mercredi 7 octobre 2015

Le Livre des Baltimore-Joël Dicker

Le plaisir coupable de la littérature populaire

Voilà, c'est toujours pareil, j'avais dit que j'attendrai un peu, que je ne me jetterai pas dessus, parce que bon, quand même ce n'est pas de la grande littérature. Et puis bon, ça pourrait attendre la sortie poche...Mais je me suis servie du premier prétexte venu pour me ruer à ma librairie, et faire passer Le Livre des Baltimore avant tous les autres qui patientaient, tels des âmes en peine esseulées, sur ma table de chevet.

Le Livre des Baltimore-couverture
Joël Dicker, Le livre des Baltimore
Edition de Fallois, 2015, 476 p.

Certes, le style n'est pas à la hauteur de son succès

Alors oui, le style de Dicker laisse à désirer. Oui, ses dialogues amoureux sont à la limite du pastiche tant ils sont mièvres. Oui, parfois il frôle la caricature. Oui ça reprend la recette du succès du premier. Oui ce n'est pas un polar, mais on a la solution de l'énigme qu'à la fin. Classique, facile...oui oui.

Mais que voulez-vous (et c'est peut-être ça le talent au fond), ça a marché quand même. Je l'ai lu avec délectation, pressée de l'ouvrir dès que je le pouvais, j'ai même pleuré de temps à autre, j'y ai vu tous les défauts...mais n'empêche, toute snob que je suis (car moi aussi je me sens au dessus de la populace) je me suis régalée, il m'a fait du bien ce livre, j'y ai cru du début à la fin...bref.

Il vend plein de livres Dicker ; et peut-être que ce n'est pas que parce que les gens sont des idiots abreuvés de publicité et de télévision.  Il existe des journalistes de talent à BiblioObs qui se permettent de démonter un livre sans l'avoir lu, juste parce qu'il est populaire. Comme on le sait tous, un auteur populaire écrit forcément de la daube en barre, vu que la grande majorité du genre humain baigne dans son imbécilité SAUF les valeureux journalistes de BiblioObs qui viennent nous éclairer de leur culture - et leur aigreur - sans égal.

Mais, décrire les arcanes des cousinades nécessite un certain talent

Bref, on a beau dire, on a beau faire, moi je le trouve réussi le dernier Dicker, et davantage que son précédent pour tout dire.

Déjà parce que les personnages sont formidables. Si Dicker n'est pas très bon pour créer des jeunes filles désirables en littérature (je ne les supporte jamais, Nola ni Alexandra ne trouvent grâce à mes yeux), en revanche il sait vraiment peindre les hommes. Du jeune garçon qui vient de muer au sexagénaire revenu de tout, Jojo, il sait parler des amitiés masculines, des cousinades plus fortes que des fratries, des rêves et des frustrations des hommes en devenir.

On retrouve donc le Marcus Goldman de La Vérité sur l'affaire Harry Québert, dont les mauvaises langues disent que c'est pour reprendre la recette du succès. Honnêtement non, car Marcus n'est plus tout à fait le même personnage (et sa mère- qui me faisait hurler de rire au précédent tome- encore moins). On retrouve ici un Marcus au cœur de la sphère familiale, avec ses souvenirs d'enfance et ses cousins (ou assimilé).

Finalement Le Livre des Baltimore, c'est l'histoire de cousins, le gang des Goldman, des cousins pas exactement du même rang social, ni avec les mêmes prétentions dans la vie, et que l'on suit de leur petite enfance à leur année d'adultes, jusqu'au Drame final et inévitable. Il y a  Marcus, le Goldman de Montclair et les cousins Goldman de Baltimore, la branche de l'oncle Saul, la caution "successful" de la famille, ceux qui réussissent tout ce qu'ils touchent. 

Finalement,  le Livre des Baltimore touche un sujet universel : la réussite

Mais alors quand Busnel dit que Le Livre des Baltimore est un roman sur la jalousie, je me demande s'il l'a lu. Parce qu'il n'est pas vraiment question de cela, en tous les cas pas uniquement. Il est davantage question de ce dont on rêve pour soi, de l'image qu'on a de nous même. Et ça pique un peu c'est sûr, mais tous les personnages de Dicker  gardent au fond du cœur des rêves de lumière (l'écrivain veut être célèbre, la chanteuse reconnue, le footballeur adulé, l'avocat admiré). Ce qu'il nous dit, c'est que ce que l'on cherche dans la réussite, c'est peut-être l'aboutissement personnel, mais aussi et surtout le regard et l'admiration des autres. C'est complètement américain comme point de vue, mais totalement vrai.

Alors naturellement, ce dont il nous parle aussi c'est de la toute puissance de l'argent, le sésame de tous les désirs et de tous les bonheurs, la condition sine qua non de l'existence de chacun au sein de la société. Ce dont il est question ce sont des grandeurs et des décadences des puissants, de la possibilité de briller au sommet puis de tout perdre, c'est aussi le fait qu'il y aura toujours plus riche, plus beau, plus fort que soi.

La véritable histoire de ce roman c'est donc celle des cousins Goldman (Hillel le surdoué, Woody le sportif, Marcus l'éloigné, sans oublier Scott le très malade) et des parents de chacun (l'avocat prodige, le père discret et vaguement loser, l'investisseur ingénieux). Chacun joue sa partition et tente d'obtenir le meilleur rôle.

