| Jean-Philippe Blondel, 6h41 Buchet-Chastel, 2013, 232 p. |
C'est un fait.
Certains l'ont au lycée et à l'université, lorsqu'ils sont pleins de promesses et d'arrogance. D'autres l'ont à l'âge mûr, quand ils prennent leur revanche sur l'adolescent en retrait qu'ils ont été. Certains ne l'ont jamais, cette heure de gloire qu'on regrette ou qu'on attend toute sa vie.
Au début je me suis dit que c'était le propos de Blondel dans 6h41. Dans le train de 6h41 donc, se rencontrent deux presque quinqua, Philippe et Cécile,qui se sont connus puis séparés il y a 25 ans dans des circonstances glauques. Chacun, face à l'autre, est bien obligé, pendant le temps de trajet, de faire le point sur ce qu'il est devenu.
Cécile, qui fut une adolescente empruntée et discrète, est devenue à l'approche de la cinquantaine une femme d'affaire à qui tout réussit, parce qu'elle gagne plus d'argent que son mari, parce qu'elle est restée mince, parce qu'elle habite un pavillon de banlieue sympa comme tout.
En face d'elle sur la banquette SNCF de 2nde classe, Philippe, celui qui lui a brisé le cœur un quart de siècle plus tôt. Philippe était le beau gosse du lycée, charmeur et charmant, qui rêvait d'Amérique. Un quart de siècle plus tard, c'est devenu un homme bedonnant, divorcé, provincial et vendeur de télévision. Pour être honnête, ça démarrait moyennement bien pour moi. Je trouvais cela trop prévisible cette inversion des destins, et je n'aime pas du tout le principe qui consiste à établir les critères d'une vie réussie. Je me suis dit : c'est un peu facile cette histoire de rails qui partent dans des directions différentes.
Mais heureusement, ce n'est pas le vrai propos du roman.
J'ai adoré le personnage de Philippe, parce que j'ai une tendresse pour les personnages qui n'ont pas répondu aux promesses de leur jeunesse et qui en font le constat amer à l'approche d'un demi-siècle de vie. J'ai aimé la lucidité du personnage sur lui même, la manière dont il fait le compte de ses petites indignités d'enfant, d'adolescent et d'adulte; sa remise en cause un peu désespérée en somme. Son amitié avec Mathieu (copain d'enfance devenu présentateur d'un jeu télévisé) est assez bouleversante, parce qu'elle est sans complaisance.
Je dois avoir mon girl-power en berne, parce que je me suis régalée à détester Cécile. Je n'aime pas ces femmes en soif de revanche sociale qui se font un objectif de ne pas ressembler à la jeune fille qu'elles furent, et qui haïssent leur province et le milieu dont elles sont issues. Les working-girls qui rêvent de succès et de réussite ne m'attirent pas; et j'adore ne pas les aimer et les juger vertement pendant 250 pages.
Blondel me plaît : sa plume, son histoire, son décors de train dont il restitue bien l'ambiance...Finalement 6h41 pose l'éternelle question: c'est quoi réussir sa vie? En tous cas, ni le succès de Mathieu, ni le salaire de Cécile, ni le tour de taille de Philippe n'en sont des critères. Il nous dit que peut-être réussir sa vie, c'est se réconcilier avec ses démons, sa part d'ombre, ses humiliations. C'est aussi accepter d'où on vient, ce qu'on a été, de digérer ses renoncements et ne pas se fier aux apparences.
Il me reste une dizaine d'années pour procéder aux constats de Philippe et Cécile (et rencontrer quelque part un beau gosse qui m'aurait brisé le coeur en fac), mais j'ai déjà retrouvé à plusieurs reprises les stars de mon lycée (capitaine de l'équipe de foot, la plus belle fille de Terminale, le major de promo de fac...et je peux vous dire qu'elles l'étaient toujours ;-)
Je l'ai trouvé touchant ce roman de Blondel : il échappe aux caricatures du genre, laisse une porte ouverte, fait vaciller l'ordre établi. Il nous laisse le choix d'imaginer la suite de ce voyage introspectif...à chacun de voir, selon son optimisme incorrigible ou son défaitisme profond, ce qu'il veut que Cécile et Philippe deviennent...
