vendredi 30 juin 2023

Une chambre à elle

 Il y a un an, "Une chambre à moi" s'évaporait.

Un jour de juillet, une copine croisée sur un Discord, m'a prévenu que la blogueuse d'Une chambre à moi était morte. On a pensé à un accident, à une maladie fulgurante...Et puis, au fil des jours et des messages, on a du se faire à l'idée au départ volontaire.

La première fois que j'ai vu passer "une chambre à moi", c'était sur Facebook quelques temps après la naissance de Duracell. J'avais reconnu la vue mer de la maternité. Je ne la suivais pas vraiment, mais son blog me disait quelque chose. Sa chambre à elle, c'était un endroit qui parlait des enfants, de la vie de femme au foyer, un peu de livres, un peu de couture, quelques recettes de cuisine, de jolies aquarelles. Plein de belles choses, mais une ambiance loin de mon monde (je pipe pas une beignet en parentalité, je sais à peine cuisiner, je ne couds que les ourlets et les tabliers des petites, je suis trop mal organisée et trop peu renseignée pour me greffer dans cette ambiance).

Et tout à coup, le Covid 

A partir de mars 2020, dans ma tête, les gens étaient rangés en deux catégories: ceux qui acceptent les mesures et ceux qui les dénoncent. Sur le Discord que j'avais rejoint qui traitait des chiffres, nous étions très peu de filles, et l'une d'elle pensait que j'étais l'auteur d'"Une chambre à moi". La confusion était effectivement possible. Elle et moi vivions dans la même ville, avions quasiment le même âge, plusieurs enfants, et surtout j'étais comme elle toujours en colère. Une chambre à moi avait écrit un bel article sur la maltraitance des protocoles scolaires: les tests, les cas contact, les isolements familiaux. J'aurais pu reprendre chaque terme à mon compte. Soyons honnête, j'étais flattée qu'on m'ait prise pour elle, donc je l'ai suivie sur Instagram. 

Sa chambre à elle : c'était la mienne en mieux

A une lettre près nous avions le même prénom, à un enfant près nous avions la même maternité. Elle adorait le bleu avec la même passion que moi. Elle aurait pu être une lectrice de Modiano tant elle aimait marcher. C'était une yogi prosélyte comme je l'étais devenue. Nos enfants faisaient les mêmes balades le dimanche, nos filles étaient élevées comme n'importe quel garçon...La vie de cette blogueuse, c'était la mienne (avec plus d'argent, plus de temps, plus d'abonnés ;-)). Elle semblait vivre dans une ville de carte postale où elle mettait en scène toutes les nuances de bleu de la Méditerranée (et franchement ça envoyait du bois, l'office du tourisme aurait pu l'embaucher, même moi je me disais que j'avais drôlement de chance de vivre ici). 

Une chambre à moi dénonçait en story, avec des mots que j'aurais aimé trouver, l'éducation bienveillante, raillait la mode des HPI et militait contre les diktats infligés à la femme de 40 ans. C'était une sorte de bourgeoise à la fois tradi et rebelle, intello et glamour. Bref, dans une autre vie, peut-être aurais-je eu les mêmes combats qu'elle. 

À un moment, je me suis désabonnée. Sans doute parce que cette vie un peu idéalisée ne me faisait pas forcément du bien. 

Et un jour, elle a fermé la porte

En février, elle fermait son blog, en juin elle postait peu, début juillet son décès était annoncé sur son Insta. A partir de ce moment beaucoup de groupes se sont formés. J'en ai rejoint un. Nous avions toutes besoin de comprendre ce qu'il s'était passé. De comprendre l'incompréhensible, de connaitre le comment et le pourquoi. Quatre enfants quand même. On se sentait voyeuses. Chacune y allait de son hypothèse, de ce qu'elle avait cru comprendre, déceler. Certaines screenaient son Instagram encore disponible pour tout garder d'elle avant qu'il ne soit supprimé. Et un grand sentiment de malaise. Elle avait autour de 3000 abonnées et c'est comme si chacun de ses followers avait des droits.

Il y avait la possibilité de laisser des messages pour la famille, et je me demandais à ce moment-là à quoi serviraient-ils et qui les liraient. Quel mari, quel enfant, quelle soeur aurait envie de recueillir les témoignages et souvenirs de copinautes en mode "elle a mis du bleu dans ma vie, et du beau dans le quotidien"? Et pourtant la tristesse des femmes qui la suivaient était sincère, il y avait plus de chagrin que de curiosité dans leur démarche.