Parfois, les derniers sont les premiers

Celui qui a gagné le concours de la vie, c'est celui qui reste...Bref, ça a beau être écrit à la truelle, le questionnement est universel, décomplexé et infiniment touchant. Dicker, il ne sait pas écrire les scènes d'amour passionnel, mais parvient à merveille à me tirer les larmes sur l'amour filial, les amitiés indéfectibles et vachardes entre garçons, et je suis convaincue que beaucoup d'Hommes se retrouveront dans ce qu'il raconte.

Et puis, n'en déplaise aux élitistes, c'est bien qu'un roman populaire, qui sera lu par le plus grand nombre, et qui finalement parle des vanités et des tours de Babel. Il nous rappelle que la dignité c'est la seule chose qui n'ait besoin ni d'argent, ni de pouvoir, ni de puissance.

Bref, Le Livre des Baltimore est sans lyrisme ni envolée stylistique. Il est de ceux dont on peut y voir un authentique navet, à côté duquel on passe sans regret. Ou bien, selon l'humeur de chacun,  ce sera un bon livre prenant,  qui marchera sans doute parce que malgré tout, on s'attache aux Goldman et à leur destin. 

Et ma clique et moi, c'est ce qu'on attend de la littérature au final.

vendredi 2 octobre 2015

LGL du 1er octobre : questions convenues, faux polars et vrais romanciers

Hier, jeudi soir, l'Homme et moi avions l'esprit un peu préoccupé au moment de se mettre devant La Grande Librairie, car Rayures a eu l'idée saugrenue (mais courageuse) de se présenter aux élections de délégués de sa classe. Soyons clairs et lucides, elle n'est pas ce qu'on peut appeler une enfant "hyper populaire" et la peste de la classe lui a déjà bien rappelé qu'elle n'avait aucune chance, même pas d'être suppléante (et on doit envisager qu'elle ait raison). Nous étions alors en pleine mise au point conjugale du plan de l'après-élection.

C'est donc d'une oreille un peu distraite que l'Homme m'écoutait lui présenter le programme de l'émission d'hier soir. Je lui ai dit "Il y a Dicker", il m'a répondu "c'est qui?" (alors qu'il a lu son précédent roman mais il n'a pas la mémoire des noms trois ans après). J'ai tenté de lui toucher trois mots de Zeniter "Tu sais qu'elle a eu le prix Inter pour son avant-dernier roman", "Punaise, j'imagine que ce ne doit pas être très gai non ?" (il est pénible l'Homme avec ses a priori). Sur Grangé je m'attendais à ce qu'il soit plus réactif "Mais si les Rivières Pourpres, on l'a à la maison, tu l'as lu quand on était à la fac"...."- de Kassovitz?" me répond-il, "Non ça c'est le film, tu avais lu le livre avant". C'est donc sans aucun espoir que je lui ai parlé de Ford, en m'attendant à une blague automobile qui n'est jamais venue (pendant longtemps, dans ma belle-famille on roulait en Ford de père en fils - solide, résistant et sans chichi ), mais non même pas. Mon Homme hier soir, au moment d'allumer la télé, il était dans les élections des délégués de classe des CM2, oscillant entre l'envie de dire à Rayures "Arrêtes les dégâts maintenant ma fille" et celle de dire du mal de tous les autres candidats qui pourraient être élus à sa place.. On s'est un peu cru dans Little Miss Sunshine. 

Pendant la présentation des auteurs, il m'amenait mon suprême de volaille aux quatre épices dont il est assez fier, ce qui ne l'a pas empêché d'être impressionnée par le parcours de Dicker, en glissant avec une pointe de jalousie,  "ah ouai, dis donc, il est beau gosse votre Jojo". Assez intéressé par  le portrait de Zeniter, j'ai eu le droit à: "ça veut dire quoi lectrice à Budapest?"...Entre temps, Numérobis a eu un truc important à dire avant de se coucher, tandis qu'on entendait Rayures du haut de son lit superposé répéter son allocution électorale devant ses doudous. Bref, le temps que le silence se fasse, Busnel en était à nous promettre du suspens et du voyage. 


Joël Dicker (Jojo pour ma clique et moi-même) publie Le Livre des Baltimore chez De Fallois. Je confie à l'Homme que je suis en plein dedans "oui, j'avais reconnu la couverture, merci", et que c'est l'histoire d'un jeune romancier, Marcus Goldman (encore lui!)  qui revient sur le drame qui a marqué sa famille quelques années auparavant. "C'était pas déjà le thème du précédent ?" "Non l'Homme; dans Harry Québert, Marcus enquêtait sut le passé de son mentor et prof de fac, pas sur ses cousins". Parfois l'Homme ne fait pas d'effort, et j'ai comme l'impression que le fait que Jojo soit plutôt beau gosse ne jouerait pas en sa faveur. Il marmonne (en mauvais joueur qu'il est), "Mais dis, Galéa, c'est pas de lui dont tu avais dit qu'il n'avait pas un style à casser des briques ?", "Si c'est lui... mais ça n'empêche pas d'aimer ses romans non? et tu sais qu'il a fait pleurer Attila quand même?". "Ah ouai quand même". 

