| Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête (1945) L'Arbalète Gallimard, 2015, 291 p. |
Tout a commencé, un samedi désoeuvré où je déambulais sur Twitter à la recherche d'une polémique, d'un truc drôle, bref de quelque chose d'un peu palpitant. C'est là que je suis tombée sur cet article : globalement quand il y a Modiano dans une phrase je me jette dessus, si en plus on parle de livre retrouvé dans un vide grenier et qu'il est vaguement question d'un libraire, sans réfléchir, je réagis. J'ai donc pris mon sac (alors que j'ai des principes: je ne fais jamais de courses en ville le samedi après-midi, je trouve ça assez moutonnier). Mais bon je n'avais plus d'Huile Tonique, l'Homme avait un besoin urgent du 3ème tome du Trône de Fer et Rayures nous suppliait pour un tome de la Guerre des clans (Minuit-Livre 1-Cycle 2)
Rien où poser sa tête, c'est l'histoire d'une polonaise juive, gérante d'une librairie française à Berlin, fondamentalement francophone et contrainte de se réfugier à Paris dès 1940. Pas un roman, juste un document, le témoignage saisissant et sans pathos d'une femme de 50 ans en fuite et de ce que cela signifie d'être traquée pendant l'Occupation. Une lecture que j'ai trouvée vraiment poignante.
"Je n'avais pas ouvert la boîte de Pandore au fond de laquelle gît, dans son sommeil dix fois millénaire, l'espoir d'une entente possible entre les peuples" (p. 31)
Poignante, parce que la rencontre s'est produite entre Françoise Frenkel et moi, car elle fuit de Paris à Avignon pour atterrir à Nice et atteindre la Savoie pour passer en Suisse. Tout est formidable, de la description du mistral provençal et celle de la lumière de la Riviera. Les tickets de rationnement, les errements administratifs, la passivité, la réalité d'un statut d'indésirable. Il y a tout, sauf des envolées lyriques, du pathos ou de grandes circonvolutions personnelles, Frenkel est d'une dignité ahurissante.
Elle se contente d'observer et nous lecteurs on se retrouve à côtoyer des héros aussi patriotes qu'anonymes et tous ceux, aussi, prêts à trahir, à vendre, à profiter des faibles et des fugitifs. Il y a tout cela dans Rien où poser sa tête. Pas de Gestapo ou de Kommandantür, on est dans la France d'en bas, celle des petits fonctionnaires, avec des portraits à peine esquissés d'un gendarme, d'une gardienne de prison, d'une cocotte ou d'un coiffeur, d'une voisine, et encore c'est sans compter le commerce lucratif de la cache des juifs de 1942 à 1944. Et c'est palpitant de suivre cette femme seule passant d'un refuge à un autre, selon les connaissances et la chance qu'elle a ou pas, les hôtes qu'elle croise et auxquels elle est obligée de faire confiance. Quelle solitude dans cette fuite incertaine, c'est bouleversant pour quiconque a vécu sa vie antérieure en 1940 (il n'y a pas de second degré dans cette phrase).
Tous ceux qui connaissent bien l'oeuvre de Modiano trouveront dans ce récit comme une préhistoire à ses romans, et ça c'était pour moi le plus magique. On retrouve Nice la lumineuse-vénéneuse, les passeurs savoyards dont il faut se méfier, l'ambiance particulière de ces villes repliées et frontalières, cette fuite lente et ininterrompue, la peur endémique, l'hôtel de fortune, la traque. Il y a tout et c'est bouleversant.
Bien sûr, comme tout document historique, il a ses parts d'ombres, Frenkel était mariée : son mari s'est aussi réfugié en France en 1939, a été déporté en 1942, mais pas un mot sur lui, elle ne porte pas son nom, ne fait référence à aucun enfant qu'ils auraient eu ensemble. Aucune mention d'aucun de ses amis non plus, qui sont pourtant nombreux et serviables. Juste quelques références à sa mère, toujours en Pologne pour laquelle elle s'inquiète. On ne sait rien de ceux qui peuvent l'accueillir en Suisse, on se sait rien non plus des subsides qu'elle a pour vivre. Mais on sait qu'après la guerre c'est à Nice qu'elle revient s'installer et c'est dans un vide grenier niçois qu'on a retrouvé son livre publié à Genève en 1945.
Je me réjouirais qu'un historien s'attelle maintenant à travailler les pièces mises en annexes du livre. Il y a encore beaucoup à apprendre sur cette femme extraordinaire qui ne parle finalement que très peu d'elle dans son livre.
Et je m'enthousiasme que mon auteur préféré (et nobelisé) donne un peu de sa lumière pour promouvoir ce livre sorti de l'oubli après 70 ans, et qu'un éditeur comme Gallimard prenne le risque de republier un tel récit qui nous en dit encore beaucoup sur ce dont est capable la nature humaine dans les périodes troublées.
Fournisseur du livre: mes libraires indépendants qui, a défaut d'être chaleureux, sont très compétents et m'ont tout de suite trouvé le livre grâce à des explications assez approximatives.
Fournisseur des photos: la famille des Galets qui a accepté que je les traîne tout une après-midi à travers la ville pour retrouver les lieux ou Françoise Frenkel s'est cachée (Numérobis s'est éclatée la lèvre en patinette suite à une course poursuite avec sa soeur et son père...je me demande parfois combien ai-je d'enfants à surveiller).