On a vidé une chambre qui ne nous appartenait pas

C'est là que l'enquête a commencé, et pour plusieurs mois : on a trouvé l'avis de décès avec son état civil et celui de ses enfants. Sur une photo, j'ai reconnu les ferronneries de son appartement. Stupéfaite, j'ai découvert que nous habitions à 15 mètres l'une de l'autre. Elle vivait dans l'immeuble de mon dentiste, l'immeuble où un pianiste joue toujours la fenêtre ouverte. J'ai appris où ses enfants étaient scolarisés; ma voisine est parent d'élèves dans cet établissement. Je me suis dit qu'à un moment je saurai, que la vie de quartier ferait son œuvre et que j'apprendrai ce qui s'est passé. Je n'ai rien trouvé.

Sur la Toile les pistes fusaient. Une coiffeuse aurait parlé de ses problèmes d'argent, une instagrammeuse s'était glissée aux funérailles, on a su quel était le traiteur qui avait été choisi pour le buffet des obsèques. On a préjugé sur la fin du procès du 13 novembre (elle avait survécu à la fusillade). Peut-être des problèmes de couple ? Une maladie dégénérative ... Chacune derrière son portable a envisagé une explication. 

On n'abandonne pas une vie comme celle qu'elle nous montrait donc il y avait forcément autre chose.

Dans la vraie vie, dans ce quartier que j'habite depuis 18 ans, parmi les commerçants qui ont vu grandir le gang des girls, rien! Je n'ai rien appris.Et puis je me suis aperçue que je ne l'avais jamais croisée au jardin, ni chez le boulanger, ni dans aucun café, pourtant je passe ma vie dehors. Je n'ai jamais vu de filles en skate dans ma rue non plus. Ou je n'ai jamais fait attention, il n'y avait peut être pas la bonne lumière. J'en ai déduit que nous venions tellement de deux mondes éloignés que nous n'avions sans doute personne en commun. 

Et puis, je me suis demandée si tout cela s'était vraiment produit.

Sa chambre à elle, c'était notre faille à nous

C'était quelqu'un dont je savais beaucoup trop de choses. Sa maternité, qu'elle racontait dans les bons et mauvais jours (un brillant billet sur les coquillettes séchées avait montré tout son talent). Les études qu'elle avait faites. L'année où elle avait quitté Paris. Les attentats du 13 novembre auxquels elle avait survécu. On savait ce qu'elle lisait, ce qu'elle mangeait, ce qu'elle portait, à quelle heure elle partait se baigner. On connaissait le caractère de ses enfants (team terrible third), les loisirs et la profession de son mari. On avait même entraperçu ses plafonds peints, son parquet. On voyait la piscine de chez ses parents. On connaissait sa garde robe, ses chaussure, la marque et la taille de ses maillots de bain. On avait même une idée de son visage. 

On peut avoir plus de 40 ans et se faire avoir par le mirage insta. On croyait tout savoir mais on ne voyait rien. Quand on relit les quelques articles d'elle encore en ligne sur d'autres plateformes, on préjuge, on recoupe. On avait même oublié qu'on n'était pas légitimes à chercher ni à comprendre. 

On n'a pas vu la faille. Le point de rupture. Ou peut-être que si justement, c'est sans doute pour ça qu'on n'arrive pas à passer à autre chose. Il y a aussi tout ce qu'on ignorait, tout ce qu'on ne peut pas savoir, tout ce qu'Instagram ne livre pas. Le plein et le creux. Il y a tout ce qu'on ignore, et surtout tout ce qu'on ne sait pas qu'on ignore. 

Et finalement, ce voyeurisme qui m'a tant mis mal à l'aise, je suppose qu'il est dû au miroir plus ou moins déformant qu'elle nous tendait. Sa mort nous renvoie à la question de la féminité et de la maternité, on ne prend jamais Virginia Woolf par hasard en référence. 

C'est effrayant de se dire qu'elle n'avait pas réussi à trouver son endroit à elle, malgré son aisance, malgré ses talents, malgré sa vie qui paraissait douce. Plus la personne nous ressemble plus on s'identifie. Et au final c'est de nous dont il est question. 