Quand Jojo nous parle de Marcus, il évoque une trilogie américaine (youyou!!! t'entends ça Attila? ceci-dit, attention, écrire n'est pas publier, il l'a bien signalé). Un chouette dialogue s'engage sur le plateau au sujet des horaires d'écriture (Granger et Dicker attaquent à 4h du matin...je pense que j'ai toutes mes chances -quand j'aurai eu my third- de me lancer dans un best seller). Avec l'Homme on aime cet échange, mais quand Busnel reprend la parole, je trouve qu'il en dit vraiment trop : "c'est un livre sur le drame de la jalousie". Pour moi, c'est là que l'émission bascule, j'aurais aimé qu'on parle de Hillel, de la Floride, du métier d'écrivain, de la maison au bord de la mer, bref de tout ce que je trouve au coeur du livre. Mais on dérape sur de longues digressions sur la jalousie, l'image que les autres renvoient, ce qu'on propose de nous-mêmes.... digressions que l'Homme trouve assez banales, et je ne peux pas lui donner tort. Pourtant j'aime tout dans le propos de Jojo surtout quand il nous parle de son souci de clarté dans ses romans, c'est bien, on sent qu'il respecte son lecteur (et ça nous change de ceux qui reconnaissent être dans le flou et nous le livrer tel quel). On retrouvera les questions et réponses ici (à peu de choses près). 

Un nouveau dialogue bien passionnant émerge au sujet de la construction des livres, les plans plus ou moins précis de trame chez Grangé, des synopsis écrits ou pas à l'avance chez Zeniter, et l'absence de plan chez Dicker. On aime entendre les auteurs parler de leur manière d'écrire. 


Busnel enchaine sur Alice Zeniter qui publie Juste avant l'oubli chez Flammarion/Albin Michel. A priori le sujet m'emballe, mais je sens l'Homme très dubitatif "Encore une histoire de fille qui fait une thèse, non pardon, hein, mais je n'en peux plus de cette thématique". Tu m'étonnes. J'ai beau lui dire qu'il y a un côté polar là dedans, que ça se passe sur une île, avec des universitaires et que si j'ai un peu de chance, ce sera caustique et méchant. On ne va pas se mentir,  sur la blogo les billets élogieux ne sont pas légions, (et les billets tout court non plus en fait), alors que le livre est sorti en août.  Ratage ou pas ratage?


Busnel parle d'une "faux polar mais un vrai roman pour le couple". L'Homme ricane dans son coin. Moi, j'y crois encore, je sens quelque chose un peu dans la veine de La Plume de l'ours. J'aime l'idée que Zeniter invente un auteur de toutes pièces, j'adore le principe du huis-clos des universitaires pendant un colloque, je valide le principe d'une île désolée et hostile, et bien sûr je ne suis jamais contre un meurtre etc....En plus Zeniter avoue qu'on l'accuse d'avoir caricaturé les universitaires, et moi j'ai un mauvais fond, j'aime l'idée de la caricature, d'autant qu'avec eux, il y a rarement besoin de forcer le trait, hein Alice ?.

Ouaich ouaich ouaich, oui mais voilà la thématique dominante, ça a quand même bien l'air le couple, ses grandeurs et ses bassesses, Busnel nous parle du "cynisme amoureux", elle répond par les faux "sacrifices" qui sont autant de mesquineries dissimulées. Busnel conclut avec un "très beau roman sur les rapports hommes-femmes". Ah bon ?! ouh la....

On passe à Grangé et son Lontano chez Albin Michel, avec des flics de père en fils, un journaliste suicidé, un serial killer qui cloue ses victimes (bon déjà j'ai du mal à finir mon assiette). Thriller oui mais aussi roman sur la famille et les égouts de la République. Busnel tente un maladroit "comme disent les jeunes, ce sont 800 pages qui se fument en deux jours" (Mon Dieu, mais quels jeunes fréquente-t-il Busnel? Ceux des années 90? Mais c'est nous alors!!! Oh François, on touche la quarantaine là, on n'est plus si jeunes!!).

 Bon revenons à l'Homme-clou (le serial killer). Je me sentais moyen moyen pendant la description de Jean-Christophe, mais ça va mieux quand il enchaine sur un personnage qu'il caractérise comme "un Pasqua de gauche" ... tiens l'Homme ne réagit pas. Ah bah oui, il a sorti le tome 2 du Trône de fer...

Et c'est vrai qu'il y a une lenteur dans cette émission. Comment une affiche aussi exaltante peut-elle être un peu ennuyeuse? Pourtant,  c'est beau ce que dit Grangé, j'ai monté le son pour que l'Homme entende,  "je n'ai jamais pu digérer la sadisme et la cruauté humaine, je règle ça avec les romans policiers". Il m'émeut Grangé dans cette déclaration. Et j'aime encore plus quand il compare les thrillers pour les adultes aux contes pour les enfants: ce besoin de terreur avant de se coucher. Je le trouve extra, honnête, pertinent. Et ce qu'il dit sur le combat entre l'audiovisuel et la lecture est formidable, intelligent, pertinent (l'Homme me fait remarquer qu'il est du côté du papier ce soir). Grangé, il a une vraie grâce dans ses propos. 

Le problème, c'est que Busnel ne peut pas s'empêcher de nous ramener sa grande question "est ce que ça répare la littérature?" (mais on s'en contrefiche punaise, mince). Après Angot le mois dernier, c'est Dicker qui s'y colle...et qui noie joyeusement le poisson. François, arrête ta psychanalyse littéraire. Non. Insatisfait de la réponse de Jojo, il interroge Grangé, qui fait semblant de ne pas entendre, et enchaîne sur autre chose.

