'étoile, trop abscons pour moi, il ne m'a jamais déçue.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah oui, la Place de l'étoile est le seul que je n'ai ni fini ni aimé.
      C'est vraiment un titre qui n'a rien à voir avec le reste de son oeuvre, d'ailleurs c'est le seul qui ne soit pas un roman, mais une autobiographie revendiquée ...
      Je sais que nous partageons l'affection pour Modiano ;-)

      Supprimer
  24. Je n'ai jamais lu Modiano, mais tu as une façon d'en parler, waouh. J'ai bien envie de découvrir cette enfance triste mais poétisée.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ne commence pas forcément pas celui-ci Céline, je crois qu'il vaut mieux entrer dans son monde par ses romans....

      Supprimer
  25. Réponses
    1. Je vais attendre votre avis alors ;-)

      Supprimer
    2. Je viens juste de le chroniquer sur mon blog ! Au départ, j'ai cru que ça n'allait pas bien se passer entre ce livre et moi mais en fait, non, j'ai compris la démarche...
      Je pense que je peux lire les autres Modiano sans problème maintenant...

      Supprimer
  26. J'ai bien aimé et depuis que je lis ton blog j'ai dû lire au moins 15 livres de ce monsieur !!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme tu as bien fait Enitram.....tu sais me dire de douces choses...

      Supprimer
  27. J'hésitais à découvrir Modiano avec ce roman, tu dis qu'il est glauque mais que tu as été touchée .. .. Finalement tu l'as bien vendu et il sera sur ma liste de bibliothèque.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vais attendre inquiète de savoir ce que tu en penses Elea (en craignant que tu ne l'aimes pas)

      Supprimer

Les commentaires sont modérés car je n'accepte que les remarques qui encensent mes billets ou qui crient au génie.
Merci de votre passage
(je plaisante!! La modération est activée pour échapper aux vérifications diverses et variées dont tout le monde sature ;-)