Tel un Didier Blonde ou un Patrick Modiano, je poursuit un fantôme sous mes fenêtres. Une sorte de rencontre impossible, de discussion qui n'aura pas lieu. C'est comme si je longeais un précipice auquel j'ai échappé.

Dans la disparition d'Une chambre à moi, c'est notre propre fragilité qui nous effraie. C'est aussi l'abysse qu'on mesure entre la vraie vie et celle des Réseaux. Aujourd'hui ça fait un an que j'essaie de comprendre le geste d'une blogueuse dont je croyais tout savoir et qui ignorait mon existence à l'angle de sa rue. Un an que j'ai quand même l'impression d'être bien dérangée. 

Depuis plusieurs jours, je m'interroge sur le désespoir qui a du être le sien jusqu'au 30 juin. Dans la vie il faut accepter de ne pas savoir, et de rester sur le seuil. Donc je crois qu'il est temps de pour moi de me retirer de tout cela. Je n'ai aucune légitimité à m'interroger sur ce drame. Les comptes qu'on suit sur Insta ne nous appartiennent pas. 

Je vais donc laisser sa chambre à elle pour ce qu'elle était : un jardin secret virtuel qui n'avait
pas vocation à lui survivre.

lundi 26 juin 2023

Ultramarins - Mariette Navarro

Ultramarins : un improbable conte maritime

 Je fais partie des lecteurs à qui on offre à peu près tous les romans récents qui ont le mot "mer" ou "marin" dans le titre. C'est comme ça. Dans ma famille, j'ai le rôle de la spécialiste maritime, alors même que j'ai le mal de mer (même en navispace), que je déteste bronzer sur une plage (à cause de ma peau de rousse) et que je suis une piètre nageuse. Et pourtant, la mer c'est mon domaine.

Bref pour Noël, j'ai reçu Ultramarins de Mariette Navarro ; et j'ai eu beaucoup de chance.

C'est l'histoire d'un gros cargo commandé par une femme

Et là déjà, forcément, ça claque. Une femme qui dirige des hommes et une énorme machine, ça a quelque chose de punk. Pour la lectrice lambda qui n'a jamais intimidé qui ce soit (et qui se fait à peine obéir par ses propres enfants), cette commandante force le respect. On comprend au fil des pages qu'elle lutte depuis toujours pour avoir l'autorité, la distance et le charisme nécessaires pour être obéie et respectée. C'est une inspection de l'intime à laquelle se livre Navarro, quand elle détaille tout ce qui se passe dans la tête et les tripes de la commandante. 

couverture Ultramarins Navarro
Ultramarins de Mariette Navarro
Quidam éditeur, 2022, 146p.

Au-delà de la femme puissante, on sent surgir la fille, la petite fille même, de celles qui marchent dans les pas du père, même quand ce dernier ne trace plus la route. Elle s'est construite dans la rigidité, par les règles de navigation et les rythmes d'embarquement. Le contrôle partout, tout le temps. Et l'imperméabilité aussi. 

Et puis, à un moment, la commandante accepte que l'équipage aille se baigner. Comme ça au milieu de nulle part. Elle ouvre une faille, elle prend un risque. Elle le sait mais le fait quand même, parce que finalement, quelque chose dans l'air le permet.

C'est un conte sur le temps suspendu

Il faut savoir écrire l'interstice dans le réel. Et Navarro le fait avec subtilité et poésie. Je n'ai jamais lu de plus belle description d'hommes entrant dans la mer. Il y a du Kerangal quand Navarro raconte l'immersion des corps dans l'eau sans fond, quelque part, au milieu de l'océan. On est à la fois effrayés et fascinés.

"On voit de quoi chacun est fait à sa façon d'entrer dans l'eau..." (p.26)

Et quand tous les hommes remontent à bord après la baignade improvisée, volée au temps, au protocole et à la feuille de route, il faut rassembler les effectifs, vérifier que tout le monde est remonté. Et c'est là que le conte surgit sous le compte. Il y a tout qui s'embrouille et quelque part le surgissement d'une autre réalité possible.