Pourquoi, mais pourquoi ça ne fonctionne pas, avec  trois auteurs francophones de qualité, qui s'entendent bien, s'écoutent et interagissent les uns avec les autres? Pourtant on touche du lourd, les secrets de famille, les compromis avec soi-même, le fond des âmes, alors qu'est ce qui fait que l'Homme bouquine George R.R. Martin et que j'échange des textos avec Marjo ? 

La séquence "découvrons une librairie" nous réserve une petite surprise (genre "Sacrée soirée").  Hier soir, LGL nous présente une libraire suisse qui est ...tadadam (roulement de tambour et suspens sur le plateau) ...qui est la mère de Jojo, libraire suisse tout à fait sympathique qui nous parle de Gary. Bon, on sent quand même bien que, chez les Dicker, on n'est pas du genre à verser sa larme devant les caméras, ni à se répandre sur les liens familiaux...on sent Busnel assez déçu.


Enchaînement sur ce que notre François considère visiblement comme le clou de l'émission : Richard Ford et En toute Franchise chez l'Olivier. Inculte comme je suis en littérature américaine, je me souviens que Canada avait été salué en son temps. Et je comprends que Ford reprend dans cet opus l'un de ses personnages récurrents qu'il met face à la vie, à la douleur et aux bilans d'une existence. A la question, "tu sais qui c'est Franck Bascombe" je réponds "non". C'est pas grave, je vais me concentrer.

"4 tableaux magnifiques de l'Amérique en dépression" nous promet Busnel et le cri du lézard le présente de la même manière. Donc ce sont des nouvelles. Ouch. Richard Ford, il est classe et élégant, un peu à la Clint Eastwood, des yeux bleus à tomber par terre (mais vraiment par terre). Son credo c'est "qui est la cause de quoi?". C'est bien simple, même si je suis absolument seule devant ma télévision:  j'adore ce qu'il dit. Ford, il bloque complètement sur l'ouragan Sandy, et c'est génial pour quelqu'un comme moi, officiellement monomaniaque. Un auteur obsédé par un événement, et qui se sert de la littérature pour le comprendre, ça me parle.

Mais quel beauté dans son propos! D'autant qu'il m'accorde une petite satisfaction personnelle: quand Busnel lui demande si Sandy est la métaphore d'une amérique en déclin, Ford lui répond (et là je fais des bonds de joie sur mon canapé) : "Oh Mon dieu pourquoi ce que je dis serait forcément une métaphore, pourquoi un événement ne serait-il pas juste un événement?". Moment délicieux pour la téléspectatrice tordue et malveillante que je suis. Oui! pourquoi tout décortiquer tout le temps, pourquoi chercher des sous-textes partout, pourquoi la littérature ne se suffirait-elle pas à elle-même, juste pour le plaisir qu'elle nous procure? 

Je vous le dis, si ça continue, je vais me convertir à la littérature américaine, je le sens, l'histoire pour l'histoire, l'événement pour l'événement, sans nécessairement de clefs ni de symboles. J'aurais préféré qu'il lui parle de Franck Bascombe, de son personnage récurrent, du pourquoi, du comment. C'est là que je me dis qu'il a une petite forme François quand même...

"Un grand livre sur le rapport aux autres"...et si c'était ça la vraie finalité d'une vie? Me dis-je tout haut, au moment où Ford, grandiose assène la nécessité d'"avoir un peu d'autorité sur son propre comportement". Il est top Ford dans ce qu'il dit des gens, des peuples, des généralités. Dommage que ce soit des nouvelles son livre, car vraiment, la philosophie de ce romancier, inconnu de moi, est très belle.

Pour conclure, une émission inégale qui doit tout à ses invités, mais qui, pour moi, n'était pas à la hauteur de son affiche. Je regrette finalement pas mal de poncifs  (du genre "la littérature comme refus des généralités"), un manque de souffle, de spontanéité. Un petit quelque chose qui ne prend pas, une mayonnaise qui retombe. Et puis il y a cette impression pendant le générique que l'émission commence vraiment quand on voit Ford et Dicker, loin des caméras, commencer ensemble une conversation dont on ne saura rien. 

Certes, c'était bien, respectueux, interactif, mais il a manqué ce petit plus qui parfois se produit avec la magie du direct, une faille qui s'ouvre, un moment de vérité quand les auteurs échangent entre eux, un moment de lâcher prise aussi, sans doute. 

L'Homme en enchaîné direct sur le match après avoir lu 2 chapitres du Trone de Fer pendant l'émission. 

Messenger de 21h46: Attila a trouvé ça top (et venant d'elle ne c'est pas rien) donc autant c'est mon karma un peu a la ramasse en ce moment, les élections des CM2 aujourd'hui, ou mes nouveaux bas de contention déprimants qui m'ont fait perdre mon objectivité. Peut-être que j'étais là mais pas là au final (contrairement à l'Homme qui n'était pas là du tout et qui a décroché après Jojo en préférant lire que regarder la télévision). 

PS - message personnel à François : reprends-toi, laisse tomber les questions à la noix, reviens aux bases. Tu sais quoi, on préfère les romans aux romanciers, laisse les explications psychanalytiques aux tabloïds et profs de fac. L'intrigue, les personnages, le décor, le style et l'angle se suffisent à eux-mêmes...La littérature sert à se faire du bien, le reste n'est que galéjade. 

mardi 29 septembre 2015

Dernière nuit à Twisted River

John Irving, Dernière Nuit à Twisted River (2009)
Traduction: Josée Kamoun
Le Seuil, 2011, 562 p.
Je peux le dire les amis: Irving m'a sérieusement sauvé mon mois de septembre (qui s'annonçait fatigant et qui a été bien pire que cela, et seule une vraie fiction qui ouvre les horizons du coeur et de l'esprit pouvait me faire du bien).