Dans ce temps qui s'arrête, il y a aussi le navire, qui devient presque un personnage à part entière, un protagoniste de métal et d'électronique. Faire de la poésie avec un cargo, c'est le sommet du talent littéraire, l'apogée du conte moderne. Il devient l'animal du récit, et c'est brillant.

C'est un livre sur les marins

Finalement, Ultramarins est un roman sur les gens qui n'appartiennent pas à la terre, à la vraie vie. 

"Il y a les vivants, les morts et les marins." (p.9)

Quand la commandante regarde ses hommes se baigner, et qu'elle détaille ce qu'elle connaît de chacun d'eux, elle mesure surtout tout ce qu'elle ignore. Les petits et grands secrets que les marins embarquent avec eux. Il y a dans le regard de la commandante l'analyse aigue du genre humain, l'hypervigilence pour scruter la personnalité de chacun. 

Finalement, ce n'est pas seulement un livre sur les marins, c'est un très beau florilège sur les gens qui ne se sentent ni d'ici ni d'ailleurs, sur les petits cassés, ceux qui ont besoin d'être loin du fracas du monde, 

Ultramarins est un livre sur l'envers des choses, sur le rebours du cours de la vie: une femme qui commande des hommes, le temps qui s'arrête et l'histoire qui se déroule différemment. Au début du livre, on se demande vers où cela va partir, parce qu'il y a tous les ingrédients pour que ce soit glauque, on sent que ça pourrait verser dans un sens ou dans l'autre cette histoire de femme qui commande une vingtaine d'hommes et une énorme machine au milieu de nulle part. Et c'est aussi parfait qu'inattendu.

Sans doute la plus belle découverte de l'année littéraire pour moi: le propos est beau, la narration est simple et inventive, chaque détail est soigné et le style est éblouissant, précis, ciselé. C'est ma pépite de 2023 (et je crois que je ne suis pas la seule).

dimanche 14 mai 2023

Yoga, Emmanuel Carrère et moi

 Je suis tombée dans le yoga comme d'autres entrent en religion: avec ferveur et certitude.

Comme beaucoup de yogis, j'attends avec impatience le moment où quelqu'un écrira sur le yoga. Car je fais partie de l'équipe qui a supporté sa crise de la quarantaine et le gouffre du confinement grâce à lui.

Je suis celle qui étale son tapis au milieu du salon et qui, en dépit de toute dignité, se ridiculise dans des postures improbables et pas toujours accessibles, sous l'oeil consterné de l'Homme et des girls. Je me lève à 6h du matin et je pratique sur ma micro-terrasse, comme d'autres font leurs ablutions. À 6h30, le voisin du balcon d'en face m'observe, vaguement gêné. Avec sa clope, son café et son air embrumé, on sent qu'il ne se lève pas de bonne heure par choix. Il y a toujours un moment de malaise quand je me mets à souffler comme un vieil âne asthmatique (kapalabhati pour les initiés). En gros, mon entourage trouve que j'ai un peu mis les doigts dans la prise. 

Beaucoup d'hérétiques (oui, je n'ai pas d'autres mots) pensent que le yoga se pratique comme une petite routine pour rester en forme et garder la ligne. Une sorte de loisir pour bourgeoise à queue de cheval. PAS DU TOUT. Le yoga c'est une manière de vivre et de comprendre le monde. 

Yoga d'Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère, Yoga, POL 2020, 
folio 2022, 438 p. 
Voilà pour le contexte. 

Donc, quand Carrère a sorti Yoga, je l'ai pris personnellement. 

Moi aussi, si j'étais romancière, j'aurais pour projet d'écrire un livre "souriant et subtil" sur le yoga. Moi aussi j'aimerais trouver les mots sur les vertus des guerriers, la prise de conscience de la respiration, l'effroi de l'inversion. Bref, vu que je ne suis pas auteur, j'attendais vraiment que quelqu'un de qualifié s'y colle.

"J'ai essayé d'écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga" (p.14)

Pourtant, je n'aime pas trop Carrère. Je fais partie de l'infime minorité qui n'a pas aimé D'autres vies que la mienne (contrairement au Roman russe). Et puis globalement, comme toute personne aigrie, j'ai du mal avec ceux qui réussissent mieux que les autres. Malgré tout, je pressentais qu'il saurait parler de cela. Je subodorais que de ce côté, ça pouvait coller entre nous.

Mais, dans Yoga, il n'est pas du tout question de yoga

Mais alors pas du tout. Vraiment rien à voir avec la pratique du yoga. Et pourtant, dès le début entre nous deux, j'ai senti le souffle de la réconciliation. 

Cela commence avec le récit de son séminaire de méditation. J'ai tout aimé. Comment il décrit l'ambiance du séminaire; quand il tente de resquiller pour écrire ; lorsqu'il détaille les autres ; combien il galère à rester silencieux. Je ai lu avec euphorie, les passages où il écrit son livre dans sa tête, où il sélectionne mentalement ses chapitres. Celui sur l'inspiration et l'expiration est brillantissime, et ne pouvait être écrit que pas un yogi.

Et puis le 7 janvier. 

Et puis la découverte de sa "folie". 

Là je me suis dit qu'il allait me perdre. 

Finalement, un roman sur tout ce que le Yoga n'est pas.

Yoga vient de Yuj qui signifie, en sanskrit, la réunion entre le corps et l'esprit (en gros hein!). Et là il est question de la déconnexion des deux, de l'errance de l'un et du déclin de l'autre. C'est une prouesse que fait Carrère de parler de yoga à travers ce qu'il n'est pas. Le Yoga c'est l'alignement, et le narrateur s'éparpille (dans tous les sens du terme). L'hospitalisation en psychiatrie où il croise les dépressifs riches de Paris a failli m'excéder ; mais ça a juste failli. Parce que quand Carrère regarde son oeuvre avec ses yeux de bipolaires, c'est vraiment troublant. 

Un livre sur le déracinement.

Un autre principe du yoga réside dans l'ancrage (la terre, l'homme et le ciel quoi).  Et tout à coup, Carrère nous plonge dans le déracinement le plus profond. On se retrouve sur une île grecque aux côtés de jeunes réfugiés (une sorte de thérapie de la dernière chance d' l'intellectuel perdu qui pense que frôler les désespérés du monde apaisera ses maux). Et là il est bon Carrère! 

C'est comme quand il parlait des surendettés ou des sans-dents de Russie. Il sait mettre les mots sur ces très jeunes adultes qui ont déjà traversé l'enfer et qui n'en sont pas encore sortis (et qui n'en sortiront peut-être jamais). Les irréparables. Ce qu'il dit des jeunes exilés qu'il rencontre là-bas, c'est juste. Ni trop. Ni trop peu. Vraiment. 

Un récit du creux

En Yoga, il y a le yin et le yang, la lune et le soleil, la lenteur et le dynamisme, la souplesse et la force. Le Yoga c'est la complémentarité des choses : le féminin et le masculin. Dans ce roman, il n'y a toujours que la moitié. C'est assez rare chez Carrère, mais les femmes sont ici des fantômes. Hormis son ex-épouse qui passe de temps à autre, toutes les autres femmes sont des silhouettes un peu floues. L'amie dont le nom est tronqué. Sa fille à peine citée. La sulfureuse amante yogini qui semble être là que pour la dose de sexe nécessaire à chaque roman de Carrère. La "collègue" américaine, insaisissable en Grèce, amputée d'une partie d'elle-même, dont le personnage est noyée dans les soirées très alcoolisées. La jeune fille en poirier du dernier chapitre sort d'on ne sait où. Une soeur qui surgit vaguement à un moment. Mais sans doute manque-t-il LA femme. Celle du Roman russe. 

Parce que Yoga est le roman de l'incomplétude.

"On continue à ne pas mourir, tant qu'on peut" (p. 430)

Yoga est un livre sur la perte de ceux qu'on aime, la perte de contrôle. De la Polonaise de Chopin à la petite marine de Dufy, c'est un livre sur ce qui finira fatalement par nous rattraper. 

Carrère réussit la prouesse d'écrire un livre dont le contenu est exactement l'opposé du titre. 

Pour parler de la vacuité de l'humain et de la misère de notre condition, il ne s'est servi de personne d'autres que de lui-même (il a laissé tranquilles les autres vies que la sienne). Il est l'objet de son observation âpre, franche et désespérée.

Bref, dans chaque yogi confirmé sommeille un type et ses démons ; et c'est bien de s'en souvenir.