Et pourtant, soyons honnêtes, un roman qui commence dans le New Hampshire avec un jeune ouvrier qui se noie sous des troncs d'arbres au dégel, vraiment j'avais peu de chance d'accrocher. Les ambiances âpres et rugueuses, les histoires gonflées de testostérone, les coins reculés d'Amérique où les femmes sont bâties comme des hommes, et où les hommes se comportent comme des bêtes... bof...tout ça avec un style décomplexé à l'américaine (que j'ai découvert à 20 ans avec Roth) un peu trash (description d'un membre amputé après un accident) , un peu sexuel (avec certains détails pas spécialement excitants), un peu gore (dépeçage et fumage d'un ours) ...franchement pour la bourgeoise urbaine et chochotte que je suis, ce n'était pas gagné.

Mais ça a marché quand même.

En trois mots, c'est l'histoire d'un père et de son fils de 12 ans, qui après une nuit tragique à Twisted River, sont contraints de fuir pendant 50 ans...Et le lecteur les suit tous les deux, du New Hampshire à Boston, en passant par le Vermont ou Toronto. Ils changent, vieillissent, se dissimulent, réalisent certains rêves et renoncent à d'autres, tout en arpentant ce Nord-Ouest américain âpre et rigoureux, non sans quelques péripéties.

Mais ce n'est pas un roman d'aventure ...Faut pas croire, c'est bien plus profond.

C'est un roman sur les hommes : le père, l'ami, le fils, le vague cousin. Une testostérone bienveillante et fragile, avec un père boiteux et un fils chétif , pas franchement les mâles dominants. Oh que je les ai aimés ces deux là, avec leurs espoirs, leur fantasmes, leurs femmes, leurs angoisses et leurs changements d'identité. Ils étaient, l'un et l'autre, parfaits et attachants, dans ce qu'ils sauvent et dans ce qu'ils perdent. 

Et si on dit frontière canadienne on pense forcément bucheron. Ca tombe bien, j'en ai un, l'ami du père: Ketchum. A priori pas le genre de personnages auxquels je m'attache. Grand partisan des armes à feu, analphabète converti sur le tard, massif comme un arbre, jurant toutes les cinq minutes, convaincu, brutal, sans délicatesse ni tendresse et dont on peu supposer une hygiène dentaire douteuse. Sauf qu'il y a chez lui une grandeur d'âme, une beauté de l'esprit, de ces sortes de loyautés qui réconcilient avec le genre humain. (On a aussi son pendant dégoutant, dit le cow-boy, le nommé Carl, un enfoiré de première qui fait peur tellement la bêtise et la bestialité l'agitent, mais dont je n'en dirai pas plus pour ne rien dévoiler)

La place laissée aux femmes est proprement ahurissante, toutes des molosses, sauf une junkie complètement désaxée et folle à lier, et la mère du fils, Rosie trop tôt disparue. Toutes les autres sont immenses, rassurantes, puissantes et maternelles. Elles traversent, telles des géantes, le récit en égrenant leur gentillesse et leur efficacité. 

Et puis la grande, l'immense réussite du livre, c'est que le père est cuisinier et le fils écrivain. Les mots et les mets, bref, tout ce qui rend la vie belle. Il y a de vraies réflexions sur la littérature, sur la fiction, sur le métier d'écrivain, sur la mise en abîme, vraiment c'est du beau travail qu'il nous rend là Irving, la genèse du romancier en somme. Et du début à la fin de ce long roman, on goute les descriptions de plats, le détail des ingrédients, les sauces qui réduisent, l'assaisonnement des viandes, les condiments italiens ou le farces qui mijotent ... tout cela ne peut avoir été écrit que par un très grand amateur de cuisine. Parce qu'au fond, Dernière nuit à Twisted River est un long roman sur la perte, l'accident et la disparition, et sans doute, n'y-a-t-il que ces nourritures (spirituelles et terrestres) pour nous apprendre à vivre avec.

C'est mon unique (et méritante) participation au mois américain de l'incontournable Titine.

Fournisseur officiel de ce billet: Laure qui nous avait offert à toutes un livres quand les Bibliomaniacs étaient venues se perdre sous mes rivages méditerranéens l'année dernière, j'avais choisi Irving car les autre me faisaient peur. Merci à elle.

vendredi 25 septembre 2015

LGL du 24 septembre 2015: le Bien, le Mal, l'Histoire et le Monde


Ca y est. J'ai récupéré l'Homme, tout droit rentré de sa Bretagne, un peu chiffonné par la route, un peu fatigué par la distance, un peu bousculé par les événements. Bref. Un Homme qui sent encore les embruns de chez lui, et qui a ramené du sable sur les galets. Bougon comme à son habitude, il demandait déjà hier matin "s'il aurait le droit à François ce soir", ce qui m'a permis de tenter un "ça va sans doute te plaire "...J'aurais pu parler de dystopie, d'orientalisme, d'absurde ou de fiction historique mais je l'aurais perdu en route. Alors j'ai joué la sécurité. 