"Est-ce que la méditation est possible avec une boule d'angoisse au plexus, deux paquets de cigarettes fébrilement fumées chaque jours dans la poumons et la conscience traversée par un flux ininterrompus de pensées toxiques?" (p. 294)

En Yoga, on dit que le chemin est plus important que la destination. Carrère n'a pas réussi à écrire le petit "livre souriant et subtil" qu'il voulait, mais le chemin qu'il a pris pour échouer mérite qu'on l'emprunte avec lui.

Bref, je me suis réconciliée avec Carrère.

mardi 9 mai 2023

Quel lecteur est-on après 40 ans ?

Tout change avec le temps, même la manière de lire, il faut bien le reconnaître.

Comment lit-on quand on est passé dans la deuxième moitié de sa vie ?

On lit avec des accessoires.

Enfin pas pour tout le monde, je sais bien. Disons que la presbytie rôde tranquillement autour de moi (saluons ici la grande revanche des myopes qui sont touchés plus tard que les autres). Il est terminé le temps où on pouvait bouquiner ici ou là, un peu à l'improviste, sur un coin de table, dans la cour du collège, dans un train couchette, dans une file d'attente, à l'arrêt de bus. Maintenant, à moins de tenir le livre à bout de bras, je dois chausser des lunettes (des trucs un peu cheap que l'Homme m'a trouvé dans un super marché du Morbihan, parce que je lui faisais pitié). 


C'est à dire que quand mes taupes de filles posent les leurs pour voir de près, je sors mes loupes pour pouvoir lire mieux. Je sens que se rapproche le moment où j'achèterai un cordon pour ne pas avoir à les chercher (et j'entendrai la chair de ma chair ricaner:  "tu ressembles de ouf à Mamie purée"). 

Finie l'époque où on lisait dans toutes les positions, en fonction des meubles que l'on croisait. Voici venu l'âge du "confort de lecture": les yeux cerclés, le dos protégé, la nuque bien longue et les jambes surélevées. Quand je pense que j'ai englouti les Rois Maudit assise sur une valise près des toilettes dans un train bondé où les gens avaient le droit de fumer entre les compartiments...elle est loin ma rock'n roll attitude!

A 20 ans, je pouvais restée toute une nuit réveillée pour finir  un roman passionnant; là je lutte de toutes mes forces, vers 22h, pour finir ma page en gardant les yeux ouverts. La fatigue m'attaque au meilleur moment de la journée (le soir dans mon lit) ; mais le sommeil me fuit quand la nuit est bien profonde (évidemment).

 Après 40 ans, on est encore plus snob qu'avant

Si certains vont rechercher avec l'âge la légèreté ou le divertissement, moi j'appartiens à l'équipe qui a peur de mourir inculte, de perdre mes neurones avant d'avoir lu les incontournables du patrimoine littéraire. Je dévore mon tome annuel de la Recherche, comme si Proust ne l'avait écrit que pour ma décrépitude à venir. Je fais le tour des classiques que j'avais laissé de côté quand j'étais jeune et belle, je me noie dans la littérature russe (à ce sujet, sommes nous tous d'accord pour dire que le personnage principal d'Anna Karénine est en fait Lévine ?).  Bref je sens Lady Violet grandir en moi, comme si vieillir avec élégance ne supportait pas vraiment certaines lacunes et qu'être snob était le seul destin possible pour moi (évidemment j'aurais préféré vieillir riche, célèbre et adulée, mais on fait avec ce qu'on a). 

Je chemine doucement vers l'idée de relire mes romans préférés de l'adolescence (Lili des Bellons est passée avant moi pour Aurélien). Je prends le risque d'être déçue par la jeune fille ingrate que j'étais à l'époque. 

On tente de ne pas juger les autres lecteurs , surtout si ce sont ses enfants (en vain)

Risque bien réel quand je regarde, consternée, Numérobis se bâfrer de fan fictions, mangas de tous horizons ou romance à l'eau de rose. Ma fille (ma blonde, ma bataille, ma beauté) a des posters de groupes k-pop au dessus de son lit!! Oui. Ma merveilleuse enfant du milieu  se pâme devant des ado coréens maquillés et épilés. Dire que j'ai presque dû vendre un organe pour lui acheter un violoncelle digne de ce nom! Comprenez moi bien :  je lui donne l'opportunité de jouer correctement la Sonate ancienne de Blainville et elle nous supplie de l'emmener voir Black Pink pour ses 14 ans ! (Poke Félicie). Immanquablement, l'Homme et moi nous demandons ce qui nous a échappé et quand. 