Je lui ai donc promis un roman d'anticipation bien flippant (ça l'Homme, il aime en général), les dernières heures d'un dictateur fou (ça aussi ça peut lui plaire), un regard décalé et absurde sur les camps (bon là, je n'ai pas trop insisté) et une histoire d'amour sur fond de rencontre entre Orient et Occident...présenté comme ça, j'avais peut être une chance qu'il soit réceptif.

Mais la soirée commençait mal avec une présentation des auteurs complètement ratée, l'Homme est rentré tard du travail, les filles se sont battues pendant le générique  et étaient encore au coin pendant que François nous promettait "4 romans formidables" (et moi une punition terrible si elles ne se taisaient pas). Bref, notre soirée commençait mal (d'autant que je rêvais d'une bière, de toasts salés et d'une cigarette).

L'Homme est malgré tout arrivé juste à temps pour entendre le portrait d'Enard : "wahou, la classe le type quand même, ça sent un peu un génie non ?" . Oui l'Homme. Bon je vous passe la réflexion sur les favoris : "il me fait penser à quelqu'un" me dit-il de la cuisine (il nous a fallu toute l'émission pour comprendre qu'il ressemblait à un portrait de Balzac). L'Homme est reparti in extremis me faire à manger sur le portrait de Martin Amis et revient pour le Sansal, c'était juste, mais on était dans le timing. 

François a attaqué direct par 2084 de Boualem Sansal chez Gallimard. Sansal qui restera le bout-en-train de la soirée (humour). De 2084,  j'ai le billet de Marilyne en tête et je confie à l'Homme "qu'il est question de radicalisme religieux, de dictature intégriste, de manipulations des esprits et de l'information, de propagande et d'embrigadement, d'Etat policier..". 

L'Homme me répond que sans forcément se la jouer à la Mind The Gap, il craint que ce soit un peu réservé aux intellectuels, ce genre de lecture. D'autant qu'il sait qu'une libraire provençale trouve que c'est un grand livre , mais pas très accessible, alors qu'un autre libraire alsacien (de notre presque connaissance) a attendu tout le roman qu'il se passe quelque chose et n'est pas loin de crier à l'imposture. Je sens l'Homme dubitatif au fond du canapé, et plus ça avance, plus on s'inquiète.

Surtout quand Boualem Sansal nous annonce que nous sommes en chemin pour que notre planète devienne l'Abistan de son roman, qu'il ne s'agit plus de conditionnel mais de certitude, que le processus de totalitarisme est en marche. L'Homme marmonne "faîtes des gosses", alors que moi j'ai du mal, c'est sans doute mes hormones. J'ai le moral qui dégringole. Il n'y a donc plus d'espoir possible ? Busnel lui demande si "le bien est-il une ruse du mal?"  et invoque le "dialogue entre l'ignorance et le savoir"...quelque chose m'échappe, c'est moi qui décroche. Je sens bien qu'il est question du pouvoir politique, des totalitarismes tels qu'on les apprend en 3ème année d'histoire à l'Université.

L'islam est-il compatible avec la démocratie? "Bien sûr que non" répond Boulem Sansal. L'Homme sursaute en manquant de s'étouffer avec le fromage "...mais les musulmans sont compatibles avec la démocratie...à condition qu'ils fassent des concessions". On sent bien qu'il y a quelque chose de brûlant sans cette fin d'entretien, quelque chose de l'ordre de courage politique et de la désespérance idéologique. C'est alors que Yasmina Khadra, intervient, modère et transige avec son propos. On est loin de la littérature quand deux romanciers francophones d'origine algérienne se demandent finalement si la foi et l'exercice d'une croyance (en l'occurrence l'islam) ont leur place dans la société à laquelle on aspire.  Il y a quelque chose de beau et triste dans leur échange, on laissera à Khadra l'avantage de l'espoir.

"Un livre qui n'apporte pas de réponses mais qui bombarde de questions", résume Busnel, alors qu'au fonde notre canapé, l'Homme et moi nous demandons vraiment si 2084 est une fable ou une prophétie. Pas bien sûr que je finisse mon yaourt.

Busnel passe abruptement à Enard, alors qu'on s'attendait à une transition vers Khadra. L'Homme et moi partons avec un apriori favorable, son portrait nous a conquis (oui parfois, on est d'accord). Boussole de Mathias Enard chez Actes Sud a été très peu chroniqué sur les blogs, et le peu que j'en ai lu à droite à gauche, me fait craindre qu'il faille un solide bagage pour rentrer dans le livre et ne pas s'y ennuyer. "Un bagage dans quel domaine?" me demande l'Homme, vaguement plein d'espoir (le titre l'induit en erreur, il pense que c'est en géographie et navigation qu'il faut avoir un pré-requis).  "Disons en musique, orientalisme, et XIXe siècle au moins"...Je sens que je risque de le perdre, mais ça ne dure que quelques secondes.
Parce qu'il y a chez Enard la bienveillance de l'érudit, l'enthousiasme de l'amoureux des ailleurs, le débit de celui qui cherche à être compris. Dans sa manière de parler de l'Orient, il y a une beauté rare. On assiste à un vrai moment de grâce télévisuelle avec cet auteur qui nous parle de Vienne, de Balzac et de l'Arabe, dans une même phrase. Enard, il nous raconte deux pôles réconciliés en quelques sortes.

Même en étant totalement ignorant de la musique, on aurait presque hâte de découvrir l'histoire d'un type qui a passé sa vie a étudié les passerelles musicales entre l'Est et l'Ouest. Le Franz, on l'aime déjà. Et quand Enard parle de Palmyre, on s'en va avec lui en Syrie antique. Du coup, François ne fait pas trop le poids, ses questions ont déjà été plus inspirées, il faut bien le reconnaître. Enard, il aurait fallu le laisser parler tout le temps. Réflexion de l'Homme "Actes Sud tu les connais bien ? Ils ont souvent le type qu'on a envie de lire sur le plateau" (l'Homme et ses éclairs de lucidité). Enard est merveilleux, et méritait vraiment ces minutes télévisuelles, "je voulais faire un livre d'espoir" nous confie-t-il, il a réussi Mathias à nous en donner un petit peu et, bien que ce ne soit pas l'idée la plus répandu, car Boussole a été peu chroniqué sur la blogo et pas toujours dans des termes réjouissants, mais je choisis de retenir le billet de notre Mina  belge qui a fait de Boussole une pépite. 

Après un petit intermède en librairie, on retourne à La dernière nuit du Raïs de Yasmina Khadra chez Julliard. L'Homme vient de comprendre qu'on parle de Kadhafi. Regard interloqué :"il parle du type à la tente? Celui des infirmières bulgares? Mais dis donc, ça ne s'est pas terminé dans un bain de sang cette affaire?". 
"Si mais bon Jérôme....
" Jérôme? Le Jérôme-de-la-blogo-qui-a-3-filles-et-qui-t'-a-offert-le-Toulmé (entre autres)?
" Oui celui-là même, il dit que c'est le crépuscule d'un dictateur au bord de la folie, (ça je sens que ça lui plait, et pour enfoncer le clou, je rajoute) tu sais au Masque ils ont trouvé ça vraiment raté". Je ressens une vague d'intérêt, sur ce coup, il peut rester assis à écouter à côté de moi (je ne lui dis pas que Fleur est nettement moins enthousiaste, gênée par le choix de narration et par les élucubrations diverses qui l'ont ennuyée).

L'Homme me confie qu'il sent un peu un postulat commercial de base et me demande (avec la tête du type qui connaît déjà la réponse) si ça ne me dérange pas qu'on fasse parler un personnage historique, mort depuis peu, en nous racontant ce qui se passait dans sa tête. Si. Un peu. Je me souviens des pages de Kepel sur la jeunesse de Khadafi. "Vous marchez sur la corde raide" dit Busnel à Khadra. Et c'est vrai que les expressions "au fond de lui-même", "il sait que", me mettent assez mal à l'aise. "Ce n'est pas un génie du mal selon vous ?", demande Busnel, Khadra répond qu'exercer la terreur permet d'échapper au pire qui guette toujours ceux qui la mettent en place : "Tout ce qui s'arrache par la force, se reprend par la force", L'Homme fait la moue, moi je valide. 

Après je m'énerve toute seule, Busnel lance une réflexion sur l'intervention en Libye. Ca me gonfle, ce n'est pas à des romanciers de répondre à cette question. L'Homme adore et insiste "Mais si, c'est ça la vraie question", il se croit à C'est dans l'air.  Je prends ostensiblement un air hautain et détaché. Intérieurement, je continue à m'énerver, punaise, on parle de littérature les gars, pas de géopolitique. Je ne veux pas savoir ce que les auteurs pensent de l'intervention libyenne. Et puis, Khadra une fois de plus a le mot de la fin. Il parle de la langue et de l'humanité, Khadra il émeut et l'Homme qui trouve ça "beau ce qu'il dit". Pas bien sûr qu'on lise le livre en question, mais on en lira d'autres, c'est certain.


On termine avec un moment un peu gênant Zone d'intérêt de Martin Amis chez Calmann-Lévy, "une sorte de farce sur les camps de concentration". Bon. Je parle à l'Homme du billet de Laure et de la "vie quotidienne d'un camp de concentration poussée à l'extrême du burlesque". "Pourquoi faire ? Pour prouver quoi? ". Je n'en sais rien en fait. Même Laure dit que c'est un livre qui ne peut que susciter le rejet. En plus Martin Amis n'a pas une posture sympathique, il paraît même un peu prétentieux et carrément torturé. Busnel parle d'un "marivaudage entre SS dans un camp d'extermination d'Auschwitz", j'ai vaguement envie de vomir. Amis répond que c'est son subconscient qui lui a soufflé l'idée "l'Amour peut-il survivre dans le pire contexte humain?".

Et pour la première fois depuis le début de cette émission, on parle de "personnages et d'intrigues", ça nous ferait presque bizarre. Amis tient au terme de satire et nous confie qu'il a été assez bouleversé de découvrir qu'il y eut une vie sociale à Auschwitz. Finalement il s'est interrogé sur quelque chose de vraiment profond, de ces questionnement qui peuvent nous rendre fous : la banalité du mal d'Arendt, mais aussi la possibilité qu'un Homme puisse être médiocre ou monstrueux selon les circonstances où le régime. Je suis moi complètement bouleversée par la conclusion de Martin Amis "pas un seul historien ne peut comprendre Auschwitz, je ne l'ai pas écrit pour cela". Pas un seul citoyen du monde ne le peut non plus. 

Au final, une émission qui n'a pas tellement donné envie de d'aller acheter des livres, hormis le Enard pour ma part. Une émission qui sonne comme l'aveu d'impuissance de la littérature à répondre aux questions profondes de la face sombre de notre humanité. Beaucoup de questions, peu de réponses, mais une belle émission malgré tout, tout en intelligence. On notera que l'Homme l'a regardée jusqu'au bout sans sortir sur le balcon, ni pris un livres de Rayures, le mot de Storage Wars n'a même pas été prononcé. "J'aime bien aussi quand ça parle d'un peu autre chose que de littérature tu vois... d'actualité, de politique, de civilisation". Bon, l'Homme et moi, on va dire qu'on se complète alors, hein. 