Alors on tente des choses, on propose des trucs. Ça a marché pour Blackwater (c'était toujours ça de pris), ça a foiré pour la Saga des Cazalet  qu'elle a trouvé un peu glauque (Edward a eu raison de sa motivation). Cela n'empêche pas ma poissonnière préférée d'avoir un avis tranché sur tous les livres imposés au collège. Cela ne l'empêche pas non plus d'en informer sa prof de français (quelle belle idée l'année du brevet!)

Quant à Rayures, elle ne lit plus aussi avidement qu'avant. Le fruit des mes entrailles s'est tournée vers les chiffres, les équations, les nombres complexes et toutes ces choses peu accessibles au commun des mortels (je le vis un peu comme le jour où elle a délaissé ses skis pour faire du surf). Entre deux périodes de lecture compulsive, elle nous explique à quel point les matheux devraient dominer le monde car ils ont tout compris à la beauté de l'univers (WTF?! 3 ans sans nuits complètes pour entendre ça). Pour ne pas devenir une vieille conne étroite d'esprit, je lis ses romans sur les échecs (dans lesquels, en général, les personnages sont tous cinglés et connaissent une fin tragique). J'en reparlerai le moment venu, je ne vous priverai pas de cela, il n'y a pas de raison !

Quant à Lady Duracell, je ne sais pas bien quelle lectrice deviendra-t-elle. Avec l'expérience des deux grandes, je sais que dans la vie, il ne faut préjuger de rien, les cartes sont constamment rebattues (d'autant qu'elle a un énorme potentiel dans l'imprévisibilité). Pour l'instant, elle "lit" tranquillement Les Légendaires dont les tranches ont survécu aux manipulations frénétiques de ces aînées.

On donne une deuxième chance à certains auteurs

Les choses n'étant donc jamais figées, parfois, un doute assaille la vieille dame que je vais devenir. La peur d'avoir mal jugé un romancier ! Dernièrement je me suis réconciliée avec un auteur avec lequel j'étais fâchée depuis des années. Oui. J'ai redonné une chance à Emmanuel Carrère, au cas où il aurait besoin de moi pour sa visibilité médiatique. Et j'ai eu raison. Yoga , le livre qui aurait du être subtil et souriant et qui s'est transformé en long récit dépressif, m'a beaucoup plu. Sans doute parce qu'il s'en prend d'avantage à lui-même qu'aux autres (pour une fois). Peut-être parce qu'il a laissé en paix sa belle-soeur et la petite-fille du Tsunami. Peut-être aussi parce qu'il est bipolaire et que j'aime bien les gens tout cassés. Peut-être par solidarité entre Yogis. Bref. Lui et moi sommes réconciliés. Du coup, il est possible que lors de ma vieillesse je redonne une chance à d'autres, que, peut-être, je n'ai pas lus au bon moment. Qui sait? Peut-être même qu'à l'âge venant, je vais me mettre à aimer l'auto-fiction, que je vais me délecter des récits d'auteurs nombrilistes et bourgeois qui racontent aux gueux leurs soucis existentiels ou leur enfance difficile ? 

On ne peut pas savoir.

On trie sa bibliothèque, on se débarrasse, on ne garde que l'essentiel

Dans tous les cas, à mesure que les années passent,  la mémoire s'abîme et la place se fait rare. Je ne croyais pas que ce moment arriverait, mais si. J'y suis. Un jour, on se réveille et on manque de place. On doit se débarrasser de certains livres pour faire de la place aux autres. Un jour, on s'aperçoit qu'il y a des romans qui encombrent nos rayonnages, qu'on a oublié leur histoire ou qu'un vague sentiment de "pas top" nous est resté. Quand je pense que longtemps j'ai gardé absolument tous nos livres et que maintenant, je me déleste. C'est ça aussi la vieillitude. Je conserve en meilleure place l'intégrale de Modiano, que je regarde amoureusement chaque fois que je passe devant (même les titres en double). Je prépare un peu de place supplémentaire sur l'étagère pour ses prochains titres (en redoutant le moment où il ne publiera plus rien). Je donne les vieux Mary Higgins Clark que les filles ont déjà lus, je laisse dans des boîtes à livre la plupart des polars du prix Elle, je dis adieu a certains titres trop obscures ou érudits pour moi, aux romances qui ne font pas battre mon coeur, aux couvertures que j'ai déjà oubliées.

J'ai un peu l'impression de préparer ma succession.

Mais je ne me laisse pas abattre. A défaut de me faire remonter les paupières pour me donner un air à la fois jeune et perpétuellement étonnée, j'avance dans la quarantaine avec dignité. Une pile de livres m'attend patiemment, mon thé aux clous de girofle ne me déçoit jamais, mon tapis de yoga ne me juge pas (imaginez si en plus j'avais un chat). 

Je reste malgré tout fidèle à mes principes. N'oublions pas que le secret d'une vieillesse flamboyante passe par quatre alliés qui ont fait leur preuve : le running qui sabote les articulations, le café qui bousille le foie, la bière qui donne du ventre et le tabac (qu'on ne présente plus). 

Bien vieillir, ça se décide !

mercredi 12 avril 2023

La préménopause : nouvelle étape victorieuse du blog

 Il faut bien le dire, à 30 ans j'étais déjà vieille.

Mais quand même, c'est différent de se sentir vieille et de le devenir vraiment. Quand j'étais jeune et belle, j'étais vaguement mélancolique sur le temps qui passe  ; maintenant je compte sur mes photos de mariage les gens qui je n'ai pas enterrés ni perdus de vue ces 19 dernières années. Avant je me soignais avec Modiano, maintenant je me console avec Proust. 

Avant je dansais sur du gros rap en faisant mon ménage; maintenant je fais des Yogas vinyasa sur les Nocturnes de Chopin.

Quand j'ai ouvert ce blog, je subodorais que je ne serai jamais danseuse étoile ou chanteuse de rock alternatif ; disons que maintenant je sais que je n'ai plus aucune chance dans ces domaines.

Bref, je ne suis pas encore vieille; mais je le deviens. Mes gencives se rétractent, mes varices se réveillent, mes cernes se creusent, mes rides s'installent.

Alors qu'honnêtement, on m'avait vendu la quarantaine comme une sorte de kiff absolu. Je me voyais traverser cette dizaine à la Sophie Marceau : avec fraîcheur et élégance, un brushing toujours impeccable, des dents bien alignés et un teint de pêche. Alors que là mes cheveux n'ont jamais été aussi déglingués, mes incisives font manifestement leur vie en toute autonomie, et on a toujours l'impression que j'ai pris un coup de soleil sur le nez. 

Même mes copines IRL m'avaient juré qu'elles ne s'étaient jamais senties aussi bien qu'après 40 ans. Une sorte de "libérée, délivrée" des quadra-de-la-win. Certaines se sont mises à la danse ou à la salle de sport, d'autres se sont débarrassées de leur mari, sans compter celles qui savourent le départ des grands enfants et leur liberté retrouvée. Et moi, je fais partie de l'équipe qui ralentit tout le monde: je cours de moins en moins vite, j'ai gardé l'Homme (et réciproquement), et je pleurniche comme une gamine parce que ma grande Rayures quitte la maison en septembre.

J'ai l'ovale du visage qui s'affaisse, je traque mes cheveux blancs, je me prépare à prendre rendez-vous pour la mammographie, je surveille mes grains de beauté, je fume en cachette, j'ai mal au coeur quand je mange trop gras, je ne supporte plus les chaussures trop serrées, à partir de deux bières je suis ivre...je ressemble de plus en plus à ma mère. La quarantaine des losers.

Du coup, je me suis dit que c'était le bon moment pour revenir me plaindre par ici. La blogosphère littéraire (ou ce qu'il en reste, car je ne
sais pas trop où on en est de ce côté-là 4 ans après avoir fermé la porte et éteint la lumière), la blogo donc demeure, je crois, le meilleur endroit pour attendre avec sérénité cette préménopause qui rôde (et à laquelle on n'échappe que si on meurt avant, finalement).

Bon, et puis j'avais nulle part ailleurs où aller...

La Quadrature des Gueux : Le sens de la fête

Nouveau point d'étape de la quarantaine : le sens de la fête.  Que reste-t-il de nous quand il s'agit de faire la fête ? Je parle d...