Et vu qu'il y a encore des gens qui croient en un monde meilleur, où du moins pas pire que le notre, mon mot de la fin sera "bienvenue à toi, petite Madeleine qui a vu le jour hier, juste avant LGL, que ta vie soit longue et douce".

A la semaine prochaine les amis (si tout va bien, parce qu'il y a du lourd à l'affiche).
A vous les studios.

lundi 21 septembre 2015

La Maison-Guerre

Marie Sizun, La Maison-Guerre
Arléa, 2015, 267 p. 
Bon, il faut bien reprendre le chemin du blog quand même, surtout que je n'ai pas pu chroniquer LGL jeudi dernier, abandonnée par mon binôme. Et regarder François sans l'Homme qui souffle, qui râle, qui grince, qui fait des commentaires inappropriés tout en vidant son paquet de cigarettes sur le balcon, c'est comme skier dans le brouillard: on ne voit pas les reliefs.

Du coup, pour que ce blog résiste à l'espèce d'engourdissement qui le guette, je reviens à sa mission première: parler des livres que j'ai lus. Aujourd'hui La Maison-Guerre de Marie Sinzun. C'est l'histoire d'une petite fille que sa mère confie à des vieilles personnes, dans leur maison (on le suppose) de la banlieue parisienne en pleine Occupation.

Une fois adaptée au style narratif, avec l'utilisation d'un "tu" qui m'a d'abord  un peu désorientée, j'ai tout aimé.

J'ai aimé les propriétaires de cette Maison, ce trio improbable et stérile, un vieux couple et cette vieille fille, sans oublier la grand-mère malade et sénile, à mi-chemin entre le fantôme et l'ex-diva grabataire. Ces gens finalement rugueux du point de vue d'une petite fille de 5 ans, mais qui en fait sont techniquement des Justes, de ceux qui prenaient le risque de cacher chez eux les enfants indésirables de Vichy. J'ai aimé la solitude de cette petite fille,  cette capacité d'émerveillement propre aux très jeunes enfants, malgré les circonstances.

"Tu viens de voir à la fenêtre passer des papillons et tu cours au jardin, lassant la tante à sa nostalgie, un peigne inutile à la main" (p.69)

J'ai aimé l'image idéalisée qu'elle a de sa mère (de ces mères qui ne vieillissent pas et qui resteront toujours jeunes et joyeuses), j'ai adoré que les hommes ne soient pas en reste. C'est vraiment un livre sur l'amour filial et parental (ou sur ce qui s'en rapproche), sans sucré, sans pathos, sans déballage ni grandiloquence. Et plus que tout cela, il y a l'ingratitude de l'enfance, qui rend le don de l'adulte encore plus beau, car on ne vit jamais assez longtemps pour remercier les Anciens de nous avoir choyés et protégés à leur manière. Et le personnage de la "tante" Mathilde (qui n'en est pas une) a quelque chose d'infiniment triste et beau.  

" J'aurais voulu pouvoir  encore l'embrasser , me faire pardonner la froideur dont j'avais souvent usé avec elle. Me revenaient des gestes  de tendresse maladroite qu'elle avait eue pour moi, des mots que je n'avais pas su entendre" (p. 253)

Mais surtout j'ai relevé l'indéniable côté modianesque de ce roman, je suis même étonnée de n'avoir pas lu Marie Sizun plus tôt, quand je vois les liens qui la rapprochent de mon chouchou. Parce qu'effectivement, il y a cette saveur de l'enfance,  mais aussi le retour sur des choses qui n'existent plus. Les pages sur la visite de ce qu'est devenue la maison-guerre quelques décennies plus tard sont, de mon point de vue, vraiment très poignantes. Le personnage même de l'amie de Véra, vénéneux et vulgaire, qui transmet de faux secrets non vérifiés à la fille devenue femme, a quelque chose de vraiment très réussi, parce qu'elle met le doute. 

Mais il n'y a pas que cela, il y a le poids du tragique: de l'antisémitisme tiède et ordinaire à la déportation auquel il était difficile d'échapper. Il y a tout cela dans ce roman, de ces choses monstrueuses que des gens ont évité à une petite fille par affection qu'ils avaient pour son père. De ces gestes dénués de la moindre idéologie, dictés par des impératifs plus intimes.

"Le bonheur de la maison-guerre, je n'aurais pas su l'expliquer. Mais il était là, en moi. Inoubliable" (p. 222) 

Fournisseur officiel de ce billet: une non-blogueuse qui souhaite rester anonyme et qui tenait à ce que mon repose forcé en soit vraiment un.  Je la remercie d'autant plus qu'elle est toujours là dans mes tempêtes tout en combattant les siennes. Livre lu la dernière semaine avant la rentrée des classes, entre parcs, jardin et achats de fournitures scolaires...pile ce qu'il me fallait avant de revenir avec difficulté à l'incontournable vie sociale de septembre. 

La Quadrature des Gueux : Le sens de la fête

Nouveau point d'étape de la quarantaine : le sens de la fête.  Que reste-t-il de nous quand il s'agit de faire la fête ? Je parle d...